‹ Révolution récente dans la facture d'orgueChapitre 4 sur 50 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Solennelle et profonde, la grande voix des orgues se fait entendre ; celle du peuple s'y joint, chantant les graves psaumes et les hymnes pieux ; et les voix des choristes leur répondent, fondues dans d'harmonieux accords, tandis que le long des voûtes, l'écho répète, en les prolongeant, la fin des strophes.

Mais, voici que sous les doigts d'un artiste, parlent et résonnent doucement des tuyaux aux accents variés : c'est d'abord une harmonie infiniment délicate qui, tour à tour, s'accroît, puis semble s'évanouir à nouveau. Ces accords flottent dans l'air comme des soupirs qui se condensent en des murmures cadencés ; mais il en émerge de douces mélodies et des chants qui, après s'être épandus de toutes parts, finissent, dans leur sereine allure, par monter jusqu'au Ciel !

Dryden.

L'origine de l'Orgue se perd dans la nuit des temps, la tradition rapporte qu'il y en avait un dans le temple de Salomon à Jérusalem, orgue que l'on pouvait entendre jusque sur le mont des Oliviers. L'Orgue a l'honneur d'être le premier instrument à vent mentionné dans la Bible (Genèse IV, 21), on y lit « Jubal fut le père de tous ceux qui jouent de la harpe et de l'orgue». Le mot hébreu employé est «ugab», traduit dans la version des Septante par le mot « Cithare » ou par le mot « psaume », mais aussi par le mot « orgue ». Sir John

Stainer (dictionnaire p. 144) dit : il est probable que dans sa première forme l'ugab n'était autre chose qu'une flûte de Pan (syrinx), et que, peu à peu, il se transforma en un instrument plus compliqué. Un autre passage montre que l'ugab était connu du temps de Moïse, qui « était instruit de tout ce que savaient les Egyptiens ».

La flûte, une des parties fondamentales de l'orgue, est un des plus anciens instruments connus ; nous la voyons figurer sur les tombeaux Egyptiens ; et, dans nos musées, on en trouve provenant de fouilles en état de pouvoir encore être jouées. Certaines de ces flûtes étaient doubles (voir figure) à côté d'elles, nous trouvons le chalumeau des bergers, avec une

Doubles flûtes représentées sur des tombeaux égyptiens et assyriens.

anche ou une languette de roseau dans l'embouchure ; on en rencontre maintenant encore dans le Tyrol. Le perfectionnement suivant fut sans doute la cornemuse, où nous trouvons quatre de ces tuyaux attachés à une outre ou sac de cuir. La mélodie était jouée sur l'un d'eux, présentant des trous dans ce but ; tandis que les trois autres constituaient une pédale continue ; le sac, étant gonflé, forme réservoir de vent, et la force du son est réglée par la pression du bras contre le sac, c'est une ébauche du soufflet de l'orgue. Après, vient la cornemuse Irlandaise, avec son soufflet actionné par le bras, et fournissant du vent à l'outre qui devient ainsi un réservoir ; c'est un premier progrès.

D'autre part, nous avons le syrinx ou flûte de Pan ; pour Stainer c'est le précurseur de l'orgue : étant formé de sept, huit

OU neuf bouts de roseau, réunis par de la cire et coupés à des longueurs convenables pour produire une sorte de gamme. Les bouts inférieurs de ces roseaux étaient bouchés, leurs bouts supérieurs placés au même niveau, de façon que les lèvres pussent passer facilement d'un tuyau à l'autre, c'est le même instrument qu'emploient actuellement «Punch et Judy man ». Ils portent cette flûte de Pan attachée au cou, et la jouent en tournant la tête d'un côté à l'autre, pendant que les mains battent du tambour.

Le progrès suivant fut sans doute la combinaison de plusieurs rangées de flûtes ou de chalumeaux avec le réservoir de vent des cornemuses ; l'adjonction d'une petite glissière, perforée d'un trou au-dessous de chacun des tuyaux d'une de ces rangées, permit en la poussant de faire parler à volonté telle ou telle rangée seulement.

Enfin quelque artiste ingénieux imagina d'obtenir la pression de l'air comprimé, en refoulant de l'air dans un réservoir partiellement rempli d'eau ; ce fut le fameux Orgue Hydraulique dont le nom suggéra l'idée de tuyaux d'orgue chantant par le passage d'un liquide, ce qui est impossible. Nous arrivons ainsi à l'ère chrétienne : le Talmud mentionne un orgue (magrépha), ayant dix tuyaux joués par un clavier, dès le deuxième siècle ; Aldhelm, mort en 709, parle d'un Orgue qui avait des tuyaux dorés. Au milieu du huitième siècle, à Compiègne, fut placé un orgue à l'Eglise Saint-Corneille, ses tuyaux étaient en plomb, tandis que ceux de l'orgue de Saint-Dunstan étaient en cuivre. Mentionnons aussi l'orgue de la Cathédrale de Winchester, décrit par Wufstan dans sa vie de Saint Swithin ; orgue double nécessitant deux organistes pour le jouer ; avec 400 tuyaux et treize paires de soufflets ; on l'entendait, paraît-il, de tous les coins de Winchester quand on le jouait en l'honneur de Saint-Pierre, patron de la Cathédrale.

Arrivons maintenant à 9m , à cette date mémorable de l'éclosion de l'harmonie moderne; jusque là pas d'harmonie, en dehors d'une basse continue ; et les grandes compagnies de musiciens dont nous parlent Holy et Writ et beaucoup d'autres semblables, ne faisaient que jouer et chanter en octaves et unisson. Je cite à nouveau Stainer ; les gros tuyaux de chacune des touches du clavier des plus anciennes orgues étaient visibles ; tout l'instrument chantait et grondait terriblement. Le clavier avait onze, douze, quelquefois treize touches en succession

diatonique sans demi-tons ; aussi, sur un pareil orgue, on ne pouvait obtenir qu'une mélodie chorale à une voix. La largeur d'un clavier de neuf touches était d'environ soixante-dix centimètres ; chaque touche étant large de trois pouces, quelquefois de cinq à six pouces, les soupapes étaient dures, et tout le mécanisme grossier, aussi n'était-il pas question de jouer avec les doigts, on était obligé de frapper ces touches avec le poing fermé, d'où le nom de l'organiste « Pulsator organorum » mot à mot, frappeur d'orgue. (Voir page 17).

Graduellement, les touches furent rétrécies, on ajouta des demi-tons ; et, en 1499, les claviers avaient à peu près les dimensions actuelles. En 1470 l'allemand Bernard, un musicien renommé habitant Venise, inventa le clavier de pédales. La fabrication des tuyaux fut très améliorée, et nous arrivons ainsi jusqu'au seizième siècle, après lequel l'orgue resta dans le statu quo pendant près de deux siècles ; les compositions de Frescobaldi le fameux organiste Italien (i 591-1640) démontrent qu'à cette époque on devait jouer avec les doigts et non avec le poing.

Depuis le seizième siècle les grandes époques dans la construction de l'orgue sont les suivantes :

1° L'invention de la boîte expressive par l'Anglais Jordan en 1712 ;

2° L'invention des soufflets horizontaux par Samuel Green en 1789; (1)

3» L'invention du levier pneumatique par Barker en 1832, puis la transmission électro-pneumatique par Peschard en 1866;

4" Les merveilleux perfectionnements du mécanisme et de la sonorité de 1886 à 19 13 par Robert Hope-jones. (2)

(i) Le Père Mersenne, dans son Harmonie Universelle, livre imprimée Paris en i636, donne des dessins très nets d'orgues avec soufflets horizontaux : dans son grand traité de facture d'orgue, Dom Bedos en 1756, montre plusieurs orgues avec des soufflets à « lanterne » comme les appelait le Père Mersenne. Green, en 1789, n'a fait que copier Cummins qui, dans sa brochure datée de 1766, revendique l'invention des soufflets horizontaux, ignorant ce qu'avaient décrit le Père Mersenne et Dom Bedos, mais Cummins y apportait un perfectionnement considérable: les plis alternés compensateurs, seuls capables de donner du vent de pression stable et actuellement encore en usage chez tous les facteurs.

(j) 11 faut y ajouter l'invention du tubulairff aspirant, par Moitessier, en 1847 ; du tubulaire par vent comprimé, par Ferrais, en France, et G. Sander en Allemagne, en i865 ; procédés qui ont révolutionné la facture moderne, non seulement de l'orgue, mais aussi celle des instruments automatiques aujourd'hui en plein essor. — D' G. B.

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