‹ Révolution militaire du 2 décembre 1851: précédée de "la Vérité quand même àChapitre 51 sur 54 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

(temedi e Béeembrc.

Abîmé de fatigue et d'émotions, je ne repris mes pérégrinations qu'à midi, et sur l'avis officiel que la circulation était rétablie dans tout Paris.

Et, en effet, hommes, chevaux, voitures, encombraient les rjjes, comme jamais peut-être, car le Parisien étant le plus curieux et le plus avide de spectacle qu'il y ait sur le globe, c'était à qui profiterait de l'arrêté du préfet de police pour visiter sans crainte le champ de bataille de l'avant-veille.

Je commençai mon inspection par la place de l'Hôtelde-VilIe, sur laquelle j'avais vu rangées en faisceaux, mercredi, les armes des sept bataillons d'infanterie de la brigade du général Herbillon, pendant que les soldats,

sacs au dos, se promenaient ou devisaieût autour d'énormes feux, car la température était brumeuse et froide.

Aujourd'hui, au contraire, la place était déserte comoie rarement elle Test; THôtel-de- Ville n'avait plus que sa garnison habituelle, et plus de postes avancés.

Quant au public qui formait le cordon de curieux et à' observateurs mercredi, il avait disparu et s'était sans doute éparpillé, également en curieux, dans le labyrinthe des insurrections! Je jetai un coup d'œil rapide sur les résultats de la fusillade au milieu de laquelle je faillis me trouver Tavant-veille. Le vitrier n'avait sans doute pas encore été appelé, car tous les carreaux de la place étaient à remplacer.

J'enfilai la rue du Temple, et au débouché de la rue des Blancs-Manteaux, j'aperçus des traces nombreuses de balles. Les socialistes avaient sans doute occupé cette position.

Presque tous les carreaux de cette maison, de belle apparence, étaient brisés.

Parvenu à la rue de Rambuteau, je me dirigeai, comme le public en procession, vers Saint-Eustache, et ne tardai pas à voir toutes les têtes en l'air et les yeux fixés sur plusieurs maisons, particulièrement sur celle qui forme l'angle de la rue du Temple, et qui, en effet, était criblée.

A ses pieds se trouvaient encore les débris de l'omnibus qui avait servi de base à la barricade, cause de tous ces dégâts.

L'omnibus fut démoli à coups de canon, tout rempli de pavés qu'il fût, et servit à alimenter le bivouac pendant la nuit, et ce matin, je n'en revis que le squeleICe ferré des roues et des essieux.

Une compagnie de grenadiers du 43' de ligne, qui, à Zatchaa, se conduisit si bravement, occupait les maisons des quatre angles des rues du Temple et Rambuteau, A chaque croisée se trouvait un grenadier assis sur une chaise, ayant le fusil chargé et prêt h faire feu au moindre geste hostile de cette population plus comprimée que satisfaite de ce qu'elle voyait : les figures étaient mornes; on marchait en silence, car il fallait circuler et peu s'arrêter.

De ce point de la rue Rambuteau jusqu'au-delà de la rue Saint-Denis, vers Saint-Eustache, se trouvaient éche- Jonnées plusieurs compagnies de ce même régiment ayant leurs armes en faisceaux; les soldats étaient, les uns en rang derrière, ou assis autour de petits feux où se faisait leur soupe.

Les soldats paraissaient fatigués; mais leur attitude était martiale, bien que leur tenue fût un peu délabrée, comme le lendemain d'une bataille. Dans les rues transversales, on avait placé des sentinelles avancées assez rapprochées les unes des autres pour se porter mutuellement appui et éviter toute surprise de la part d'un ennemi vaincu, mais toujours prêt à prendre sa revanche à la première faute commise, car son intelligence est grande et son audace lui a souvent réussi.

Des ouvriers requis, en exécution de rarrété de M. Berger, préfet de la Seine, étaient occupés à replacer les pavés qui avaient servi à élever les barricades ; des vitriers, des serruriers et menuisiers réparaient les devantures des boutiques, les croisées endommagées.

J'entrai dans la rue Saint-Denis où s'étaient livrés les combats les plus sanglants. Un double intérêt m'y attirait.

Deux énormes brèches à deux angles de maisons annonçaient que là s'étaient arrêtés deux obus avant leur explosion, qui, par leur détonation, avaient brisé tous les carreaux du voisinage. Ce spectacle paraissait attirer l'attention des promeneurs, qui, souvent, pendant qu'ils ont la tété en l'air, trébuchent ou tombent en passant sur les pavés mal assurés de la barricade démolie.

De nombreuses flaques de sang, mêlées de boue, se remarquent encore sur ce point.

De là jusqu'à la porte Saint-Denis, les maisons por- , tent peu de traces de balles; les carreaux sont presque tous intacts; mais il n'en est pas de même de la grande maison formant l'angle gauche de la rue Saint-Denis et du boule vart Bonne-Nouvelle. Là il ne reste plus un carreau ni aux devantures du magasin, ni aux croisées : c'est le résultat des détonations des pièces que l'on avait dû mettre en batterie pour battre en brèche les barricades élevées devant la porte Saint-Martin.

C'était l'une des têtes de pont des socialistes, concentrés, comme toujours, dans cet inextricable laby-

rinllie des insurrections parisiennes, jusqu'à ce qu'enfin un gouvernement habile et fort transforme ces cavernes en squares élégants, en places publiques ou tout au moins en rues larges et droites aboutissant toutes à un rond-point d'où l'on puisse tout voir et tout combattre au besoin. Tant qu'un plan analogue n'aura pas reçu son exécution , le Carré Saint-Martin sera le quartier général et la citadelle de toutes les révoltes, comme l'Hôlel-de -Ville est le palais de toutes les révolutions populaires

Me voici sur le boulevart que je remontai dans la direction de la Madeleine. Depuis ce point jusqu'à la rue Montmartre, on n'aperçoit que débris de barricades et traces de combat.

Le poste Bonne-Nouvelle est complètement dévasté à l'intérieur, ce haut fait de quelques douzaines de gamins est devenu un spectacle pour le Parisien ; on fait queue pour y entrer comme le dimanche à TAmbigu-Conflique.

« Qu'est-ce qu'il y a donc là î demande-t-on à chaque instant à ceux qui sortent ; est-ce une ambulance?

— « Non, répondit devant moi un amateur de bons mots : ce sont des latrines publiques /. .. »

C'est bien là le loustic parisien, qui toujours rit ou plaisante au milieu même des scènes, les plus graves et les moins souriantes!

Une population immense se presse et se croise sur les contre-allées; la chaussée est libre, et pas un soldat ne s'y trouve, tandis que hier encore elle était occupée mi-

litairement, comme en pays eoDemi, par 4 régiments de cuirassiers (!«' et 2« de carabiniers, 6* et 7« de cuirassiers), depuis la Bastille jusqu'à la Madeleine, et par les brigades d'infanterie des généraux de Cotte et Canrobert, qui avaient combattu Tavant-veille sur ces points.

Omnibus, fiacres, cabriolets de place où de régie parcourent et se croisent également sur la chaussée au milieu d'une boue liquidé d'un pouce ou deux d'épaisseur, car depuis cinq jours les cantonniers n'ont pu remplir leurs fonctions de macadamisage.

Les femmes, pour traverser le boulevart, relèvent leurs robes souvent au-delà du nécessaire et provoquent des éclats de rire; les muscadins marchent sur la pointe dv\ pied, mais leurs bottes vernies n'en seront pas moins couvertes de boue.

Presque toutes les maisons du boulevart Bonne-Nouvelle et particulièrement celles des angles des rues Poissonnière et Mazagran sont criblées de balles, et peu de carreaux ont échappé à l'ouragan.

Sur le boulevart Poissonnière, l'on voit encore sur les marches du grand dépôt d'Aubusson, une mare de sang que l'on eût bien dû faire disparaître en enlevant les vingt-cinq ou trente cadavres que l'on y avait rangés et laissés exposés, pendant vingt-quatre heures, aux regards d'un public consterné.

Un coup de fusil, parti de ce vaste établissement sur la tête de colonne du général Canrobert, a causé ces mal-

heurs, comme le 23 février'' 1848, un coup de pistolet parti des rangs d'une bande d'émeutiers sur le 14-^ de ligne, causa la mort d'une trentaine de curieux sur le boulevart des Capucines. •

Quel étrange rapprochement de deux circonstances analogues!

Des maçons sont occupés à réparer les brèches faites à la façade de ce bel hôtel par la mitraille et les boulets.

Le flux, qui monte et descend, s'arrête tout à coup là et forme encombrement jusqu'au moment où chacun, ayant satisfait sa curiosité, reprend sa marche vers un autre spectacle.

Une impression de stupeur se fait remarquer sur toutes les figures. On ne s'aborde qu'avec hésitation et pour se demander avec inquiétude :

c< Comment cela finira-t-il î »

Peu de figures ne sont pas au moins soucieuses ; quelques-unes peignent la colère et la rage concentrées, et s'expriment à mi-voix en termes où ne respirent que la haine et la vengeance/... contre le Président, contre les généraux et la graine d'épinards. Qu'ils se tiennent donc sur leurs gardes I plus d'un poignard s'aiguise et plus d'une arme se charge, en ce moment, dans cette pensée criminelle d*un assassinat prémédité, qui devrait répugner toujours à une nation comme la nôtre, où l'on a généralement assez de sang dans les veines pour se combattre à visage découvert.

De ce champ de bataille du boulevart, je me dirigeai

Ters la rue du Petit-Carreau où je savais qu'une barricade avait dû être enlevée à trois reprises différentes par des patrouilles du IS"" léger: de là je descendis la rue Montorgueil et m'arrêtai quelques instants sur remplacement même de la barricade, dont les défenseurs s'étaient presque tous fait tuer, après l'avoir vigoureusement disputée aux braves du 51® de ligne, récemmentarrivé d'Afrique.

L'aspect de ce quartier était calme ; partout les paveurs avaient fait disparaître les traces des barricades élevées depuis le bas de la rue Montorgueil jusqu'au sommet de la rue du Petit-Carreau, qui en est le prolongement. Si ce n'eussent été quelques ricochets de balles empreints sur les murs, et quelques carreaux non encore remplacés, on ne se serait pas douté que sur ce point cent cinquante Français avaient payé de leur sang ce nouveau tribut à nos dissensions intestines.

Des couches de sable jaune, dont ces rues étaient soupoudréesde distance en distance, indiquaient seules que là on s'était battu, mais le sang avait disparu en se mêlant à la boue.

Le public y vaquait à ses affaires ; les curieux étaient peu nombreux ; le célèbre restaurateur Philippe conviait ses habitués par un appétissant étalage de la marée la plus fraîche, de gibier, de terrines truffées, et des fruits les plus séduisants; mais la bourrasque du jeudi avait dû nuire à ses recettes habituelles.

Je continuai mon inspection et j'arrivai à la Pointe-

Saint-Eustache, où j'aperçus le poste de la geadarmerie mobile, rangé derrière ses faisceaux et voyant défiler paisiblement devant lui le public qui là se croisait dans tous les sens.

Sa tenue contrastait par sa régularité et sa fraîcheur avec celle des autres troupes d'infanterie que Tod rencontrait soit au débouché des rues, soit dans les passages occupés par elles; quelques compagnies de ce magnifique corps de réserve de l'armée de Paris avaient seules été engagées, les deux bataillons étaient restés massés dans la cour des Tuileries, prêts à suivre le général en chef et à lui frayer un chemin à travers tous obstacles si la gravité de la lutte eût rendu sa présence nécesssire sur vie lieu même du combat; mais, ainsi que je Tai dit : l'esprit de la population parisienne ne ressemblait en rien les 2, 3 et 4 décembre 1851 à celui qui l'animait les 27, 28 et 29 juillet 1830, encore moins des 22, 23 et 24 février 1848.

L'agitation n'était qu'à la sommité» et non dans le cœur des masses.

De la Pointe-Saint'Eustaçhe, je me hasardai dans ce labyrinthe de toutes les révoltes passées, présentes et futures, enclavé dans les 5« et 6® arrondissements de Paris, et appelé commmunément le Carré Saint-Martin, je traversai d'abord la rue Aubry-le-Boucher, où un individu bien mis et à barbe de bouc était venu prescrire le jeudi, vers midi, de construire une barricade, ce qui fut aussitôt exécuté sous les yeux mêmes des habitants

par cinq ou six gamins ou hommes de mauvaise mine, au moyen d'une voiture que l'on renversa en travers de cette petite rue de communication du marché des Innocents avec la rue Saint-Martin, et peu a près ces cinq ou six voyous la défendaient contre une patrouille qui l'enleva et la détruisit au prix de quelques hommes hors de combat.

C'est encore dans cette même rue que, le 23 février 1848, le 21® de ligne perdit sept grenadiers d'une décharge partie d'un groupe placé à l'extrémité de la rue et même d'un toit. L'émeutier qui s'y était établi, ayant été aperçu, fut à l'instant ajusté par un grenadier, et tomba raide d'un sixième étage au milieu même de la rue; son fusil était encore chaud, ce n'était par conséquent pas un simple curieux.

Je parcourus les rues Beaubourg, Transnonain, Phélippeaux, des Gravilliers, etc., etc., où partout le pavé en désordre annonçait encore que là on s'était vivement disputé le terrain.

Tous les débouchés étaient gardés militairement par des soldats des 43* et 44® de ligne.

Mais comme dans ces rues tortueuses le canon no pouvait être employé, les obstacles durent être enlevés à la baïonnette, les dégâts matériels ne m'y parurent donc pas considérables ; le pavé seul fut bouleversé ; les habitants paisibles passèrent de nouveau par quelques heures d'angoisses, et, tous se les racontaient, encore émus et réunis par petits groupes sur le seuil de leurs portes.

Je repris la ligne des boulevarts que Je suivis cette fois jusqu'à la Madeleine.

On ne s'y entretenait, en ce moment encore, que des charges du 1®' régiment de lanciers, dont j'ai rapporté plus loin les causes et les terribles conséquences-

La population habituelle de ce séjour de la flânerie en conservera longtemps le souvenir, et saura que s'il y a du courage à se battre sur une barricade, l'on ne tire pas toujours impunément du fond d'un salon brillant, et même masqué pa r la poitrine d'une jolie femme, contre une troupe armée uniquement de lances et de pistolets.

Plus d'un brave de cette espèce ont payé cher leurs injures etleùr fusillade à la Jamac;.., plus d'une amazone du boulevart à payé cher également son Imprudente complicité à ce nouveau genre de barricade

puissent-elles en profiter pour l'avenir!

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