CHAPITRE XXXI
Vendredi 5 JFanirier (H heures à midi).
Quelle nuit d'angoisses et de stupeur fut pour tout Paris celle du jeudi au vendredi I... et surtout pour les habitants des boulevarts et des quartiers Saint-Denis, Saint-Martin, Rambuteau et Montorgueil I...
Là, des cadavres gisaient péle-méle sur le seuil des portes comme au milieu des rues, comme au pied des barricades, et Ton ne savait si au lever de l'aurore ne recommencerait pas la lutte avec plus d'acharnement encore; si, en un mot, Paris tout entier ne s'ensevelirait pas sous un mionceau de cendres, car l'on n'ignorait pas les projets infernaux de certains membres des sociétés secrètes, aidés de quelques centaines de bandits.
Mais l'armée, par l'énergie de son attaque avait im-
primé une terreur telle parmi cette masse qui n'a de pareille nulle part au monde, qu'elle s'enfuit épouvantée et n'osa plus reparaître ; et de même que sur un champ de bataille, l'audace d'une attaque est toujours le meilleur moyen de succès et d'économie d'hommes , de même la résolution et l'ardeur des soldats pendant le combat du 4 décembre, tout en faisant de regrettables victimes, ont peut-être sauvé Paris, mais certainement lui ont épargné bien des malheurs privés, bien des désastres.
Rentré à minuit, dès sept heures du matin je recommençais déjà mes pérégrinations historiques. Je me dirigeai par la rive droite, depuis l'Hôtel-de-Ville jusqu'aux Champs-Elysées, dans l'espérance d'y avoir des nouvelles de la brigade de Cotte que je savais avoir le plus souffert.
Le temps était humide et froid, peu d'habitants s'étaient encore hasardés à sortir. L'aspect du quai était sombre, les quelques passants que je rencontrais portaient sur leurs traits l'empreinte de l'inquiétude, quelques-uns même de la stupéfaction.
A la hauteur du pont des Arts, j'aperçus, débouchant par la rue de Seine, une tête de colonne d'infanterie. Je pressai le pas et j'arrivai en môme temps qu'elle au pont des Saints-Pères. C'était une brigade qui quittait ses positions de la rive gauche pour aller se masser sur la place Louis XV. . .
Je la suivis jusque-là.
Cette longue colonne, munie de tous ses ustensiles de guerre, marchait en silence ; Ton n'entendait retentir sur le pavé que son bruyant attirail d'artillerie, et j'avoue que j'en ressentis une vive impression, car l'attitude des soldats me parut des plus déterminée, et malheur à qui les eût provoqués.
Je continuai jusqu'au Cirque ; sur l'avenuede la Reine ainsi que dans les quinconces du Panorama, j'aperçus des lanciers au bivouac, et recouverts de leurs manteaux blancs.
Sur l'asphalte qui borde la chaussée, des tas de paille annonçaient que là aussi avait bivouaqué de la cavalerie, mais il n'y restait plus^ersonne; quelques voitures du train des équipages, chargées, les unes de fourrages, les autres d'avoine, quelques ambulances en réserve : voilà les seules troupes que je rencontrai aux Champs- Elysées, et personne ne put me dire ce qu'était devenue la brigade que je cherchais avec une si juste impatience.
Un dragon du 12® m'annonça seulement que son régiment venait de partir pour faire une reconnaissance sur les boulevarts extérieurs , et que les carabiniers et les cuirassiers étaient allés s'établir sur les boulevarts, depuis la Madeleine jusqu'à la Bastille.
Les Champs-Elysées étaient tristes et déserts ; je n'y rencontrai que quelques groupes d'individus se chauffant à des bivouacs à de,mi éteints.
Un bataillon du 6® léger, commandé par mon ancien camarade de la Rochette» venait de prendre le service à
TElysée, et je vis sortir de la cour d'honneur le bataillon du 58® qu'il avait relevé.
Un incident me fi'Sappa à la sortie du premier peloton de grenadiers. Derrière lui venaient une trentaine de gardes nationaux de je ne sais quelle légion, et que Ton avait enclavés entre deux sections de grenadiers pour les protéger sans doute jusqu'à leur quartier.
Je retournai de là chez mon fils ; on n'en avait pas de nouvelles, et il était déjà dix heures et demie.
Je revins à l'Elysée dans l'espérance d'apprendre, par l'entremise de mon camarade, la position de sa brigade. Impossible; à l'Elysée on ne le savait pas.
Je m'acheminai à tout hasard encore vers les boule^ verts.
Près de la Madeleine, un peloton du 6® de cuirassiers sous le commandement d'un sous-lieutenant y observait la rue Tronchet.
A la hauteur du jardin de l'hôtel des affaires étrangères je rencontrai, en compagnie d'un de ses amis, un ancien ministre du gouvernement provisoire.
Je luiv trouvai les traits altérés ; était-il souffrant ou consterné de ce qui se passait?... Je ne saurais le préciser; mais sur son interpellation relativement à mon opinion sur Tesprit des troupes et leurs intentions dans le cas d'une lutte qui se prolongerait, je lui répondis :
— a Mon cher M. ***, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne pas en tenter l'expérience ; car l'armée veut tirer une vengeance éclatante, terrible peut-être, des
humiliations de 1830, et surtout de 1848, où la canaille de Paris fut si indigne pour elle, après avoir, par sa désaffection au gouvernement de Louis-Philippe» si puissamment contribué à votre prétendu triomphe de cette époque.
— « Vous croyez donc que l'armée se battra longr temps encore.
— « N'en doutez pas , et suivez mon conseil : reotrez chez vous, et n'en sortez pas avec des armes.
— « Il faut donc prendre patience, reprit son ami.
— (c Oui, monsieur, répondis-je, et je vous y engage même très-fort. »
Au débouché de toutes les rues, et jusqu'à la Bastille, se trouvait un peloton de cuirassiers ayant tous des vedettes ambulantes , le sabre pendant àla dragonne et le pistolet au poing.
Les abords de Tortoni et de la maison Dorée étaient occupés par les mêmes groupes que les deux jours précédents, et presque aussi compacts; mais les figures y étaient sombres et généralement silencieuses et non provocatrices comme la veille; la colère-s'élait concentrée, mais non calmée.
J'étudiais en philosophe cette métamorphose, lorsque j'aperçus, venant au galop de la direction de la porte Saint-Denis, un officier suivi d'un lancier. Je quitte brusquement le bras de mon ami, et comme l'éclair je m'élance au milieu de la chaussée, saule à la bride du cheval que j'arrêtai court, tant j'y avais
sans doute mis de force ou d'énergie : c'était mon iils, que je retrouvais plein de vie et tout fier d*avoir noblement reçu son baptême de feu! Que Ton juge de ma surprise et de ma joie I...
Dieu me réservait cette douce émotion après tant d'angoisses.
— <c Je me rends, en toute hâte, auprès du général de division Carrelet , me dit-il , et dans une demiheure je serai de retour auprès de mon général, que vous trouverez à la porte Saint-Denis.
— a Je vais t'y attendre, » répondis-je en lui prèssant convulsivement la main.
Mon fils disparut au galop !.. . Je revins près de mon ami, que je trouvai lui-même tout ému de cette heureuse rencontre, lorsque, du milieu d'un groupe, je m'entendis appeler, et vis venir à moi et me presser la main un ancien camarade de la garde :
— « Est-ce que c'est votre fils, cet officier de chasseurs que, depuis vingt-quatre heures, on voit sans cesse passer et repasser, et suivi seulement d'un lancier, au milieu d'une foule presque compacte et si peu bienveillante pour l'armée?...
— « Oui» répondis-je, avec un certain orgueil, à une question qui semblait m'annoncer que mon fils ne s'était point laissé intimider par les vociférations au milieu desquelles il avait dû remplir bien des missions de ce genre, depuis et pendant le combat.
Jusqu'à rentrée du faubourg Poissounière, la circulation sur les boulevarts était libre; mais là elle était interceptée par le 15* léger et le 72® de ligne; c'était la brigade du général de Cotte, encore en position sur son champ de bataille de la veille.
J'y étais donc arrêté, comme tout le monde, Jorsque je vis venir vers moi , sur la chaussée, le général entouré de plusieurs officiers; je me nommai à un officier du 72«, qui aussitôt m'autorisa à passer et à rejoindre le général de Cotte, dont les premières paroles allèrent droit à mon cœur, car elles étaient toutes flatteuses et honorables pour son jeune officier d'ordonnance, et ce qui mit le comble à ma joie paternelle, ce fut le concert unanime de tous les officiers du 72» présents, en ce moment, sur ce même point.
Là , le boulevart offrait l'image du plus affreux désordre ; toutes les maisons étaient criblées de balles , tous les carreaux brisés, toutes les colonnes vespasiennes démolies, et leurs débris de briques répandus çà et là sur la chaussée ; des avant-trains d'artillerie brisés brûlaient encore à un feu de bivouac, qui, en ce moment, achevait de dévorer une roue.
Les pièces attelées étaient en batterie sur le milieu de la chaussée, prêtes à repousser toute attaque venant du boulevart du Temple ; mais l'armée socialiste était vaincue et ne songeait certes plus à une revanche , qui eût été plus sanglante, plus terrible encore que la bataille elle-même, si elle eût voulu la tenter : la pru-
dence est , dit-on , meilleure conseillère que la fanfaronnade ou la colère I. . .
Jena'entrelenais, depuis une heure, avec le général de Cotte, son capitaine aide de camp M. Carnet, et le capitaine de grenadiers, M. de Tourreau, qui avait eu vingt hommes mis hors de combat, tant tués que grièvement blessés, lorsque arriva mon fils du quartiergénéral de la division.
Là, je me fis raconter toutes les circonstances de l'attaque des barricades par les acteurs eux-mêmes. Je les ai rapportées plus haut.