‹ Révolution récente dans la facture d'orgueChapitre 30 sur 50 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Dans l'étude de l'art de la facture, personne ne peut manquer d'être frappé par ce fait que tous les grands progrès sont dus à des anglais, savoir : les soufflets à table horizontale, (i) les soufflets anti-secousses, la boîte expressive, le levier pneumatique, le système tubulaire, le système électro-pneumatique, le sommier Universel, les tuyaux avec lèvres et lumière recouverts de peau, le diaphone, les anches à sonorité douce, les jeux imitant les instruments à cordes, les cavités voyelles, la basse convenable, l'Unit Organ, la console mobile, les pédaliers concaves et rayonnants, les pédales de combinaison, les pistons et touches de combinaison, le ventilateur pour soufflerie, tout cela est d'invention anglaise (2).

D'une façon générale, en Amérique jusqu'à ces dernières années, nos facteurs se trouvaient très en arrière non seulement sur leurs confrères anglais, mais sur ce qui se faisait en France, et même en Allemagne; récemment la facture américaine a fait des progrès extrêmement rapides et, si maintenant elle n'est

(i) Voir note, page 12.

(2) Nullement : Dans cette énumération, il y a des inventions de premier ordre et des inventions accessoires. Parmi les inventions fondamentales, les systèmes tabulaires, aspirant et refoulant, le système électro-pneumatique sont d'invention et de réalisation françaises et, sans ces systèmes, l'orgue moderne n'eiisterait pas. — D' G. B.

pas la première, elle marche de front avec les meilleurs facteurs des autres nations.

A partir de 1874, Hilborne Roosevelt construisit en Amérique une quantité de beaux instruments ; s'ils manquaient un peu de la noblesse et de la grandeur impressionnante des orgues européennes de la même époque, ils étaient déjà remarquables par le fini et le souci artistique de la construction des détails. Roosevelt trouva la « combinaison de jeux variable ad libitum », fait destiné à influencer considérablement la façon de jouer l'orgue. D'ailleurs, tout ce que fit Roosevelt en Amérique fut remarquable et d'un grand intérêt pour l'art de la facture, qu'il avait étudié en Europe et particulièrement en France ; il importa en Amérique une foule de détails pratiques qui y étaient inconnus ; beaucoup des orgues qu'il construisit fonctionnent encore très bien, ils contiennent des flûtes qu'il serait difficile de surpasser, des diapasons d'une sonorité solide et tranchante et très au-dessus de la moyenne, quoique certains trouvent qu'ils manquent de volume et de grandeur.

La transmission des mouvements est excellente, les matériaux et la main-d'œuvre ne peuvent qu'être appréciés très hautement, donc il faut proclamer que Roosevelt est bien le chef de la révolution qui, en important les méthodes étrangères, a complètement transformé, il y a vingt ans, la facture dans les Etats-Unis d'Amérique. Roosevelt fut encore le pionnier du système électro-pneumatique ; en Angleterre la réputation de ce facteur était bien établie par ce que l'on y connaissait de son bel orgue électrique de Garden City Cathedral, divisé en 4 parties placées respectivement : sur la tribune du portail ouest, dans le sanctuaire, dans les voûtes et dans le soubassement du vestiaire des choristes.

L'auteur de ce livre arrivant en 1893 à Philadelphie comme organiste de Saint-Clement's, était très désireux de voir un orgue électrique de Roosevelt et fut prié de venir voir celui de la Salle des Concerts dans la manufacture de chapeaux de M. Steson's; on lui montra un des électro-aimants qui n'avait pas moins de 15 centimètres de long(i)! Dans le Musical News

(i) L'important dans un électro, c'est son rendement pour les watts qu'il laisse passer, et non ses dimensions linéaires. Il est étonnant que dans la patrie d'Edison, les électriciens n'aient pas imaginé, en 1893, pour Roosevelt, une solution électrique aussi satisfaisante que celle réalisée, dès 1866, par Peschard, pour l'orgue de Saint-Laurent, de Salon ; où je tiens à le répéter, les électroaimants, placés à cette époque, font encore un très bon service après 48 ans ; je l'ai vérifié en septembre 1912, de visu et de auditu. — D' G. B.

de février 1896, il y a un compte rendu de l'orgue construit par Roosevelt dans Grâce Church New-Yorit City : Cette «église contient trois orgues, un dans le sanctuaire, un sur la tribune de l'ouest et un troisième faisant orgue écho dans, les voûtes, elles sont reliées électriquement et peuvent être jouées sur deux consoles de claviers, placées l'une dans le sanctuaire et l'autre sur la tribune. Le système électrique est d'un vieux modèle, un peu lourd, alimenté par des accumulateurs chargés par le courant de la ville et demandant une surveillance constante, les grands chœurs comme l'ensemble du récit parlent avec un effet désagréable bien connu des exécutants sur un instrument défectueux ». Cet orgue a été récemment reconstruit avec une nouvelle transmission et d'autres perfectionnements par M. Skinner.

En 1894, l'auteur fit la connaissance de M. Edmond Jardine, alors en train de construire un nouvel orgue pour l'église Ecossaise Presbytérienne de Central Park West, avec un nouveau système électrique inventé par son neveu. Déjà les inventions de M. Hope-jones étaient connues, et M. Jardine dit à l'auteur que les autres facteurs se servaient de systèmes imitant et copiant celui de Hope-Jones jusqu'à la limite extrême pour ne point tomber dans la contrefaçon. Le système de Jardine était une copie presque exacte, et l'auteur, ayant eu à Ail Angel's Church la pratique de ce système pendant trois ans, peut affirmer qu'il était excellent. Les pionniers du système électrique rencontrèrent des difficultés intrinsèques causées par l'usage d'électro-aimants trop puissants et épuisant la batterie de piles plus vite qu'elle ne pouvait être réalimentée.

L'auteur, en fit l'expérience plusieurs fois ; mais les facteurs ne se rendaient pas un compte exact de la nature de ce défaut. C'est que l'emploi de l'orgue, pour des répétitions de chœurs dépassant une i heure 1/2, épuisait la batterie d'accumulateurs ; on avertissait le facteur qui, arrivant le lendemain trouvait tout fonctionnant bien, la batterie ayant été rechargée dans l'intervalle ; finalement on mit deux batteries avec un commutateur de façon à se servir de la seconde batterie aussitôt que la première montrait des signes d'épuisement.

Dans beaucoup d'orgues, le courant destiné à la transmission des claviers est fourni par une petite dynamo gêné-

ratrice à bas voltage, mais même dans certains cas, l'orgue montre des signes de faiblesse et avec tous les jeux tirés, l'organiste a la sensation qiae toutes les notes jouées au clavier ne parlent pas. C'est le même défaut pour la même cause : électro-aimant consommant trop(i). La raison pour laquelle le système d'Hope-jones a une prééminence sur tous les autres la voici : une seule pile (a single cell) suffisant à fournir le courant qui lui est nécessaire, tandis que dans les orgues jouées par l'auteur il y avait de sept à huit piles (2). Beaucoup des orgues électriques montées en Amérique de 1894 à 1904, ont dues être entièrement reconstruites.

Vers 1894, M. Ernest Skinner, alors super intendant de la Hutchings Organ Co Boston Mass., vint en Angleterre pour y étudier la facture, et reçut bon accueil de Hope-jones et de Willis entre autres. Il rapporta pas mal des inventions anglaises, savoir : i" La console mobile (Saint-Bartholomew's, New- York, Symphony Hall Boston, etc.) ; 2" La forte pression et les lèvres garnies de peau (Orgues de Grâce Church, Plymouth Church, Columbia Collège, Collège of the City N. Y. Cleveland Cathedral, etc.) ; 3° Les jeux d'anches doux à fortes pressions, les jeux de la famille des tibias « Philomela » et les gambes de très fine taille. Dans tout ce travail, Skinner eut l'avantage de la collaboration de Hope-Jones en qualité de Vice-Président de sa firme, et également la coopération d'un certain nombre d'ouvriers qu'il avait ramené d'Angleterre.

Vers 1S95, Carlton C. Michell, un anglais ancien associé de Thynne, et de Hope-Jones, construisit, comme représentant de celui-ci, des orgues nouveau modèle à Baltimore et à Tauton, (Massachusetts). Puis il rentra dans la Austin Organ Co Hartford, (Connecticut) où il fît prévaloir, avec beaucoup d'autres perfectionnements, la sonorité des gambes modernes, imitant les instruments à cordes.

(1) C'est que la dynamo ne débite pas assez de ceurant et voilà tout. Mais, cette préoccupation des très petites consommations d'électricité, fort juste à l'époque des piles, ou même des accumulateurs, est devenue inutile avec les dynamos génératrices à bas voltage ; j'ajouterai qu'avec les pare-étincelles de rupture actuels, les très bas voltages n'ont plus besoin d'être recherchés.

(2) Tout cela est vague ; sauf le terme «single cell » qui, précisant l'emploi par Hope-Jones d'un seul élément de pile, précise par suite un courant de deux volts au maximum ? Mais il vaudrait mieux nous dire combien de centièmes de watt consomme l'électro-airaant pour soulever l'armature commandant le déclanchement pneumatique. Actuellement en Angleterre, en Allemagne, en France, les orgues électriques emploient de six à huit volts, et de 60 à 80 centièmes de watt pour soulever la soupape de décharge (voir aussi la remarque, p. 101). — D'G.B.

Enfin en 1903, Hope-Jones lui-même vint en Amérique, et rentra comme Vice-Président de la Austin Organ Co ; à partir de ce moment, cette maison adopta les touches de jeux, les fortes pressions de vent, les diapasons avec lèvres garnies de peau, les jeux à sonorité orchestrale, etc. (Orgues d'Albany Cathedral, de Wanamaker et de l'Académie de Brooklyn entre autres).

En 1907, la Compagnie de facture d'orgues Hope-Jones et C" à Elmira, New- York commença à construire des orgues contenant tous les perfectionnements précités et d'autres encore, réalisés par Hope-Jones dans les instruments de Océan Grove, Buffalo Cathedral, New-Orléans, etc. L'influence des travaux faits par les pionniers nommés précédemment, s'est fait sentir dans toute l'Amérique et a produit une grande amélioration du mécanisme et de la sonorité.

Les musiciens entendant les sonorités nouvelles et les effets ainsi obtenus, ont, pour la première fois, une notion très nette de la grandeur, du raffinement et de l'étonnante variété de ce qu'un orgue peut rendre comme effets musicaux. En revenant à leurs orgues, ils sont remplis d'un «divine discontent» (d'un malaise divin) et n'ont de cesse que lorsqu'ils peuvent avoir un orgue, neuf, ou au moins une modernisation de leur ancien orgue. On commence à abandonner les vieilles idées sur la limitation des capacités musicales de l'orgue ; maintenant une rénovation, qui s'étendra sur tout le pays, est franchement établie et implantée.

Sans aucune discussion possible, jusqu'à ces temps derniers, l'Angleterre a tenu la tête dans le développement de la facture de l'orgue ; et Hope-Jones en fut le véritable leader en Angleterre ; maintenant que son génie s'exerce en Amérique, qui viendra limiter notre marche en avant ? Même en passant à travers les procédés des autres facteurs, l'influence de Hope- Jones a complètement modifié les vieilles pratiques fondamentales ; et, depuis que cette action s'exerce plus directement, les perfectionnements dans l'ensemble de la facture américaine vont plus rapidement encore.

L'opinion de l'auteur, basée sur une connaissance des orgues anglaises et américaines est que, dans ces dix dernières années, l'Amérique a fait de si grandes « enjambées » dans l'art de la facture, qu'elle peut revendiquer la prétention de construire des

orgues aussi belles que les meilleurs instruments anglais. L'auteur risque la prophétie : En moins de dix ans, les orgues construites à l'américaine seront regardées dans le monde entier comme le plus parfait modèle.

En 1906, dans le banquet donné en son honneur à New- York, Alexandre Guilmant se plaignait de ce qu'aucun des orgues joués par lui en Amérique, ne possédait la majesté de sonorité désirable. L'arrivée de Hope-jones a changé tout cela ; M. Tertius Noble, le célèbre organiste anglais de la cathédrale de York, vient justement de faire un voyage en Amérique, il déclare qu'actuellement on y peut jouer des instruments égaux, sinon supérieurs, à ceux qu'on trouve en Angleterre ; le fameux organiste-virtuose Edwin Lemare déclare que les jeux d'anches d'Océan Grève sont les plus beaux qu'il ait jamais entendus.

REMARQUE. — Comme complément aux notes pages ^7 et 99, il faut dire que la pratique actuelle (avec la facilité d'avoir du courant à bas voltage) est de supprimer le petit soufflet intermédiaire M {fig. 6. page 29), inventé par Peschard et conservé par Hope-Jones. On revient à l'attaque directe de la soupape de décharge du moteur pneumatique ou du relai pneumatique, comme Peschard et BarKer l'oat mise, il y a 48 ans, à Salon. Cette tendance à la suppression de tout relai intermédiaire se manifeste aussi dans la construction des pianos automatiques de marque réputée : simplification sans aucune perte de rapidité d'attaque, quand le tout est bien agencé. La conservation des deux relais, primaire et secondaire, avec un très faible électro pour déboucher le très petit trou de décharge du relai primaire, n'est pratiquement indiquée que dans le cas du courant fourni par des piles ou des accumulateurs. — D' G. B.

Page 1