INVENTEUR DU LEVIER PNEUMATIQUE
d'orgues. En 1832, le nouvel orgue que l'on venait de placer à la cathédrale de York attirait l'attention générale, et Barker, très frappé par les efforts que causait à l'exécutant la dureté des claviers, médita sur les moyens de surmonter la résistance ainsi opposée par les touches aux doigts de l'organiste. Ces méditations aboutirent à l'invention du levier pneumatique, système ingénieux, dans lequel la pression même du vent qu'il s'agissait, de vaincre, fut annihilée par l'emploi de cette pression ellemême. Barker écrivit au docteur Camidge, alors organiste de la cathédrale de York, lui demandant l'autorisation d'attacher un de ces leviers pneumatiques de façon temporaire à l'une des notes les plus dures au toucher, car le Docteur Camidge admettait que les efforts pour jouer son instrument étaient suffisants pour fatiguer plusieurs personnes ; mais des questions d'argent s'opposèrent à l'application du remède.
Barker offrit son invention à plusieurs autres facteurs anglais, rebuté par leurs refus successifs, il vint à Paris en 1837, au moment où Cavaillé-CoU construisait le grand orgue de la Basilique de Saint-Denis. M. Cavailié-Coll avait adopté la pratique de faire donner à ses jeux de fonds et à ses jeux d'anches des sons harmoniques au moyen d'une pression plus forte, mais non sans certaines difficultés, car le toucher devenait pratiquement trop dur (i). Aussi la machine de Barker qui, d'une façon très simple surmontait cette résistance inévitable, lui fut présentée au moment tout à fait opportun. En 1839, Barker prit son brevet d'invention français, et M. Cavaillé-Coll installa la machine de Barker dans l'orgue de Saint-Denis en même temps que plusieurs jeux harmoniques. Cavaillé-Coll mit aussi des machines de Barker à Saint-Roch, à la Madeleine et à d'autres orgues de Paris.
La collaboration de Cavaillé avec Barker ne dura pas longtemps, et bientôt nous trouvons Barker travaillant dans la maison Daublaine et Callinet, alors en train de reconstruire le magnifique orgue de Saint-Sulpice, chef-d'œuvre de Cliquet,
(i) Inexact : Ce n'est pas par une augmentation de pression que Cavaillé- Coll obtenait, dans les dessus de certains jeux, des sons harmoniques ; mais en faisant les tuyaux de longueur double, avec un petit trou vers le milieu de la hauteur; procédé qui permet d'avoir des jeux harmoniques même avec des pressions de vent très faibles : ^ %. La dureté des claviers, à Saint-Denis, provenait uniquement des considérations exposées dans la note de la page 17 ; car les basses n'étaient pas harmonisées sur le vent fort, qui était réserve aux dessus, non pour leur faire rendre des harmoniques, mais pour leur donner plus de brillant ou de rondeur. — D' G. B.
le « Father Schmith » français. Durant le cours de cette reconstruction de Saint-Sulpice, Louis Callinet eut des embarras financiers personnels et ne pouvant obtenir que son associé Daublaine lui avançât des fonds, Callinet devint exaspéré, au point qu'il rentra dans l'orgue, sous un prétexte quelconque, et y brisa tout, à coups de marteau.
Cet acte de vengeance, ou de folie criminelle comme on voudra, entraîna Daublaine lui-même à la ruine, et ainsi la maison, dans laquelle Barker semblait avoir trouvé une position stable, disparut à la suite de ces événements vraiment tragiques. Callinet, était sans fortune, ne put être rendu responsable et termina sa carrière comme harmoniste et accordeur chez Cavaillé-Coll. Ce ne fut pas le seul désastre qui arriva pendant que Barker était chez Daublaine et Callinet. Le i6 Décembre 1844, Barker eut la malchance de faire tomber une bougie allumée en essayant de guérir un cornement dans l'orgue, récemment inauguré de Saint-Eustache ; ce petit accident piovoqua un incendie qui détruisit tout l'instrument. L'avenir était donc très sombre pour Barker au moment de la ruine de Daublaine et Callinet ; mais à ce moment M. Ducroquet (un capitaliste) racheta le fonds de la maison de facture de Daublaine et en confia la direction à Barker, J.-B. Stoltz, contremaître de Daublaine, homme très capable et excellent ouvrier, n'accepta pas que le poste de directeur fut ainsi donné à Barker, et il partit pour fonder une nouvelle maison, qui a doté les églises françaises d'un nombre important d'excellentes orgues, bien faites et bien harmonisées.
Stoltz fut remplacé par M. Verschneidcr, chez lequel Barker trouva une collaboration efficace comme habileté technique. Pendant que Barker était chez Ducroquet, on y construisit le nouvel orgue de Saint-Eustache remplaçant celui incendié précédemment et aussi l'orgue exposé à Londres, en 1851.
A l'Exposition de Paris, de 1855, Barker comme exposant personnel (en dehors de M. Ducroquet, alors très malade et sur le point de liquider ses affaires), obtint la médaille d'or de première classe et le ruban de la Légion d'Honneur. A la mort de Ducroquet survenue peu après, Merkiin prit la suite des affaires ; Barker resta avec lui jusqu'en 1860. A ce moment, il quitta Merkiin pour s'associer avec Verschneidcr et c'est durant cette décade i86o-i87oque fut réalisé l'orgue électrique.
L'histoire de la mémorable invention du D'' Peschard a déjà été esquissée dans ce livre (voir page 28). Barker paraît en avoir été quelque peu jaloux en appelant le système « Pneumato-électrique » au lieu d'Electro-pneumatique en mettant ainsi la charrue avant les bœufs. Le Docteur Hinton nous a dit : « Bien que je fusse en relations constantes, personnelles « avec Barker durant une partie de cette mise au point de « l'orgue électrique, le nom de Peschard fut rarement prononcé « et n'avait guère de signification pour moi ; je ne savais pas « si Peschard était un savant encore en vie, et pour moi, alors « un tout jeune homme, je croyais que c'était une sorte de « revenant avec lequel Barker avait intérêt à rester en bons « termes. »
A l'Exposition de Paris, au Champ-de-Mars, en 1867, les frères Bryceson installèrent un orgue sur lequel M. Templin donnait des auditions tous les jours. M. Templin engagea MM. Bryceson à aller voir l'orgue électrique construit par Peschard et Barker à Saint-Augustin. Les deux frères Bryceson acquirent du premier coup la conviction que là se trouvait l'avenir de la transmission entre les tuyaux et les claviers ; sans perdre de temps, ils examinèrent le système à fond et s'arrangèrent pour avoir la concession exclusive du système aussitôt que Barker aurait obtenu le brevet anglais, ce qui arriva l'aTinée suivante. Cependant Barker regretta d'avoir conclu cette affaire, car des licences furent quelquefois rétrocédées à d'autres facteurs par les frères Bryceson, tout en conservant le droit d'exploiter eux-mêmes leur brevet.
Les Bryceson apportèrent beaucoup de petits perfectionnements à l'invention de Barker, dont le défaut résidait dans la résistance des soupapes qu'il fallait décoller de leur siège, car il n'employait pas la soupape dite «brisée» (i) ; ils remédièrent à la dépense de l'entretien des batteries qui se détérioraient rapidement sous l'influence des acides forts employés pour le dégagement du courant. Une description complète du système Peschard-Barker se trouve dans l'Histoire de l'orgue électrique du D^ Hinton.
Cette même Exposition de Paris, en 1867, ^^^ aussi la cause
(i) Mais pas du tout; puisque l'étectro attaquait non pas la grande soupape du sommier, mais la très petite soupape de la machine pneumatique qui n'avait pas besoin d'être brisée. Le système original de Peschard-Barker fonctionne, depuis 48 ans, à l'orgue de Salon, sans soupape brisée.
de l'introduction en Angleterre du système tubulaire par Henry Willis. Le fameux facteur anglais put y voir de près un orgue de ce système construit et exposé par le français Permis (i) ; cet examen détermina Willis à adopter immédiatement la transmission tubulaire et à la pousser jusqu'à son présent degré de perfectionnement. La guerre Franco-Prussienne de 1870 chassa Barker de Paris. Ses ateliers furent détruits par le bombardement, et, à l'âge de 64 ans, il fut de nouveau à la dérive.
Revenu en Angleterre, il s'aperçut, en voulant reprendre un nouveau brevet pour sa machine pneumatique, que tous les facteurs employaient son système, qu'ils avaient d'abord méprisé. Barker réussit à obtenir une commande pour l'orgue de la cathédrale catholique de Dublin ; il était spécifié qu'il recevrait une certaine somme d'avance, puis des versements mensuels au fur et à mesure de l'avancement du travail. 11 eut des difficultés pour trouver de bons ouvriers, car il ne réussit qu'à avoir une escouade bigarrée d'ouvriers français, allemands, hollandais et américains, parlant tant de langues différentes que c'était une nouvelle tour de Babel, Hilborne Roosevelt, le grand facteur américain faisait alors une tournée en Europe ; il répondit à une demande pressante de Barker, et vint à Dublin en incognito, de façon à ne pas amoindrir la réputation de Barker. Ses conseils et sa direction furent d'une valeur inestimable pour Barker. La conduite de Roosevelt était dictée par un sentiment généreux et tout à fait chevaleresque ; malgré tout et quoique construit avec d'excellents matériaux, cet orgue ne fut pas un succès, ni au point de vue artistique, ni au point de vue financier. Barker ne fut guère plus heureux pour l'orgue de la cathédrale catholique de Cork, ce fut son dernier travail.
Ces malchances accumulées, le réduisirent à faire appel dans les journaux musicaux à ses compatriotes, sous forme de souscription. Déjà très vieux, il s'était marié avec la fille de son contremaître M. Ougby ; en 1879, le 26 novembre, Barker mourut à Maidstone (Angleterre).
Ce résumé de la carrière de la vie de Barker est emprunté
(r) Donc, dans la dernière moitié da XIX" siècle, les deux bases de la révolution actuelle en facture d'orgue : la transmission tubulaire (1847), la transmission électrique (1862), sont bien d'invention française; si elles ont été délaissées pendant longtemps en France, c'est à cause de l'influence néfaste de certains grands organistes parisiens, dont j'établirai la responsabilité dans un livre en préparation. — D' G. B.
au dictionnaire de Grove, aux historiques de Hopkin's et Rimbault's, mais surtout au « Story of the Electric Organ » du Docteur Hinton (i). Quelques paragraphes sont textuellement tirés de l'ouvrage du Docteur Hinton, auquel nous sommes aussi redevables de la photographie de Barker.
Aristide CAVAILLE-COLL
Le résumé de la vie de cet éminent artiste est tiré en partie du Chapitre « Cavaillé-Coll et les Orgues de son temps », dans un ouvrage du Professeur Bédart, qui va prochainement paraître, en partie extrait des articles publiés, en 1899, par le Monde Musical, auquel nous empruntons aussi le portrait de Cavaillé-Coll.
Aristide Cavaillé-Coll, né à Montpellier (France), le 4 Février 181 1, était le fils de Dominique Cavaillé-Coll, facteur d'orgues réputé dans le Languedoc et petit-fils de Jean-Pierre Cavaillé qui avait construit à Barcelone les orgues de Sainte- Catherine et de l'église de la Merci. Le nom de Coll était celui de sa grand-mère. Si nous remontons au commencement du XVIIN siècle, nous trouvons à Gaillac, département du Tarn, en France, trois frères : Gabriel Cavaillé, père de Jean-Pierre, Pierre Cavaillé, et aussi Joseph Cavaillé qui, lui, était un facteur d'orgues, c'est donc par tradition professionnelle qu'à l'âge de 18 ans, Cavaillé apprit l'art de la facture et fut envoyé, en 1829, à Lérida pour la construction d'un orgue, dans lequel il mit, pour la première fois (2), un accouplement du pédalier au manuel, et le système d'équilibration dans les grands réservoirs de la soufflerie.
En 1834, Aristide Cavaillé, comprenant la nécessité d'acquérir des connaissances en physique et en mécanique, vint à Paris comme élève de Savart et de Cagnard de la Tour. La
(i) Edité à Londres par Simpkin Marshall Hamilton. Voir aussi «Organ Construction », par le D' Hinton, Weekes, éditeur, Londres.
(2) Ce n'était pas précisément une nouveauté: puisque en i55o, à l'orgue de Luneberg, il y avait une tirasse perpétuelle du G. O. sur le pédalier I En 1600, nous retrouvons cette tirasse à Sainte-Marie-de-Lubeck, mais déjà avec faculté, pour l'organiste, de s'en servir on non ad libitum ; en 1829, c'était une pratique courante. — D' G. B.
même année s'ouvrit un concours pour l'orgue à construire dans l'Eglise royale de Saint-Denis ; Cavaillé-Coll envoya un projet qui réussit à lui faire obtenir la commande. Ce succès décida MM. Cavaillé-Coll à transporter leurs ateliers à Paris, où ils s'établirent d'abord rue Neuve-Saint-Georges ; à cause des réparations de maçonnerie, l'orgue de Saint-Denis ne put être terminé qu'en 1841, mais il montra des perfectionnements de grande importance, dont le plus grand et le plus remarquable était l'application du levier pneumatique de Barker.
La distribution du vent était nouvelle, les dessus du jeux ayant une pression plus forte, afin de leur donner une plus grande puissance. Les réservoirs régulateurs étaient munis de doubles soupapes assurant une alimentation plus stable, que l'on jouât tous les jeux ensemble, ou séparément. L'introduction des jeux harmoniques était pratiquement une innovation, leur usage ayant été jusque là presque interdit par les difficultés d'avoir du vent à forte pression (i). Ce système enrichissait l'orgue d'un nouveau groupe de jeux, sonnant mieux comme rondeur et volume.
En 1840, Cavaillé soumettait à l'Académie des Sciences ses résultats expérimentaux sur les travaux d'orgue, l'architecture et la tonalité normale de l'orgue, la longueur des tuyaux par rapport à leur intonation et à la pression à employer. Cavaillé a fait beaucoup de recherches et d'améliorations dans la soufflerie, il fût même l'inventeur du Poikilorgue qui fut un des ancêtres de l'harmonium expressif De 1834 à 1898, il construisit plus de 700 orgues y compris ceux de Saint-Sulpice, Notre-Dame, Sainte-Clotilde, La Madeleine, le Trocadéro. Saint-Augustin, Saint-Vincent-de-Paul, la Trinité (Paris), Saint-Ouen, à Rouen, Saint-Sernin à Toulouse, les cathédrales de Nancy, Amiens, Orléans, Perpignan et les orgues de Amsterdam et Moscou, de Sheffiels et Manchester en Angleterre. Le plus célèbre de tous est l'orgue de Saint-Sulpice inauguré en avril 1862, qui contient 100 jeux, mais le Docteur W.-C. Cari, de New-York, qui connaît bien ces instruments, considère que l'orgue de Notre-Dame quoique un peu plus
(1) Voir note page io3. Actuellement chez Cavaillé comme chez les autres facteurs, il est exceptionnel de trourer (même avec des réservoirs séparés) une pression notablement plus forte pour les dessus des jeux harmoniques, dont les tuyaux parlent à la même pression que les basses, et sur le même sommier que les jeux non harmoniques. — D' G. B.
Aristide CAVAILLE-COLL
petit (90 jeux), donne une meilleure idée de la facture de Cavaillé-Coll. On en trouvera plus loin la description.
La belle période de CavailIé-CoU fut sous l'empire, Napoléon III, pour se faire bien venir du clergé et des évéques, favorisa la restauration des orgues des cathédrales et de beaucoup d'églises; et souvent Cavaillé-Coll en fut chargé. Dans beaucoup de ces restaurations, il conserva les anciens sommiers, en les divisant en deux layes séparées pour les fonds et les anches ; il augmenta les pressions de vent, améliora la soufflerie, mit des leviers pneumatiques et transforma les petits récits qui s'arrêtaient au 4 pieds (récits de 42 notes) en de grands récits de 15 à 20 jeux. Il mit des anches de 16 pieds dans la boîte expressive, donnant ainsi un brillant couronnement aux beaux jeux de fonds et de mutation des anciennes orgues des cathédrales françaises. Nous connaissons tous le magnifique effet d'un grand récit, beaucoup d'orgues des cathédrales et églises françaises, en 1850, étaient privées de cette précieuse ressource sonore, et Cavaillé-Coll par des reconstructions bien comprises, pour lesquelles il employa de bons matériaux, et surtout par l'addition de grands récits, transforma complètement leur sonorité.
Ces grands instruments placés d'ailleurs dans des positions très favorables, au dessus du grand portail ouest, trouvaient dans les nefs de ces grands édifices gothiques, une résonnance acoustique convenant admirablement aux sons de l'orgue,
Cavaillé-Coll, durant sa longue carrière, reçut dans les Expositions universelles des récompenses les plus élevées : Chevalier de la Légion d'Honneur en 1849, Officier en 1878, il fut aussi Président honoraire de la Chambre Syndicale des instruments de musique. Très affaibli par l'âge, en 1898, il laissa la direction des ateliers à un de ses meilleurs élèves, M. Charles Mutin, qui n'a jamais cessé de maintenir la haute réputation de la maison.
Aristide Cavaillé-Coll s'est éteint sans souffrance, le 13 octobre 1899, dans sa quatre-vingt-neuvième année ; comme Chevalier de la Légion d'Honneur, il eut à ses funérailles les honneurs militaires. Un service très simple fut célébré à Saint-Sulpice, et M. Charles Widor joua encore une fois, devant la dépouille de l'illustre facteur, le magnifique instrument qui fut la plus belle conception de sa vie artistique.
Au cours de notre revue des étapes de la facture, nous avons mentionné les principales contributions apportées par
Cavaillé-Coll au perfectionnement de l'Orgue, notamment dans l'emploi des jeux harmoniques et des fortes pressions de vent. M. W. T. Best, dans son rapport à la Philharmonique de Liverpool sur l'achat d'un orgue pour leur salle de concert, recommanda Cavaiilé-CoU « comme le meilleur pour la sonorité d'orgue pure à cette époque » ; immédiatement après lui il plaçait T. C. Lewis & Sons, puis W. Hill & Son (i). Mais les organistes du monde entier doivent surtout remercier Cavaillé-Coll pour l'assistance qu'il donna à Barker, en adoptant et développant l'usage de la machine pneumatique, sans laquelle il eut été absolument impossible de réaliser le système actuel de sonorité, basée sur les fortes pressions de vent.
Béni soit l'homme « dit Sancho Pança, qui le premier a inventé le sommeil, et quel bonheur qu'il n'ait pas gardé cette découverte pour lui tout seul ! » Joseph Booth de Wakefield, avait placé ce qu'il appelait un « puflf bellows » (soufflet à gonflement) pour aider au tirage des notes de pédales de l'orgue d'Artercliffe, près Scheffield dès 1827 (3); mais il garda l'invention pour lui, et c'est seulement 24 ans après sa mort, que la chose a été divulguée ; d'autre part, notons la persévérance de Barker : pendant cinq ans il se promena essayant de convertir l'un après l'autre les facteurs anglais, mais sans aucun succès ; alors il se décida à traverser la mer avec son invention.
Son histoire rappelle celle de Rev. William Ly, l'inventeur de la machine à tricoter les bas, au temps de la Reine Elisabeth. Ses compatriotes méprisèrent son invention, et le découragèrent si bien que peu de temps après, invité à venir en France par Henri IV, avec promesses de privilèges d'honneurs et de récompenses, il partit avec neuf ouvriers et neuf machines pour Rouen, où il travailla au milieu de l'approbation générale. C'est ainsi que l'histoire se répète.
(i) Oubliant le célèbre H. Willis, avec lequel il s'était brouillé (voir p. 114).
(2) Dans cet orgue, Booth avait mis les grosses basses de la montre de 16, sur un sommier spécial, dont les soupapes étaient rattachées à de petits soufflets ronds (comme le pli d'une lanterne vénitienne) ; leur gonflement entraînait la soupape ; c'est donc bien Booth qui fut le premier inventeur et le réalisateur de la machine pneumatique. En i835, David Hamilton plaça une machine pneumatique à Saint-John-d'Edimbourg ; mais, à ce moment, Barker avait déji proposé, depuis deux ans, son système au D' Camidge pour la cathédrale de York. — D' G. B.
Henry ^WILLIS
Le résumé suivant sur le plus grand constructeur anglais de la période Victorienne est tiré de l'interview dont il fut l'objet, en 1898, par le Musical Times. Né en 1821, à Londres, d'un père qui, tout en étant entrepreneur de constructions, était aussi choriste à Old Surrey Chape! et timbalier à l'orchestre d'amateurs les Céciliens, Henry Wiliis commença à jouer de l'orgue dans son tout jeune âge Ce fut entièrement un autodidacte, car il ne reçut jamais de leçons de personne.
En 1835, il avait à peine 14 ans, quand il fit son engagement de sept ans d'apprentissage chez le facteur d'orgues John Gray (plus tard Gray et Davidson). Comme apprenti, il inventa un système d'accouplement des manuels au pédalier, qu'il employa ensuite pendant plus de 60 ans dans toutes ses orgues ; en accordant l'orgue de la Chapelle de Windsor, il fit la connaissance de Sir George Elvey, qui prit en grande affection ce tout jeune accordeur. Pendant qu'il finissait son apprentissage, Henry Wiliis fut nommé organiste de Christ Church à Hoxton. Vers 1850, nous le trouvons organiste de la paroisse de Hamsptead, dont il avait construit le nouvel orgue, enfin pendant 30 ans, il fut organiste de Chapel of Ease, à Islington ; il abandonna ce poste seulement lorsqu'il eut dépassé, comme dit le Psalmiste : « trois vingtaines et dix années ».
En dépit des obligations toujours croissantes de ses affaires, Henry Wiliis s'acquitta toujours de ses devoirs d'organiste avec une ponctualité remarquable ; souvent le samedi il fît un voyage de 150 milles, pour être présent à son office du dimanche. Dans sa jeunesse, il joua aussi de la contrebasse, prenant part au Festival de Musique Provinciale de 187 1 et 1874. Son apprentissage terminé, il passa trois ans à Cheltenham, chez un facteur nommé Evans, plus tard très connu par ses instruments à anches libres ; de cette collaboration, sortit un orgue à anches libres à deux claviers et pédalier de 30 notes, qui fut exposé chez l'éditeur Novello, à Londres ; c'est là que Wiliis fit la connaissance du très célèbre organiste Samuel Sébastien Wesley. Enfin en 1847, Henry Wiliis, s'établit pour son compte et son premier grand succès fut, la reconstruction de l'orgue de la Cathédrale de Gloucester.
« Ce fut la pierre basilaire de ma réputation, aimait-il à dire ; « le Récit, qui descendait jusqu'au huit pieds, avait 12 jeux, « avec un double rang de lames expressives. L'effet pianissimo « était absolument étonnant, on me donna . 400 livres « (10.000 francs), pour cette besogne; j'en devins assez pré- « somptueux pour me marier. »
Pour la grande Exposition de 1851 au Crystal Palace de Hyde Parck, Henry Willis installa un orgue magnifique qui fut très remarqué et eut les honneurs de la visite de la Reine et du prince Consort : avec trois claviers manuels, 70 jeux parlants et sept pédales d'accouplements, il comptait 22 jeux au récit. L'étendue des manuels montait jusqu'au sol suraigû, et le pédalier avait 32 notes. Il y avait bien d'autres particularités dans ce bel instrument, qui fut un acheminement vers les révolutions prochaines dans la facture d'orgue : notons tout d'abord l'introduction de pistons placés entre les barres des claviers, et remplaçant les lourdes pédales de combinaisons alors en vogue.
Cet orgue, fait pour une Exposition, marquait un grand perfectionnement dans le levier pneumatique; car un enfant pouvait abaisser les touches du clavier avec tous les jeux tirés (i); et jamais cet orgue ne se dérangea. Remonté, l'année suivante, dans la cathédrale de Winchester, il fonctionna pendant 40 ans, avant d'être retouché.
Ce succès fit donner à Willis la commande de l'orgue de Saint-Georges Hall, Liverpool « Le secrétaire de la municipalité de « Liverpool m'écrivit un jour, dit M. Willis, pour m'informer qu'une « Commission municipale visiterait l'Exposition un certain jour, « dès six heures du matin, dans le but d'essayer les différents orgues « exposés et de choisir le facteur pour le nouvel instrument projeté « à Saint-Georges Hall ; il me demandait si je pourrais y être, « j'y fus ; et nous étions d'ailleurs tous là. Les deux autres « facteurs concurrents X et Y, en prévision de cette visite, « avaient accordé leurs orgues la veille au soir, avec ce joli « résultat que, par l'excessive chaleur du soleil passant à
(1) Je ne saisis pas la portée de cette remarque, car la résistance pour enfoncer la touche, ouvrant la petite soupape d'introduction p de la machine pn umatique (voir page ig, fig. 3) est identiquement la même, qu'il y ait un ou tous les jeux tirés, que l'on )oue avec ou sans les accouplements. C'est dans une autre partie dn mécanisme (et au-delà de cette soupape p) que la résisiance croit avec le nombre des jeux et des accouplements ; elle n'eit donc pas transmise aux touches du clavier. — D' G. B.
« travers le toit de verre, les jeux d'anches étaient horribles « à entendre. Je ne dis rien, mais le lendemain dès cinq heures « du matin, j'étais là avec mes hommes pour accorder les « anches pendant la fraîcheur du matin de cette belle journée « d'été.
» A six heures, la Commission venue de Liverpool, fit
« son entrée, il y avait avec le maire et le secrétaire,
« MM. Samuel Wesley et T. A. Walmisley, leurs conseillers
« au point de vue musical, MM. X et Y avaient spécialement
« engagé deux organistes éminents ; moi, je n'avais retenu
« personne ; mais j'avais fait dire d'abord à Best, qui avait
« donné plusieurs récitals sur mon orgue à cette Exposition :
« ce ne serait pas une mauvaise idée, si vous vouliez bien
« venir demain à six heures du matin, comme vous le faites
« ordinairement quand vous devez répéter. Best était là; quand
« on eut entendu les deux orgues de mes concurrents, le
« secrétaire vint à moi et me dit, maintenant nous allons
« entendre votre orgue M. Willis, est-ce que vous le jouerez
« vous même ? Je répondis : mais il y a là un de vos conci-
« toyens (c'était Best), demandez lui s'il veut jouer ; il le
« lui demanda, M. Best ne voit aucune difficulté à jouer;
« me dit le secrétaire, mais il demande cinq guinées (125 francs)
« Eh bien ! donnez-les lui ! La municipalité de Liverpool peut
« bien faire cela ! L'affaire s'arrangea. Best joua l'Ouverture
« de Jessonsda, de Spohr, et il la joua si superbement, que
« l'audition de mon orgue fut toute une révélation pour les
« gens de Liverpool. »
Après avoir délibéré en petit comité, pendant environ vingt minutes, la Commission décida de recommander Willis au Conseil de la Ville de Liverpool, pour construire l'orgue de Saint-Georges Hall.
Willis, néanmoins, eut quelques sérieuses difficultés avec le D' Sam. Wesley qui voulait que les claviers manuels et la pédale commencent au sol grave. « Je vous fais la conces. « sion pour les manuels, dit Willis, mais je vous le répète, « à moins que vous n'acceptiez le pédalier en ut, je refuse « absolument de faire l'orgue ». L'orgue fut construit avec ce compromis, mais néanmoins Willis vécut assez longtemps pour pouvoir modifier son magnifique orgue de Liverpool, dont il étendit les manuels jusqu'à l'ut grave en 1898.
L'orgue fini, il recommanda de prendre Best comme titulaire, bien que le D^ Wesley en eut fait l'inauguration. Non seulement Willis fit nommer Best à Liverpool, mais auparavant il lui avait appris à jouer des transcriptions d'Ouvertures et d'autres pièces orchestrales arrangées pour l'orgue. « Je l'avais couvé » répétait ce vétéran de la facture d'orgue ; et nous savons avec quel magnifique résultat. Malgré que tout ce que Best devait ainsi à Willis, il lui chercha maintes querelles à la fin de sa carrière à propos de l'entretien de son orgue de Saint-Georges. Comme Best demandait non pas des modifications que Willis ne pouvait pas faire, mais que ce maître facteur ne voulait pas faire, il ne put y réussir ; mais Best parvint à faire donner l'accord de l'orgue à T. Lewis & Sons, Cependant à la mort de Best, Willis fut remis en possession de son bel orgue.
Willis a conquis une haute réputation bien méritée pour ses orgues de cathédrales, il n'en construisit pas moins de seize. Son plus grand instrument est celui du Royal Albert Hall renfermant 150 jeux; il en fit entièrement le plan luimême, ne fut mis en concurrence avec aucun autre facteur, on lui donna carte blanche. On raconte une amusante histoire à propos de la hauteur du diapason auquel devait être accordé l'instrument. Les membres du comité décidèrent que Sir Michael Costa, M. R. K. Bowley Directeur du Crystal Palace et quelques uns des meilleurs instrumentistes à vent de l'époque, y compris le fameux clarinettiste Lazars, se réuniraient dans les ateliers du facteur pour décider la question du diapason.
« Ils amenèrent avec eux un violoniste, dit Willis, mais « je ne vois pas ce qu'un violoniste, quoique très expert, peut « avoir de compétence pour déterminer le diapason d'un orgue? « Je dois vous dire, ajoutait Willis, qu'avant l'arrivée de ces « gentlemen, j'avais quelque idée de ce que devrait être le « diapason exact de l'instrument... On commença. Costa « présidait ce conclave, mais quand chacun d'eux commença à « souffler dans son instrument, chacun donnait un la diffé- « rent de son voisin, c'était un pandemonium typique ! Enfin « peu à peu, nous arrivâmes à quelque chose qui fut regardé « comme satisfaisant, et nous nous souhaitâmes le bonjour « réciproquement ».
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Il n'est pas besoin de dire ce qui s'en suivit, nous laissons
à nos lecteurs le soin de conclure si l'orgue de Royal
Albert Hall fut accordé à la hauteur du diapason de
MM. Costa, Bowley, Lazarus & C», ou à celui antérieurement
. choisi par Willis.
Willis construisit deux grands instruments : l'un pour Alexandre Palace, et l'autre pour le Château de Windsor, cet orgue ayant deux consoles de clavier, l'une dans la salle Saint- Georges, l'autre dans la chapelle privée de Sa Majesté, ce qui permet de jouer l'instrument et de le faire entendre dans les deux endroits. Si l'orgue de la cathédrale de Saint-Paul fut construit dans sa forme actuelle, c'est entièrement dû à la personnalité si dominante de Willis. 11 exigea l'enlèvement de l'ancien jubé et du buffet qui le surmontait ; puis trouvant qu'il avait les deux façades pareilles, il fit couper le buffet en deux, et réinstalla ces façades de chaque côté, entre les piliers du chœur, à la place des statues de Lord Nelson et de Lord Cornwalis. Quelqu'un du comité lui ayant demandé s'il se proposait d'avoir deux organistes pour cet orgue divisé en deux, Willis répondit « laissez-moi faire » et il se mit à construire son système tubulaire en s'inspirant de l'orgue tubulaire à vent rentrant du français Permis, qu'il avait examiné à l'Exposition de Paris en 1867, car nous avons dit précédemment que le système tubulaire avait été réalisé antérieurement en France, dès 1849, mais avec vent aspirant, par Moitessier.
L'orgue de Saint-Paul reconstruit, fut joué, pour la première fois, en 1872, à l'occasion du service d'actions de grâce pour la guérison du Prince de Galles, après une typhoïde. Ce jour là, la tubularisation de la pédale n'était pas terminée, Willis installa un clavier de pédale de fortune, tout contre le sommier des tuyaux de pédale, et joua lui-même la partie de pédales pendant tout le service, tandis que l'organiste Georges Cooper jouait les claviers situés beaucoup plus haut (à neuf mètres au-dessus du sol). A la fin de l'office, M. Goss dit à M. Ousley qui se trouvait là. « Que pensez-vous des jeux de pédales de l'orgue? » Superbes ! répliqua le professeur d'Oxford. Vous savez que les tuyaux sont loin des claviers, est-ce que la pédale vous a paru attaquer, bien exactement, avec les manuels, demanda Goss ? Parfaitement, répliqua Ousley, mais pourquoi me demandez-vous cela ? Alors Goss lui dévoila le secret, et, à cette époque, c'était vraiment un secret.
« Le grand dada de Willisfut le yachting ; il possédait l'Opale, « un yacht de 54 tonneaux, et attribuait le maintient de sa belle « santé à ses nombreuses sorties en mer. J'ai fait le tour, dans « mon bateau, de toute l'Angleterre et de l'Ecosse,, disait-il ; je « suis mon propre capitaine et ces deux gaillards-là, disait-il, en « montrant deux de ses ouvriers, sont mon steward et mon char- « pentier. Mon steward est un pêcheur, or un pécheur est un « homme très utile pour la prévision du temps qu'il fera. Je « répare mon yacht moi-même, déjà j'ai réparé son doublage en « cuivre deux ou trois fois, je lui ai fait un gréément tout neuf, « voici l'ancien mât. 11 y a quelques années, une corde, en glissant « fortement entre mes mains, m'abîma les troisième et quatrième « doigts des deux mains ; ils restèrent recourbés me forçant, pen- « danl longtemps, à faire mon service d'organiste en utilisant « seulement le pouce^ l'index et le médius de chaque main ; mais le « docteur Macready, le fameux chirurgien, me demanda de tenter « une opération sur mes doigts crochus ; le résultat fut que je puis «f m'en servir, comme autrefois, ou peu s'en faut. »
Henry Willis mourut à Londres, le 11 Février 1900, âgé de 80 ans, profondément regretté de tous ceux qui le connurent, il fut inhumé dans le cimetière de Highgate.
Dans le cours de cette étude, nous avons mentionné les multiples perfectionnements que Willis apporta dans la facture d'orgue, notamment dans les jeux d'anches. Comme dit Sir Georges Glowes, « les orgues de Willis resteront célèbres pour les merveilleuses « qualités de leur mécanisme ». Homme adroit, ingénieux, audacieux même, plein de ressources, qualités heureusement associées avec beaucoup de bon sens et un jugement très sûr, voilà les traits caractéristiques de la remarquable personnalité de Willis. Il s'occupait lui-même des moindres détails de son atelier, rien ne lui paraissait indigne d'attirer son attention. Cette puissance détaillée dans le travail était extraordinaire, on peut dire que chaque tuyau lui passait entre les mains. Etant organiste lui-même, quand il faisait le plan d'un instrument, il pensait toujours à l'exécutant.
Son génie inventif était remarquable et le servit étonnamment dans la partie mécanique. Il prenait souci des moindres choses, son enthousiasme était sans bornes, avant tout il possédait, au plus haut degré, cette qualité qu'un de ses confrères en facture, appelait de la persévérance obstinée. Il avait beaucoup d'aversion pour les journalistes et les congédiait sans cérémonie. S'il était sans vanité, il n'était pas très facile à se laisser mener,
spécialement dans ses discussions avec les architectes, discussions dont les architectes sortaient un peu malmenés.
Il considérait l'orgue de Saint-Paul, remanié en 1899, comme son « magnum opus ». Il n'y a rien au monde de pareil, disait-il, avec un orgueil bien pardonnable, un jour que Sir Georges Martin jouait, on peut le dire, d'une façon vraiment royale, ce roi des instruments. Paraphrasant l'inscription du monument de Purcell', à Westminster Abbey, nous ajouterons :
Il est parti pour le seul séjour où ses belles harmonies pourront être surpassées, laissant derrière lui une quantité de nobles spécimens de ses exploits artistiques en facture d'orgue.
Robert HOPE-JONES
Robert est le troisième fils de William Hope-jones, de Hooton, Grange, Cheschire (Angleterre). Son père, un homme de ressources, est cité comme un des pionniers qui organisèrent l'armée des volontaires en Grande-Bretagne. C'était un musicien jouant du cornet à piston, et possédant une voix de ténor remarquable. Sa mère Agnes Handforth, fille du Recteur de Asthon-Under Lyne, Lancashire, était aussi bonne musicienne, chanteuse très douée, ayant une grande impressionnabilité artistique.
Elle eut neuf enfants, deux filles et sept garçons. Robert naquit le 9 Février 1859, héritant à un degré exagéré de la nature très émotive de sa mère. Avec une enfance mélancolique, faible et maladive, on croyait qu'il ne vivrait pas, et pour éviter les durs hivers anglais, on envoya le jeune Robert tous les ans dans le Sud de la France. Jugé trop délicat pour aller à l'école, on lui donna un précepteur ; avec une enfance aussi sensitive et aussi délicate, il ne fut jamais question de lui faire faire du sport, et alors il n'est pas étonnant qu'il devint un peu rêveur et un intellectuel. Trop malade pour faire des études suivies, son instinct musical l'attira vers l'orgue, à l'âge de 9 ans, nous le trouvons jouant, à l'occasion, l'orgue aux offices de Eastham Paris Church.
A la mort de son père, il avait 14 ans, et suivait d'une façon plus
OU moins régulière les cours d'un collège. Au moment de sa confirmation, il se persuada qu'un effort surhumain de sa volonté compenserait sa faiblesse physique et qu'il pourrait faire quelque chose de bien dans la vie. Alors commença une lutte désespérée dans laquelle il surmonta peu à peu tous lés obstacles, et q\ii eut pour résultat dt développer chez Hope-Jones une volonté de fer et une détermination de réussir qu'aucune malchance n'a été possible de faire fléchir. Jusqu'à 30 ans, son état de santé l'a beaucoup gêné ; à peine âgé de 15 ans, il était organiste volontaire et maître de Chapelle Birekenhead School ; trois ans plus tard, il avait les mêmes fonctions à St-Luke-s-Tranmere, où il dirigeait un chœur d'enfants qui devint rapidement célèbre.
Dans cette église, il acheta et fit placer un bel orgue, il en devint même marguillier, montrant aussi une activité sans pareille dans d'iiutres postes ecclésiastiques ; il fit installer un Orgue dans Claugton Music Hall, y organisa et y fit exécuter des oratorios pour le bénéfice de plusieurs « Church funds ». Hope-Jones faisait répéter et dirigeait de grandes masse chorales et orchestrales, constituées par des exécutants de bonne volonté. Pour les psaumes, dont les vers sont arrangés en groupes ternaires, il écrivit ce qu'il appela « triple chant », une forme musicale adoptée depuis par d'autres musiciens, et composa des cantiques, des kyrie et beaucoup d'autre musique religieuse.
Bien que la paroisse de Saint-Luke's fut située dans un milieu peu fortuné, les hommes et les enfants formant les chœurs, non seulement chantaient gratuitement, mais sonnaient les cloches, soufflaient l'orgue, achetaient toute la musique nécessaire, payaient le blanchissage des surplis et même faisaient des collectes pour les fonds de la paroisse.
L'enthousiasme de Hope-Jones n'avait pas de limite ; et il savait le communiquer à ses collaborateurs ; ce jeune homme était si énergique, qu'en dépit de sa petite santé, et, sans même résilier ses fonctions à Saint-Lucke's, il devint maître de Chapelle et organiste honoraire à Saint-John's Church de Birkenhaed, et dirigea simultanément les deux maîtrises de ces paroisses ; l'auteur de ce livre, dont le fils était à la maîtrise de Saint-John's, aida souvent Hope-Jones comme organiste le Dimanche. C'est dans cette église que Hope-Jones réalisa son premier travail important comme facteur d'orgue ; la trans-
mission électrique améliorée, la console des claviers transportable, et beaucoup d'autres questions destinées à retentir dans le monde des organistes, furent conçues et réalisées par lui, après la besogne quotidienne et les répétitions des chœurs. Il avait d'ailleurs l'assistance volontaire de ses choristes adultes et enfants qu'il avait enthousiasmés et qui travaillaient très tard le soir, ils y passèrent même la nuit plus d'une fois. Quelquesuns de ces collaborateurs bénévoles occupent maintenant des postes élevés dans la Hope-Jones Organ C°.
Tout cela était une occupation de ses loisirs. C'est à i8 ans que Robert Hope-Jones commença un travail professionnel, en rentrant comme apprenti dans la grande maison de Laird Bros, constructeurs de navires et de machines, à Birkenhaed.
Après avoir porté le bourgeron de l'ouvrier et avoir fait les travaux manuels des différents ateliers, puis séjourné dans des salles de dessin de l'usine, il fut nommé chef électricien de la. Compagnie Téléphonique de Lanscahire et Cheschire (plus tard National Company). Dans les téléphones, il inventa une foule de perfectionnements dont quelques-uns sont encore en usage. A cette époque, il imagina une méthode pour accroître la puissance de la voix humaine, au moyen d'un relai à air comprimé, principe encore utilisé dans les phonographes et autres machines reproduisant la voix. Il inventa aussi le Diaphone, maintenant employé officiellement au Canada, pour les signaux de brumes, et considéré comme le plus puissant des appareils sonores ; en le modifiant, Hope-Jones l'appliqua ensuite à l'orgue.
En i88t), il donne sa démission de téléphoniste-ingénieur, afin de donner une plus grande partie de son attention aux perfectionnements de l'orgue d'Eglise ; préoccupation qui, nous l'avons vu, avait autrefois accaparé tous ses loisirs. Il conserva un bureau comme ingénieur consultant, mais graduellement son dada de la facture d'orgue étouffa les autres occupations, et ce à son désavantage financier, mais au plus grand profit du monde musical.
Son orgue de Saint-John's Church Birkenhead devint fameux, de toutes les parties du monde, des milliers d'amateurs de musique vinrent pour le voir, et des orgues construits sur le même modèle furent commandés pour l'Amérique à Tauton, à Baltimore, pour l'Inde, l'Australie, la Nouvelle Zélande, Terre-
Neuve, pour la France (i), l'Allemagne, pour Malte, sans compter un certain nombre de cathédrales et de salles de concert en Angleterre.
Rien néanmoins, ne fut dépensé pour payer de la réclame; la presse musicale anglaise, pendant des années, consacra ses colonnes à une discussion très âpre des inventions de Hope-Jones, inventions destinées cependant à faire époque ; les échos de ces discussions se répercutaient dans les journaux de musique des autres pays. Mais en dépît de toutes ces oppositions et d'embarras financiers, Hope-Jones construisit des orgues qui ont influencé l'art de la facture dans toutes les parties du globe. 11 prouva qu'il était un inventeur prolifique, et put légitimement revendiquer que durant ces vingt dernières années les 9/10 des perfectionnements en facture lui sont dûs. C'est avec raison qu'en parlant de Hope-Jones, on a pu dire : « le plus grand esprit, appliqué à la construction de l'orgue, maintenant, et avant notre époque. »
Tout organiste qui connaît bien l'œuvre de Hope-Jones acceptera ce jugement, et plus de trente facteurs se sont honorés en écrivant des témoignages admiratifs du même genre ; la « Austin Organ Company », dit : « Nous avons « pris beaucoup de peine pour étudier le système Hope-Jones, « et pour avoir satisfaction touchant les résultats qu'ils a obte- « nus ; nous n'avons plus de doute sur ce fait qu'il a réalisé « une révolution complète dans le développement des sono- « rites. » Dans son Dictionnaire de Musique, page 551, Sir Georges Growe écrit : « aucune description de la transmission « électrique, telle quelle existe maintenant, ne serait complète « sans mentionner le nom de M. Hope-Jones, les recherches « dans le domaine de la sonorité de l'orgue poursuivies par « M. Hope-Jones et par tous ceux qui, sans relâche, luttent « pour la prééminence de l'emploi des pressions variées entre « 3 et 25 pouces (c'est-à-dire entre 75 et 620 millimètres !) « ont produit dans les sonorités de l'orgue moderne une « variété et une supériorité plus grande que tout ce qui a « existé auparavant. »
Elliston, dans son Organ Construction, consacre un long article à la description des instruments de Hope-Jones,
(i) Un seul fut importé en France par Mader, de Marseille, pais fut transporté à Paris, à l'Ecole Niedermeyer. — D' G. B.
en Angleterre et en Ecosse, disant que ce système contient énormément de nouveautés comme mécanisme et sonorité.
Mathews, dans Handhook of the Organ, dit « par son système électrique, M. Hope-Jones chercha non seulement à obtenir une répétition d'une rapidité maximum, mais encore à provoquer les vibrations des anches comme celles des autres tuyaux par une bouffée percutante « percussive blow » ; ce qui lui a permis d'obtenir certaines qualités de son, impossibles dans les anciens systèmes (i). Ses orgues sont remarquables par la rondeur et la douceur des jeux d'anches même les plus puissants, et aussi par la profondeur, le volume et la majesté de sonorité des jeux de pédales ».
M. Ernest Skinner, de Boston lui écrivait ceci : « votre patience, vos recherches, vos expériences, ont plus fait que tous les autres pour rendre la sonorité de l'orgue moderne ce qu'elle est actuellement. Je regarde votre invention des lèvres garnies de peau comme étant, en matière de sonorité, l'équivalent de ce que fut le levier de Barker pour le mécanisme, je pense que la portée de vos découvertes ne sera pas moindre, je crois que vous fûtes le premier à reconnaître l'importance d'un petit voltage, et que le monde entier doit vous remercier pour le contact par fils ronds et l'électro renversé. Depuis que je me suis familiarisé avec votre œuvre et vos écrits, je les trouve pleins de suggestions fort utiles ».
Au début, Hope-Jones donna des licences à pas mal de constructeurs pour exploiter ses inventions, mais le résultat n'étant pas satisfaisant il rentra lui-même dans la lutte comme facteur d'orgue, soutenu très libéralement par M. Thomas Threlfall, Président de l'Académie Royale de Musique, par M. Martin White, Membre du Parlement britannique, et par quelques autres amis. C'était sans doute beaucoup trop demander en pensant que tous ceux qui avaient profité des brevets et des travaux de Hope-Jones, lui resteraient favorables, quand il devint leur rival et leur compétiteur.
Pendant vingt ans, il rencontra une opposition organisée qui aurait brisé un homme ordinaire, et il fut attaqué tour à tour sur ses connaissances électriques, son goût musical.
(i) Voir note page 28.
ses capacités comme harmoniste de tuyaux, sa situation financière et même sur son caractère personnel Ses vrais admirateurs sont ceux qui, comme l'auteur de ce livre, le connaissent depuis trente ans ; ses plus grands partisans sont les gens des villes dans lesquelles il a résidé ; ses plus chauds amis, ce sont les collaborateurs associés qui l'ont suivi en Amérique, après avoir longtemps travaillé avec lui en Angleterre,
Bien avant que Hope-Jones eut atteint sa prééminence actuelle, et ne visant qu'une seule de ses inventions, M. Wedgwood, Membre de la Royal Hislorical Society, homme instruit en matière d'orgue, le classait à côté de Qvaillé-Coll et de Wiilis, le déclarant un de ceux dont le nom sera transmis à la postérité comme celui de l'inventeur des plus importants perfectionnements.
Au début de sa carrière de facteur, M. Hope-Jones eut la bonne fortune de rencontrer, en Ecosse M. Martin White, de Dundee, homme riche et d'une grande influence, qui le sauva de difficultés financières et le maintint dans la facture d'orgues, mais rendit un service plus spécial à Hope-Jones en le poussant à réaliser dans l'orgue des sonorités orchestrales. M. White malgré ses devoirs de membre du Parlement Britannique et ses occupations innombrables en Ecosse et en Amérique, consacra beaucoup du meilleur de son temps à ce qui concerne les perfectionnements à obtenir dans le jeu de l'orgue et dans sa construction.
Thynne qui a été le vrai pionnier dans l'art d'imiter le quatuor à cordes avec des tuyaux, doit beaucoup à Martin White ; et d'autre part Hope-Jones déclare que toutes les idées qu'il a eues dans ce sens là, il les a prises en entendant le bel orgue de M. White. M. White a toujours soutenu que le clavier de récit, dans un orgue, devait avoir une qualité prépondérante dans la sonorité, rappelant celle des violons, comme les cordes à l'orchestre, où tout en formant la base de l'accompagnement, elles sont aussi capables de se suffire à elles-mêmes. M. Martin White prêta à Hope-Jones quelques uns de ses tuyaux imitant le violon, afin d'en faire de semblables pour la cathédrale de Worcester.
Plus tard, M. White soutint que l'ensemble d'un orgue devrait être entièrement expressif. 11 est extraordinaire qu'un nonprofessionnel comme M. White, très occupé à des affaires totalement différentes, ait exercé une telle influence sur l'art
de construire les orgues, car du fait de son discernement artistique uni à la libéralité de ses encouragements, en Amérique, dans les théâtres et dans les hôtels, l'orgue tend à supplanter l'orchestre, et d'autre part, dans les églises et salles de concerts, l'orgue a subi de grandes modifications. M. White pendant près de trente ans, a encouragé, aidé, non seulement des facteurs d'orgues artistes comme Casson, Thynne, Hope- Jones et Compton, mais son influence s'est aussi exercée sur les hommes les plus en vedette parmi les meilleurs organistes ; donc, honneur à M. Martin \yhite.
Au printemps de 1903, Hope-Jones vint en Amérique; à l'instigation de M. R. P. Elliot, organisateur, Vice-Président et secrétaire de La Augustin Organ Company (Hartford, Connectient) Hope-Jones se décida à rester parmi nous, acceptant la Vice-Présidence de cette maison. Plus tard, une nouvelle firme Hope-Jones et Harisson fut tentée à Bloomfields New-Jersey en juillet 1904; mais les fonds n'ayant pu être réunis, Hope-Jones, avec son équipe d'ouvriers spécialistes, entra dans la Compagnie de Ernest Skinner à Boston, dont il devint Vice-Président en 1905. C'est alors qu'il construisit le bel orgue de Park Church Elmira, à New- York, à la mémoire de Thomas K. Beecher.
A cette occasion, il fit la connaissance, dans le comité de l'orgue, de M. Jervis Langdon qui était trésorier de la Chambre de Commerce de Elmira. Ce gentleman s'arrangea pour que la facture d'orgues devint une industrie locale et créa une Société pour construire exclusivement les orgues du système Hope- Jones. Mais cette Compagnie commençant ses travaux en Février 1907, au moment de la grande panique financière, la réalisation du capital fut difficile et gêna beaucoup son évolution. Pendant les trois années qu'elle dura, cette Compagnie construisit une quarantaine d'orgues, dont le plus remarquable est celui du Grand Auditorium d'Océan Grove, New-Jersey.
Les brevets et le fond de la Compagnie Hope-Jones à Elmira furent achetés par la « Rudolph Wurlitzer C° » en Avril 19 10. Hope-Jones y entra en qualité de directeur, et dans les immenses ateliers (mammoth factory) de North Tonawanda à New-York, il put y continuer la facture en son propre nom.
M. Robert Hope-Jones est membre du British Institute of Electrical Engineers, du Royal Collège des Organistes de Londres,
de « American Guild des Organistes » et de bien d'autres Corporations.
En 1893, '' épousa Cécile Laurence, une bonne musicienne, membre d'une des meilleures familles de Maidstone, en Angleterre. Cette femme s'initia à toutes les difficultés des inventions de son mari ; à son aide et à ses encouragements dans les moments difficiles, Hope-Jones rattache une partie de ses succès.
Nous supposons que la raison du proverbe *< Le monde se répète continuellement » réside en ce que la nature humaine varie peu, et de génération en génération reste au fond la même. Dans la Bible, nous voyons que Demetrius, l'argentier d'Éphèse, s'alarma beaucoup de la diminution des commandes d'ex-voto en argent pour l'autel de Diane, à la suite des prédications de l'apôtre Saint-Paul. Il souleva tous ses ouvriers avec le cri « notre art est en danger !» ; et mit toute la ville d'Ephèse en rumeur. (Actes 19 et 24.)
En 1^62, on voulut faire un nouvel orgue pour Temple Church, à Londres. Father Smith et Renatns Harris, les réputés facteurs de l'époque avaient chacun tellement d'influence dans le Conseil paroissial, que celui<i autorisa chacun de ces deux facteurs à installer un orgue aux deux extrémités opposées de cette église. Certains jours alternativement les deux orgues étaient entendues : Purcell et le D^ Blow jouaient l'orgue de Smith, tandis que Baptist Draghi, organiste de la Reine Catherine jouait l'orgue de Harris. Une tentative des membres du comité de Middle Temple, pour faire choisir l'orgue de Smith, fit éclater une explosion violente de la part des membres de Inner Temple, lesquels préféraient Harris. La dispute fit rage pendant près de cinq ans au bout desquels on acheta l'orgue du Père Smith, en donnant à Harris l'ordre d'enlever le sien. C'est la fameuse Histoire de la « Bataille des Orgues » ; où, dans le feu de la lutte, un des partisans de Harris, plus zélé que discret, s'introduisit dans l'orgue de Smith et creva les soufflets.
En 1875-1876, les facteurs J. C. Witheley furent choisis pour reconstruire l'orgue de la cathédrale de Chester. Les « argentiers » de Londres s'alarmèrent de ce qu'un orgue de cathédrale tombât entre les mains d'un petit facteur local, ils se liguèrent et arrivèrent à débaucher tous les ouvriers des Witheley, en leur offrant de venir à Londres avec des salaires plus élevés.
Si les Witheley n'avaient pas été quatre frères, tous facteurs de leur métier, il leur aurait été impossible de remplir leurs engagements pour la cathédrale de Chester. Cette vilenie fut cause de la mort du chef de la maison, qui se désorganisa peu après. Tout cela s'écoute comme une histoire du Moyen-Age, arrivée il y a longtemps, longtemps, car l'on ne pourrait croire que de pareilles choses puissent se produire actuellement ? Mais écoutez encore : en 1895, le premier orgue électrique de Hope-Jones, fut acheté pour l'Eglise de Saint-George's Church, Hanover Square de Londres.
La fureur causée par cette acquisition ne s'apaisa brusquement qu'à la suite d'un incendie qui brûla l'orgue et une partie du clocher. Immédiatement, avec une sollicitude tout à fait curieuse, on attira l'attention sur le danger « qu'il y avait à permettre à des amateurs de faire des expériences de facture d'orgue, dans les Eglises historiques à cause du grand danger que présentait la transmission électrique». Mais comme d'autre part la malveillance était plus que soupçonnée, le Conseil de l'Eglise fit immédiatement à Hope-Jones la commande d'un orgue électrique identique, pour remplacer celui détruit par le feu,
A la même époque, un clou fut planté dans le câble électrique de la console de l'orgue de Hope-Jones à Hendon Parish Church. Peu après, le câble de son orgue à Ormskirk Parish Church (Lancashire, Angleterre) fut sectionné, pendant qu'à Burton-on-Trent on dérobait certains tuyaux des jeux à sonorité spéciale que Hope-Jones y avait placés.
A l'Auditorium d'Océan Grove, quelques instants avant un des Concerts d'inauguration on tenta de « saboter » l'orgue, et la même année le dimanche qui précéda le récital d'Edwin Lemare sur l'orgue de Hope-Jones à First Universalist Church Rochester N.-Y., subitement dans presque tous les jeux il se trouva que plusieurs tuyaux ne pouvaient plus parler !!!