PREMIÈRE PARTIE
Ohseri'ations sur le Grand-Seigneur et la dynastie Ottomane, sur le corps ecclésiastique et judiciaire des Oulémas , sur les Janissaires et les autres corps militaires :, sur la marine^ les finances , le commerce , la population et le régime actuel de l Empire Oitonum.
iRois grandes révolutions ont agité 1 empire ottoman durant les années 1807 et 1808. Eu moins de deux ans deux empereurs ont été déposés et étranglés; cinq grands visirs ont été destitués , décapités ou empoisonnés ; plusieurs ministres suballernes ont été mis en pièces par la populace de Constantinople ; les nouvelles milices régulières dites des nizam gf^dUlcs et des scjnvn, ont été dissoutes et en partie exterminées. Tous ces grands événements , qui se sont
succédé avec ucc rapidité extraordinaire , ont été regardés en Europe comme des révolutions enrayantes, dont les conséquences funestes devaient se faire sentir pendant un très-grand nombre d'années. Mais les Turcs n'y ont vu que le résultat heureux d'une résistance ordmaire contre un gouvernement novateur , qui voulait changer les lois civiles et militaires de l'empire. Le calme a succédé aux plus affreux orages et le même peuple , alternativement souverain et esclave , a repris avec tranquillité ses fers sous un nouveau sultan. Tel est l'effet des lois et surtout des usages, qui gouvernent l'empire ottoman. Mais le simple récit de ces grandes révolutions ne pourrait présenter qu'une énigme continuelle et difficile à débrouiller; j'ai cru qu'il convenait de le faire précéder par un exposé de la constitution actuelle de la Turquie, et par quelques détails et observations sur la force, les revenus, le commerce et la population de cet empire.
Plusieurs voyageurs célèbres ont écrit sur 1 empire ottoman. Mais la plupart d'entre eux n ont clierché à trouver dans celte terre classique que des restes mutilés d'aiiciens monuments , et n'ont parlé que légèrement et avec mépris des barbares qui gouvernaient ces fertiles contrées. Quelquesuns des écrivains, qui ont voulu approfondir la
DE CONSTANTINOPLÏ. ?•
constitution et les lois des Turcs , ont parlé avec emphase de l'autorité indéfinie du Grand-Seigneur et de la dépendance servile des sujets, parce qu'ils n'avaient parcouru cet empire que dans des moments de calme, lorsque rien ne paraissait pouvoir entraver la volonté du souverain regardé comme le lieutenant de la Divinité (i).
L'ambassadeur Porter et le chevalier d'Ohson , sont les auteurs qui ont le mieux écrit sur les lois politiques et religieuses de l'empire ottoman. Mais le premier s'est trompé en cherchant danf les lois existantes , et non dans les usages successivement introduits une force capable de balancer l'autorité souveraine. Le second nous a peint les Turcs, dans sa laborieuse et savante compilation, non tels qu'ils sont, mais tels qu'ils seraient, si les anciennes institutions politiques et religieuses étaient encore en vigueur, et si les lois seules gouvernaient les peuples.
Les voyageurs, qui ont visité la Turquie dans des temps difficiles et qui ont été témoins des trois dernières révolutions , peuvent avoir conçu une idée exacte de cet empire, parce que les principaux corps de l'état et les différentes classes
(i) Les Turcs appellent leurs empereurs ZUuiiah j miroir ou image de Dieu.
de la nation ont été obligés , durant ces époque»
orageuses, de montrer à découvert leurs droits ,
leurs prétentions , leurs passions et leur puissance
respective.
Du Grand - Seigneur et de la dynastie Ottomane.
L'empereur des Turcs est regardé par tous les mahométans sunnites (i) comme le successeur légitime du prophète et des califes orthodoxes. 11 possède comme eux le pouvoir du kitab ou livre, et celui du kilitch ou épée , c'est-à-dire , l'autorité religieuse et temporelle. Mais les califes, qui étaient ou prétendaient être de la race de Mahomet , n'avaient dû leur puissance souveraine qu'à leur titre de premier iman, ou chef du sacerdoce. Les empereurs ottomans étant d'origine tarlarD, n'ont dû, au contraire, qu'à leur épée leur autorité religieuse et les honneurs du califat. Cette circonstance a nécessité quelques modifications dans l'exercice de l'autorité religieuse des califes ottomans, et a été la première source de l'im-
(i) Les mahométans sont divisés en deux classes , les Schùtcsetles Sunnites. Les premiers abhorrent les trois premiers califes, qu'ils regardent comme des usurpateurs ; les secouds ont un grand respect pour leur mémoire.
por tance et des prérogatives du corps des oulémas.
Les premiers empereurs ottomans qui fondèrent et agrandirent cet empire dans un temps, où le califat était divisé entre plusieurs prétendants , qui tous se déclaraient les successeurs légitimes du prophète , prirent aussi le titre de calife , afin de jouir sans contrôle d'une souveraineté absolue dans leurs états.
Mais ces monarques guerriers et conquérants dédaignèrent de remplir par eux-mêmes les fonc^r tions judiciaires et sacerdotales , qui leur appartenaient comme califes ou premiers imans (i). Ils chargèrent le mufty de l'interprétation des lois , confièrent aux mollas et aux cadis l'administration de la justice , et laissèrent aux scheiks et aux imans les cérémonies ordinaires du culte.
Cette négligence trop prolongée des sultans ottomans à remplir leurs devoirs sacerdotaux et judiciaires, accoutuma peu à peu les peuples à considérer les oulémas comme les seules personnes qui eussent le droit d'exercer ces fonc-
(i) Le sultan Amurat I", troisième empereur de» Turcs , fut le premier qui commença à un âge déjà avancé à assister aux prières publiques et à réciter le Namaz comme chef des imans , d'après les conseil» de Ueula Fenari j, qui était alors mufty.
e RÉVOLUTIONS
lions , consacra et affermit celte prérogative avantageuse.
Le monarque , qui aurait dû être le premier et le seul oracle de la loi , se vit enfin réduit à consulter le mufty , et se trouva lié dans l'exercice de son autorit j suprême par les fetfas de ce pontife. Cette influence des oulémas aurait fini peut-être par arracher l'autorité souveraine à la Porte Ottomane, si les sultans régnants n'avaient eu la sagesse de conserver et même d'exercer fréquemment leur droit inhérent à la qualité de calife , de changer à volonté les agents de leur puissance religieuse aussi bien que ceux de leur puissance politique et militaire.
Une des causes qui contribua le plus à augmenter l'influence politique des Oulémas , fut leur zèle ardent, l'austérité de leurs mœurs et leur humilité apparente pendant les trois premiers siècles de la monarchie. Ces vertus leur gagnèrent l'estime du souverain et l'affection des peuples.
Les Oulémas furent humbles, modestes et obéissants, aussi long-temps que les empereurs ottomans, commandanteux-mêmesleursarmées,
furent couronnés par la victoire. Ils ne manquèrent jamais alors de trouver un accord parfait entre les lois du prophète et les volontés du monarque régnant. Mais lorsque , détestant les
fatigues de la guerre , les sultans se renfermèrent dans leurs harems , confièrent le commandement des armées à des visirs ou à des pachas , et éprouvèrent des revers , les oulémas , possédant une grande influence sur un peuple fanatique et mécontent , commencèrent à secouer le joug et à faire sentir leur importance.
Cependant les oulémas ne tardèrent pas à s'apercevoir que leur influence politique serait précaire et incertaine , tant qu'elle n'aurait pour appui que des privilèges et l'amour capricieux de la populace. Ils s'efforcèrent d'attacher le corps des janissaires à leurs intérêts.
Ceux-ci possédaient de grands privilèges , qu'ils devaient comme les oulémas à la ftweur et à la reconnaissance des anciens sultans ; ils avaient acquis l'estime de la nation par des services importants et par de nombreuses victoires , et ils avaient conçu autant d'horreur que de mépris pour leurs souverains dégénérés.
Les janissaires se trouvèrent flattés des avances faites par le corps des oulémas, et furent charmés de pouvoir donner à tous leurs mouvements séditieux la sanction vénérable des interprêtes de la loi et des chefs de la magistrature. Ces derniers acquirent de la force par leur union avec les janissaires.
ê RÉVOLUTIONS
Tels furent les principes, qui cimentèrent l'alliance politique <le ces deux corps ; alliance , que la résistance malheureuse de quelques sultans rendit encore plus forte et plus solide , et qu'on peut regarder comme ayant entièrement altéré l'ancienne constitution de l'empire ottoman. Il est résulté de cet état de choses , que la Porte ne peut plus faire une nouvelle loi et établir un impôt , sans avoir préparé les corps des oulémas et des janissaires à approuver la nouvelle ordonnance , à lui obéir et à en protéger l'exécution. Le despotisme du souverain a été quelquefois modifié dans certaines opérations qui auraient pu être oppressives pour le peuple ; mais l'intérêt et la gloire de l'Empire ont été souvent sacriQés aux vues particulières des deux corps alliés.
L'empire ottoman, dont toutes les institutions «ont essentiellement théocratiques et militaires , et qui ne peut être fort que lorsque le chef de l'état l'est aussi, a vu naître sa faiblesse et sa décadence de rafiaiblissement de l'autorité souveraine.
La résistance des oulémas et des janissaires contre le chef de la religion et de l'état , ne devant son origine qu'à la révolte et à des usurpations, au lieu de tendre à modifier le despotisme du souverain et d'avoir des résultats avantageux
à la liberté du peuple et à la prospérité générale , est, non-seulement la principale et peut-être la seule cause de la faiblesse actuelle de l'empire ottoman ; mais encore de l'ignorance et de la barbarie des Turcs.
Car les oulémas et les janissaires , c'est-à-dire , les magistrats et les soldats , qui par la nature de leurs fonctions ne devraient être que les instruments du souverain , en étant devenus les rivaux , le gouvernement se trouve très-souvent sans force et le pays sans protection. Quant à l'ignorance et à la barbarie qu'on reprocbc aux Turcs, et que plusieurs écrivains attribuent à l'islamisme sans considérer que les Arabes , qui ont répandu cette religion dans une grande partie de la terre , cultivaient avec succès les arts et les sciences dans le temps que l'Europe chrétienne était plongée dans la plus honteuse ignorance , ce n'est également que dans la puissance politique de ces deux corps , qu'on doit en chercher le motif. Les ovilémas ont toujours craint l'introduction des lumières et l'étude des sciences exactes , qui auraient pu jeter du mépris sur l'alcoran, sjir ses obscurs et nombreux commentaires , sur l'immense collection des felfas souvent contradictoires des muftj^s, et enfin sur tout l'édifice de leur érudition théologique.
fo RÉVOLUTIONS
Les janissaires , qui ont abandonné en partie leurs anciens règlements de discipline , et qui ont contracté l'habitude de ne faire qu'un service peu pénible, prétendent que le môme sabre invincible , qui a conquis tant de royaumes, suffira pour les défendre, et rejettent avec horreur la discipline sévère des Francs, leurs armes perfectionnées et leurs nouveaux systèmes de tactique,
Ces deux corps , en empêchant la Turquie de se mettre au niveau des autres puissances européennes , et d'adopter leurs découvertes utiles et leurs institutions militaires, ont augmenté sa faiblesse , sa misère et sa dépendance , à mesure que les états voisins se sont élevés par leur force, leurs richesses , leurslumières et leurs progrès rapides dans tous les genres d'industrie.
Plusieurs écrivains, qui n'ont jugé du gouvernement turc que par les apparences, ont cru que l'autorité du Grand-Seigneur était illimitée, parce qu'ils l'ont vu disposer arbitrairement de la vie de ses ministres et de ses serviteurs : mais le pouvoir du Grand-Seigneur sur ses ministres est celui d'un maître à l'égard de se» esclaves. Tout Turc , qui accepte un emploi au service de la Porte , renonce à sa liberté et met ses biens et son existence à la disposition d'un
DE CONSTANTINOPLE. n
maître, dont il n'est plus le sujet, mais l'esclave. Il n'en est pas de même des autres osmanlis , ainsi que des rayas ou sujets non musulmans de l'empire; ceux-ci ne peuvent être condamnés que par les tribunaux , d'après les lois existantes et sur la déposition de deux ou plusieurs témoins. Les janissaires , les bostangis , les canonniers et les autres militaires sont jugés par un tribunal particulier établi dans chaque corps. Il est vrai qu'il arrive quelquefois que le Grand-Seigneur , exerrant l'autorité prévôtale , qui lui appartient comme chef d'un gouvernement militaire, et qu'il délègue à son grand-visir et aux pachas des provinces , fait punir tout homme pris en flagrant délit , sans suivre les formalités des sentences judiciaires : mais dans ces occasions peu fréquentes , qui ont pour but de frapper de terreur , par la promptitude et la sévérité du châtiment, une populace naturellement féroce et inquiète , le crime est tovijours avéré; et ces punitions subites , dont les militaires sont ordinairement exemptés par leur renvoi à la police de leur corps , tomlîent en général sur des hommes de la dernière classe du peuple , et trop fréquemment sur des rayas.
Si le sultan , entraîné par des inclinations sanguinaires , venait à abuser de ce droit terrible ,
rs RÉVOLUTIONS
qui est le meilleur frein dans un pays où l'on ignore l'emploi des précautions d'une police prévoyante , des murmures séditieux se feraient bientôt entendre. Les oulémas ne manqueraient pas de citer les lois outragées par les caprices d'un tyran persécuteur; les janissaires crieraient à la vengeance, et le sultan recevrait, par sa déposition ou sa mort , le juste châtiment de sa cruauté.
En voyant les entraves mises à l'autorité du souverain , les révolutions fréquentes qui ont bouleversé cet empire , la mort ou la déposition d'un si grand nombre de sultans , et les révoltes successives de tant de pachas contre l'autorité de la Porte , ou peut être étonné qu'aucun de ces événements n'ait produit le démembrement d'une seule province , et que la dynastie ottomane continue à occuper ce trône orageux. Cependant cette maison souveraine, malgré la fin tragique de plusieurs de ses chefs , non-seulement n'a rien à craindre de pareilles révolulions , mais elle est même le seul lien politique qui unisse toutes les parties de cet empire , et le pivot sur lequel repose l'existence des deux Turquies.
Cette circonstance tient aux institutions primitives qui ont présidé à l'existence et préparé la
DE CONSTANTINOPLE. i5
grandeur de cet empire , au souvenir de Villustration des premiers empereurs, et à l'isolement de la dynastie ottomane, au milieu d'un peuple composé d'individus plutôt que de familles.
Osman I", fondateur de celte monarchie , au lieu de donner le nom de Turcs à ses soldats , qui d'origine tartare auraient dû porter cette dénomination alors commune à toutes les hordes , qui , depuis Genghiz-Khan , étaient sorties des pays situés au delà et au nord de rOxus , pour ravager l'Asie mineure et la Syrie , les appela Osinaniis (i), c'est-à-dire enfants d'Osman.
Ce prince ne respirant que l'amour de la gloire et des conquêtes , mais observateur sévère de la
(i) Les Osmanlis se regardent comme insultés, lorsqu'on les appelle Turcs , expression qu'ils emploient pour désigner un homme grossier.
Le mot turc était employé depuis le sixième siècle de l'hégire , pour désigner dans l'Orient les Scythes ou Tartares venus à la suite de Genghiz-Khan , et ceux de toutes les armées de conquérants ou brigands , qui ont passé l'Oxus depuis cette époque pour se porter en Syrie ou dans l'Asie mineure. ( Voyez le Gulistan du -jwëte persan Scheik-Saadi , qui vivait dans le milieu du sixième siècle de l'hégire. ) Nicéphore appelle Turcs les soldats d'AIadin , sultan d'Iconium.
i4 RÉVOLUTIONS
discipline et de la justice, vivait avec simplicité parmi ses soldats comme un père au milieu de ses enfants, et leur prodiguait les richesses , que ses conquêtes lui procuraient dans un pays abondant et fertile. Ses vertus , imitées par ses successeurs immédiats , attirèrent , par l'espoir d'acquérir des richesses et d'en jouir en paix sous un gouvernement protecteur , la foule des aventuriers qui ravageaient , dans les quatorzième et quinzième siècles , l'Asie mineure et la Syrie , et que les armées conquérantes do Genghiz-Khan et de ses successeurs avaient laissés derrière elles dans leurs marches rapides. Ceux-ci n'ayant d'autres points de réunion que la famille Ottomane, s'attachèrent à elle avec zèle et fidélité , lui procurèrent bientôt un ascendant irrésistible dans l'Asie mineure , en chassèrent les Grecs , renversèrent le trône du sultan d'Iconium , passèrent en Europe et fixèrent en peu de temps le siège de l'empire dans la Thrace sous le sultan Amurat I". Ce prince, par l'institution des janissaires, donna une plus grande force et un nouvel éclat à sa famille. Ces nouveaux soldats , tous prisonniers de guerre, ou enfants de tribu, n'ayant plus de parents , ne pouvant pas se marier , se regardaient comme appartenant à la famille régnante, à laquelle do bons traitements, des
DE CONSTANTINOPLE. i5
faveurs nombreuses et leurs succès militaires les attachèrent de plus en plus.
La coutume , qui exista long - temps de ne conférer les dignités les plus hautes et les plus lucratives qu'à des Itch - Oghlans ou pages élevés dans le sérail , et réellement esclaves du sultan, honora ce dernier tilre , et fit considéreij comme esclaves du souverain , tous ceux qui parvinrent par la suite à occuper les principaux emplois à la cour, à l'armée et dans l'administration des provinces. Le droit que les maîtres ont d'hériter de leurs esclaves, s'appliquant, dans ce cas , au souverain relativement aux principaux fonctionnaires de l'empire , empêcha , qu'aucune famille ne s'élevât et ne se soutînt audessus de la multitude et établit une égalité parfaite entre tous les Osmanlis.
Ces principes conservés avec soin et pour lesquels on ne trouve quelques exceptions que dans les provinces éloignées de la capitale, sont cause, que les familles turques (i) n'ont pas de nom distinctif et héréditaire, que chaque individu y est connu par une dénomination religieuse et par
(i) Il n'en est pas de même en Perse et en Arabie. Les familles ont des noms distinctifs et conservent avec soin leur arbre généalogique.
i6 RÉVOLUTIONS
quelque sobriquet fondé sur des qualités morales ou des défauts physiques , que la gloire et le mérite des ancêtres est nul et que les descendants directs des plus illustres visirs et pachas, exercent souvent les emplois les plus vils aussi bien que ceux du prophète, que l'on voit quelquefois traîner leur turban vert, dans l'avilissement et la boue. La famille ottomane est la seule qui ait un nom, une descendance suivie, des droits héréditaires , une existence politique. Elle est le point de réunion générale ; tout se rapporte à elle ; elle est tout; on ne voit qu'elle et la nation : l'une ne pourrait pas exister sans l'autre.
Nous venons de voir, que quoique la dynastie ottomane soit solidement établie sur le Irônc de cet empire, dont l'existence tient à la sienne, la personne du sultan régnant est exposée à des dangers continuels, par la résistance et l'accord des janissaires et des oulémas. Mais outre ces dangers , qu'une conduite sage et modérée peut détourner, l'empereur ottoman aurait à craindre l'ambition de ses frères et de ses parents, sans les précautions cruelles , qui ont été adoptées pour éviter les guerres civiles, lesquelles ont ensanglanté la Turquie durant les deux premiers siècles de son existence. Elles devaient presque toutes leur origine à l'incertitude du droit de
succession au trône parmi les princes de la maison ottomane (1).
Autrefois les jeunes sultans jouissaient de la même liberté que les autres sujets de l'empire et étaient souvent employés dans le commandement desarmées et legouvernementdesprovinces. Mais plusieurs de ces princes se rendirent coupables de révolte et de cruauté envers leur souverain et leur père. Selim I" déposa et fit mourir Bajazet II, son père; celui-ci lutta long-temps contre son frère Zizim (2) pour la succession au trône. Le grand Soliman lui-même, futexposé au danger d'être détrôné par son fils M oustapha. Ce dernier empereur, à qui les Turcs donnent le nom de Canuni , parce qu'il fit réunir dans un code général les principales lois et les règlements militaires de l'empire, établit pour règle invariable et perpétuelle , qu'à l'avenir tous les sultans appartenant à la race ottomane seraient élevés dans le sérail sous les yeux du sultan régnant, qu'ils n'en sortiraient qu'avec lui , et qu'ils ne seraient plus employés dans le commandement des armées et le gouvernement des provinces.
Cette loi fondée sur l'esprit de vengeance et de
(1) Un empereur mort ou déposé est ordinairement remplacé par le prince le plus dgé de la famille.
(2) Cantémir l'appelle Jem.
tS RÉVOLUTIONS
jalousie, qui animait alors le grand Soliman, ne fut exécutée avec rigeur que depuis Mahomet lll. Elle mit fin à tous les troubles , que Kambition des jeunes princes aurait pu exciler; mais elle a porté un coup mortel à la gloireet à la prospérité de l'empire ottoman.
Depuis cette époque les jeunes sultans languissentdans une prison rigoureuse jusqu'à leur mort, ou jusqu'au moment heureux de lf3ur avènement au trône. Appelés à devenir les chefs d'une nation belliqueuse, au lieu de vivre dans les camps et au milieu des soldats , ils n'ont devant les yeux que des eunuques noirs et la captivité.
Un kodgea ou précepteur , choisi pour son austérité réelle ou apparente parmi les muderis ou docteurs de la loi, est chargé de les instruire dans l'Alcoran, deleur apprendre les éléments des sciences cultivées autrefois par les Arabes, ainsi que les calculs chimériques de l'astrologie, qui sert à diriger les opérations importantes de ce gouvernement, et enfin, de leur faire connaître toutes les finesses du farci , ce style bizarre, mélangé d'arabe, de turc et de persan, dont on se sert dans la chancellerie ottomane.
Ce professeur, toujours animé par l'intérêt du corps, auquel il appartient, met sa principale étude à envelopper l'esprit de ses jeunes élèves
de tous les préjugés qui sont propres à leur inspirer une haute admiration pour l'érudition théologique des oulémas, ^t un souverain mépri^ pour les connaissances e|; la civilisation des peuples infidèles. Des femmes, dont la stérilité est constatée par leurs rides et leur âge avancé, sont chargées de consoler ces princes des rigueurs de leur prison ; mais elles ne servent qu'à énerver leur âme et à détruire leur santé.
Pouvait-on espérer de former des hommes et surtout des princes avec un pareil gejirc d'éducation? Il en est sorti en général des êtres abrutis et efféminés.
La série brillante ( dont l'histoire des nations n'offre aucun autre exemple ) des dix premiers empereurs ottomans, qui tous coopérèrent par leur prudence et leurs vertus guerrières à la gloire et à l'agrandissement de cet empire, fut remplacée par une ligne honteuse de princes, qui incapables de soutenir les fatigues de la guerre et de montrer des sentiments dignes du la force d'ame et du courage de leurs ancêtres, abandonnèrent.>€ntièrement les rênes de l'état ^ leurs ministres et s'endormirent dans l'indolence et les voluptés de leur harem.
La dégradation de la maison souveraine eut une influence funeste sur l'empire. L'action du
ao RÉVOLUTIONS
Gouvernement fut aft'aiblie. L'estime de cette nation de soldats pour ses premiers maîtres avait accru l'autorité du souverain; son mépris pour leurs successeurs la diminua et fit naître, comme nous avons vu, les prétentions et l'influence des janissaires et des oulémas. Le courage et la discipline sévère des janissaires , les dispositions belliqueuses du peuple et surtout les divisions des princes chrétiens ont soutenu pendant long-temps et même jusqu'à la fin du dixseptième siècle la gloire du nom ottoman.
Mais depuis l'époque de la réclusion des princes, les limites de la Turquie ont cessé de s'étendre. Les armées ottomanes, jusqu'alors invincibles, ont éprouvé des revers; les révoltes des pachas ont déchiré l'empire , et c'est depuis la mort du grand Soliman que la misère et la dépopulation toujours croissantes sont devenues le signe évident d'une lente décadence. Celle-ci a réduit cet état colossal, qui renferme les plus belles provinces du monde , et qui a menacé autrefois d'engloutir l'Europe , à jouer un rôle presque insignifiant dans la confédération européenne.
Les empereurs ottomans devenus d'autant plus cruels qu'ils étaient lâches et efféminés , ne se contentèrent pas de donner des fers à tous les
DE CONSTANTINOPIE. ai
membres de leur famille; mais craignant que la maison souveraine ne devînt trop nombreuse à cause du grand nombre de femmes renfermées dans les harems, ils eurent soin, à leur avènement au trône, d'élaguer, par le fer ou par le cordon , toutes les branches collatérales et inutiles, afin de donner plus de vigueur, disaientils, au tronc principal.
Le lâche et cruel IMahomet III fit périr ses dixneuf frères et toutes les concubines que son père avait laissées enceintes , et resta seul de toute sa famille. Par suite de cette politique barbare , tous les enfants mâles nés du mariage d'une sœur ou cousine du sultan régnant avec un des sujets de l'empire , sont condamnés à une mort inévitable au moment de leur naissance.
Des actes trop fréquents de cette politique cruelle ont exposé plusieurs fois la dynastie ottomane au danger imminent de son extinction, et ont engagé les janissaires à se déclarer les tuteurs et les gardiens des princes captifs. Les dernières révolutions qui ont fait périr les sultans Selim etMoustapha n'ont laissé que le sultan Mahmoud pour seul soutien de la famille souveraine et de l'empire.
Si ce monarque venait à mourir avant que son lils unique, Abdul Hamid , parvînt à l'âge de
«a RÉVOLUTlONiS
pouvoir commander aux autres hommes , les Turcs, qui no connaissent pas les régences, qui n'admettent pas qu'un enfant mineur puisse gou- Tei'ner jiar un substitut ou régent armé du pouvriii* suprême, et fidèle à ses devoirs, et qui se ràppelîerit avec douleur les scènes honteuses et tragiques qui ont ensanglanté le règne du trop jeune Osman II , se trouveraient dans des positions difficiles et imprévues. Il leur serait impossftlo de s'en tirer dans l'état de faiblesse oti languit cet empire, et la maison ottomane devrait sa ruine aux cruelles mesures qui ont été adbptéôs pbur sa coiîsnrvàtion.
Des Oulémas.
Les oulémas par leur influence sur le peuple, et par la nature de leurs fonction^ Judiciaires et religieuses dans un gouvernement ihéocratiqué, forment la branche la plus impor taule do l'état, après le souverain. Il est nécessaire dp faire connaître leur composition , leurs de\x>irs , leurs prérogatives, et les moyens sur lesquels repose toute leur influence politique.
Ce corps se divise en deux classes , celle des hommes de loi, et celle des hommes d'église, et il n'y a guère d'exemple qu'un individu ait
DE CONSTANTINOPLE. a3
■ijiiiiltî l'une de ces deux classes pour passer dans l'autre.
Les fonctions de tous les membres du corps des Oulémas étaient primitivement sacerdotales et judiciaires, parce que l'Alcoran sert de base à louJcs les lois rclii^ieuses , civiles et politiques des musulmans. ]\lais conmic un njùmc homme ne pouvait pas sufiire aux pénibles devoirs que lui imposaient l'administration de la justice, et les nombreuses prières du culte mahométao , une distinction nécessaire eut bientôt lien enti^e des fonctions si difierentes. Les cadis ou juges formèrent un corps séparé de celui des imans ou prêtres et s'occupèrent exclusivement de la justice et de l'interprétation des lois.
Les cadis ayant le droit d'exiger des rétributions assez fortes pour toutes les causes soumises A leurs tribimaux , devinrent riches. Les Imans ne recevant qtie des salaires modiques sur le revenu des mosquées , dont l'administration ne leur était pas confiée , restèrent pauvres. Celt(; circonstance rendit la classe des prêtres inférieure à celle des hommes de loi , et cette dernière attira par ses avantages les intrigants et les ambitieux. C'ependant les Imans n'auraient pas manqué d'acquérir l'ascendant , que les hommes d'église possèdent facilement chez une nation fanatique
a4 RÉVOLUTIONS
ot ignorante , si le niufty , en qualité de chef du corps, n'avait pas conservé soigneusement le droit exclusif de nommer à tous les emplois ecclésiastiques. D'ailleurs, la coutume qui s'établit bientôt , de ne choisir pour le service des mosquées , que ceux des élèves qui montraient le moins d'adresse , d'intelligence et de zèle pour l'étude , et de réserver les autres pour la magistrature , rendit la classe des prêtres inférieure à celle des juges, non-seulement par les richesses, mais encore par les lumières et les talents.
Cependant les hommes de loi sentant l'importance des fonctions sacerdotales n'y renoncèrent jamais d'une manière expresse et les remplissent encore dans quelques circonstances. C'est même pour consacrer ce principe, que le mufly ascul le droit de réciter les prières dans les deux événements les plus importants de la vie des empereurs Turcs , c'est-à-dire leur avènement au trône et leur mort , et que les deux chapelains du sérail , quoique sortis de la classe des imans , font partie du premier ordre de la magistrature.
Tous les O smanlis peuvent prétendre à être admis dans le corps des oulémas. Mais les jeunes gens destinés a cette carrière doivent faire leurs études sous le titre de so fias ou patiens dans les médressés ou collèges de théologie et de droit, qui
sont attachés aux grandes mosquées dans les villes principales de l'empire. Ces élèves subissent, après quelques années d'étude , un examen peu rigide sur l'alcoran , sur la langue arabe et sur ïa psalmodie des prières publiques, et peuvent dès-lors être employés au service des mosquées ; mais admis dans le sacerdoce , ils ne doivent plus avoir d'autre vue que de terminer leur carrière dans cette classe inférieure du corps des oulémas.
Les softas , qui se destinent à la judicature , doivent continuer leurs études et parviennent , après plusieurs examens et une assez longue attente , au titre de niivlazim , qui est le premier grade d'introduction dans la classe des hommes de loi. Ces mulazims deviennent cadis ou juges , et naibs ou lieutenant de juges.
Mais ceux d'entre eux, qui fondant leurs espérances sur leurs talents , leurs connaissances et leur bonne conduite , ou bien sur la faveur plus puissante des chefs du corps, désirent acquérir le titre de rnudéris ou docteur , doivent continuer leur ennuyeux noviciat pendant sept ans, après lesquels ils subisent un dernier examen en présence du mufly. Ce pontife a seul le droit de leur conférer ce titre honorable , sans lequel on ne peut parvenir aux principales dignités do la magistrature.
i6 UÉYOLUTIONS
Les x^nfants des principaux oulémas sont dispensés de CCS lentes et nombreuses formalités par une coutume injuste et contraire à l'essence do ce gouvernement, et dont la faiblesse seule du souverain a pu permettre l'introduction. Klevés d,\ns la maison paternelle , ils obtiennent souvent le titre de mudéris avant l'âge de dix ans^,' et se trouvent par ancienneté à latcte du corps avant d'avoir atteint leur quarantième année. Les enfants des visirs et des grands dignitaires de la PorJe obtiennent quelquefois un pareil avantage par la fhveur spéciale du Grand- Seigneur, et sont distingués sous le titre de bcymollas.JJlais ces derniers exemples sont rares, tandis que les privilèges des enfants des mollas, ne dépendant pas de la faveur du souverain, sont devenus par l'usage les droits légitimes d'un<^ aristocratie héréditaire.
•Lei'ftiudéris de Constantinoplc sont divisés entre **ii-eïi dix ordres mi grades successifs, dont le plus élevé est celui de Soulimanyé. Ceux qui sont parvenus à ce dernier grade, peuvent seuls prétendre aux principales dignités de la magistrature. r'i#. ,4,,
Les mudéris des autres villes de l'empire no concourent pas avec ceux de la capitale, et n'ont d'autre perspective ou d'autre destination que
DE CONSTANTINOPLE. v)
les emplois de mufty de province ou les fonctions de professeurs dans les collèges de droit.
La loi d'ancienneté est suivie avec assez de rigueur pour les premiers grades de la hiérarchie des mudéris ( i ). Mais la volonté du mufty dérange souvent l'ordre régulier du tableau dans les grades supérieurs, et pour le choix des su- Jets qui sont appelés aux emplois de eadis-askers et à ceux de mollas de i" et 2° classe.
Les deux cadis-askefs de Homélie et d'Aiiatolie, le stambol-cadisi ou juge de Constantinople, et les mollas de la Mecque et Médine, d'Andrinople, de Brousse, de Damas, du Caire, de chacun des trois faubourgs de la capitale ( Galata, Scutari et Eyub), de Jérusalem, de Smyrne, d'Alep, de Larisse et de Saloniquc occupent dixsept tribunaux, auxquels on parvient successivement par ancienneté ou par faveur, et font partie du 1" ordre de la magistrature. Celui-ci se compose non-seulement des titulaires actuels, qui ne peuvent jamais rester plus d'une année en fonction; mais encore de tous ceux qui, ayant occupé un de ces tribunaux, conservent avec le droit d'être réélus, les honneurs de leur dernière dignité. Les individus de ce premier ordre sont
(1) Voyez d'OiisoiV.
a8 RÉVOLUTIONS
au nombre de cent : leur chef, qui est le plus ancien de ceux qui ont occupé la dignité de cadisaskers de Romélic, est connu sous le nom de reisoulénia. Il jouit de très-grands honneurs , et succède ordinairement à la dignité vacante de mufty.
Les deux cadis-askers de Romélie et d'Anatolie sont les chefs des cadis ou juges, l'un en Europe , et l'autre en Asie , et nomment à tous les cadilics vacants dans leurs départements respectifs. Le premier, ayant mie juridiction plus étendue, et pouvant seul juger les causes relatives aux revenus de la couronne , a le pas sur son collègue.
La loi, qui exige que tous les cadis soient remplacés dans leur emploi au bout de dix -huit mois d'exercice, afin de les empêcher d'acquérir une influence locale , qui pourrait devenir dangereuse ou incommode au Gouvernement, augmente le crédit et les richesses des cadis-askers» à cause du choix des nouveaux juges , et par les profits qu'ils retirent de ces fréquents changements.
Cinq grands officiers du sérail, quoique n'étant pas employés à des fonctions judiciaires , sont considérés comme appartenant à ce premier ordre de la magistrature, et peuvent y par-
Tenir aux dignités les plus éminentes. Ceux-ci sont le khodgea ou précepteur du Sultan , le hekini-bachy ou premier médecin, le munedginbachy ou chef des astronomes et astrologues , et les deux hunkear- imamis ou chapelains du Grand-Seigneur.
Les mollas des dix villes de Bagdad , Bosnie , Merasch , Sophie , Belgrade , Antab , Kulaya , Cohya , Philipopoli et Diarbekir forment le second ordre de la magistrature ; celui-ci se compose des niudéris qui, ne comptant pas sur la faveur des chefs du corps , n'ont pas la patience d'attendre leur rang tardif d'admission dans le grade élevé de la soulimanyé. Leur carrière est limitée. Ils ne doivent pas espérer de sortir de ce second ordre de la magistrature. Leurs fonctions sont annuelles et amovibles comme dans l'ordre plus élevé.
Nous avons vu que les mudéris , étrangers à la capitale , n'avaient d'autre perspective que celle d'être employés comme muftys de province ou comme professeurs de médressés. Ces muftys ont dans leur district particulier des fonctions analogues à celles de grand mufty , ou chef du corps en sa qualité d'interprète des lois ; mais , comme leurs décisions ne sont relatives qu'à des questions individuelles et à des intérêt*
3o IIÉVOLUTÏONS
peu importants , leur influence politique est peu de chose , et leur rang est subordonné à celui du cadi de la province.
Les divers classements des oulémas et les barrières insurmontables qui les séparent , senibleraient annoncer qu'il existe une dépendance et un droit d'appel des tribunaux des cadis, à ceux des niollas et des cadis askers. Cependant tous ces magistrats et même les naybs , qui , admis dans le corps de la judicature sous le titre demulazims, achètent des mollaset des cadis , moyennant une rente annuelle, le droit de remplir pour eux leurs fonctions judiciaires, jugent en premier et dernier ressort tant au civil qu'au criminel , et remplissent en outre les fonctions de. notaire et celles d'officier de police. Leur mode de jugement est très-expédilif. Les parties directement intéressées plaident par elles-mêmes : la déposition de deux témoins suffit pour constater le fait et pour guider la conscience des juges. Cette précipitation et la corruption des juges et des témoins^ dictent assez souvent des sentences iniques.
Les hommes d'église se divisent en sclieiks, khiatibs, imans et muezzins. Les premiers font les fonctions de prédicateurs, les khiatibs sont chargés de la surveillance de la mosquée et ne irécitent que les prières du vendredi ; les imans
DE CONSÏANTINOPLE. 5i
remplissent toutes les fonctions journalières (lu culte et les muezzins appellent du haut des minarets les musulmans à la prière. Tous ces bonmies d'église sprlent des classes élcmenlaires des médressés, dépendent du mufty pour leur uoniination et leur avancement, et ne connaissent par intérêt et par habitude d'autre volonté que celle de ce pontife.
Le mufty est le lieutenant du Grand-Seigneur dans l'exercice de sa puissance spirituelle comme le grand visir l'est de sa puissance temporelle. Ces deux grands ofliciers de l'empire sont égaux en dignité et marchent sur la même ligne.
La durée de leur fonctions n'est pas limitée. Seuls, parmi tous les dignitaires de l'état, iU sont supposés être nommés à vie. IMais le mufty est l'oracle de la loi. Toutes les nouvelles loi* et les questions , relatives aux grands intérêts de l'empire doivent lui être soumises; il partage par ses fetfas ou décisions lég.des, la puissance législative du souverain et l'action du gouvernement. 11 dirige aussi comme chef d'un corps, dont les principaux emplois sont soumis à sa nomination , l'intluence politique que celui-ci a acquise. Le grand visir', au contraire, n'est que la créature de la faveur et u'a d'existence que par elle. La mort est presque toujours le terme d<?
Sa RÉVOLUTIONS
sa grandeur précaire , tandis que le mufty n'a à craindre que la destitution et l'exil.
D'ailleurs ce dernier châtiment que le souverain peut infliger sans danger , lorsqu'il n'a d'autre intention que de punir les prévarications et les intrigues personnelles d'un mufty trop avide ou trop remuant, aurait des résultats funestes, si ce pontife était considéré par les oulémas comme la victime malheureuse de son zèle pour la religion, l'état et les intérêts de son corps. Le nouveau mufty , quoique souvent ennemi personnel de son prédécesseur, serait alors obligé de suivre les mêmes principes et de s'exposer au même sort , etl'obstination du Gouvernement, dans un pareil cas, produirait infailliblement une insurrection dangereuse pour le souverain et toujours fatale à ses minislrcs.
Tel est l'effet de la puissance, qu'a acquise et qu'exerce par son chef un corps, qui, autrefois faible , soumis et respectueux , n'était que l'instrument aveugle de l'autorité souveraine , et qui est parvenu par sa politique et ses privilèges à se rendre indépendant d'elle et à la maîtriser.
Les privilèges communs à tous les oulémas, sont de ne payer aucune taxe ni aucune imposition publique, de ne pouvoir pas être punis de mort et de n'être pas exposés à la loi- arbitraire
DE CONSTANTINOPLE. Z>ô
des confiscations. Seuls ils jouissent de ces prérogatives dans un pays où la mort et les confiscations sont les moyens ordinaires dont le monarque se sert à l'égard des fonctionnaires publics pour alFermir sa puissance et augmenter ses revenus.
Les auteurs turcs remarquent que c'est depuis environ deux siècles que les oulémas jouissent sans obstacle de ces privilèges, qui leur avaient été souvent contestés par les souverains qui ont régné avant cette époque. Cette observation prouve que la faiblesse des sultans dégénérés a pu seule leur concéder de si grands avantages. Mais le plus grand privilège que les chefs des Oulémas ont retiré des calamités publiques et de la faiblesse du gouvernement , est d'avoir réussi à former dans leur corps une véritable aristocratie, en assurant à quelques familles la jouissance héréditaire et presque exclusive des principales ma gistratures , et en assujétissant le suUan à suivre dans le choix du mufty l'ordre des classements établis par les règlements du corps (i).
Les oulémas possédant des lumières que les
(i) Le Grand-Seigneur ne choisit plus les mnltys que parmi les cadis-askers , ex-cadis-a&kers ou les mut'ty» déjà destitués. Il les prenait autrefois iudistinctemcuf; parmi tou^ les membres de l'ordre.