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Turcs estiment , des richesses qui inspirent du respect dans tous les pays , et ayant acquis des droits et des privilèges , indépendants de l'autorité souveraine , sont un objet continuel de terreur et de jalousie pour les monarques régnants. Cependant , quoique souvent ennemis de la personne du monarque , on peut les regarder comme le plus ferme appui de l'ordre actuel de» choses et de la dynastie Ottomane.
La cause d'une telle conduite tient à leur éducation , à leurs principes et à leur état politique. Destinés à remplir des fonctions purement ecclésiasiiques et judiciaires, ils sont élevés dans la haine des armes et dans la jalousie des hommes de guerre. La crainte que ceux-ci , en s'introduisant parmi eux , ne dérangeassent l'ordre des classements fondés sur des connaissances et des études théologiques, et ne parvinsent à les assimiler aux autres corps de l'état, leur a fait adopter , de bonne heure , pour loi fondamentale , que tout ouléma serait à jamais exclus de la prêtrise et de la magistrature , aussitôt qu'il aurait accepté des fonctions qui ne seraient ni sacerdotales ni judiciaires.
Cette loi, exécutée avec une rigueur inflexible, a établi une barrière insurmontable entre lei hommes de guerre et les oulémas. La politique,
l'intérêt et la crainte d'un danger commun, ont coutume de réunir ces deux corps (qui devraient être naturellement rivaux ) , et les portent quelquefois à déposer un monarque , dont ils sont également mécontents , pour le remplacer par un prince de la même faniille , sans considérer cette action comme une infraction aux lois de l'empire. Mais comme toute révolution qui aurait pour but de renverser la dynastie actuelle, ne pourrait être conduite et soutenue que par des hommes de guerre et par un général audacieux, à qui rien ne paraîtrait sacré , elle serait vue avec horreur par les oulémas, dont les droits, les privilèges et l'influence politique , fondés sur la faiblesse du gouvernement actuel , s'écrouleraient avec les débris de la maison Ottomane, à laquelle sont attachés d'une manière inséparable toutes les lois , les institutions et les abus actuels de cet empire.
Des J^anissaires et des autres corps militaires de l'Empire.
Nous allons parler en premier lieu des janissaires,' qui partagent et soutiennent l'influence politique des Oulémas , et qui, ayant été les principaux auteurs de la puissance et de la gloire de
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cet empire , sont devenus par leur fanatisme et
leur indiscipline la cause de sa décadence actuelle.
Les premiers empereurs turcs ne durent leurs grands succès contre les Grecs énervés qu'à la réunion volontaire et accidentelle de leurs compatriotes Tartares , que l'espoir du butin , ou celui d'un établissement conforme à nos anciennes tenures féodales , attirait sous leurs drapeaux victorieux. Mais les services de ces guerriers peu disciplinés cessaient ou devenaient peu utiles aussitôt qu'ils avaient obtenu la récompense qui les avait attirés. Le concours seul de nouveaux avanluriers également avides soutenait et alimentait les armées ottomanes.
Amurat 1" sentit le défaut de ces rassembleblements précaires , et résolut de former un corps permanent qui reçut une solde régulière du trésor impérial, et qui, par son institution même, ne dût jamais posséder des timars ou domaines féodaux. Il employa à la formation de ce nouveau corps ses propres esclaves , et ordonna que le cinquième des prisonniers de guerre , et le dixième des enfants des villages chrétiens et tributaires y seraient incorporés. Ce prince sut toujours se procurer ppr sa grande économie des fonds suffisants pour fournir une nourriture gaine et abondante , et une solde exacte à ces
nouveaux soldats. Il les rendit dociles par sa sévérité impartiale et ses faveurs; et braves et infatigables par l'exemple de sa bravoure et de son activité. Résolu d'ajouter aux bienfaits les prestiges de la religion toujours puissante sur une jeunesse nouvellement convertie , il fit appeler Hadgi-Bektache , le plus célèbre santon de ce siècle, et l'invita à bénir et à nommer cette association de jeunes guerriers. Bektache les nomma Janissaires (i) ^ les bénit, leur inspira par ses discours un enthousiasme brûlant, et fut l'auteur des règlements de dicipline qui les gouvernent encore. La manche blanche de ce santon suspendue au bonnet de janissaire rappelle sans cesse à ces soldats les conseils et les lois qu'ils ont reçus de lui. Bektache est devenu leur protecteur céleste. Son nom invoqué dans les combats a servi plusieurs fois à ranimer leur courage et àafiermir la victoire. C'est au nom de ce même santon, qu'où a toujours vu se former à Constantinople ces attroupements nombreux de janissaires , qui ont déposé tant de sultans et fait périr leurs ministres. Les janissaires étant une troupe permanente de; soldats aguerris et soumis à une discipline sévère devinrent le principal appui des armées otto-
(i) Nouveaux soldats.
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raanes el acquirent un ascendant irrésistible sur toutes les levées féodales que les chrétiens oppO' sèrent aux entreprises des Turcs. La cohérence inébranlable des rangs serrés de leurs colonnes d'infanterie les fit triompher de la cavalerie brillante que les confédérés chrétiens amenèrent dans les plaines de Cassovie, de Nicopoli, de Varna et de JMohatz et détruisit l'empire des soudans d'Kgypte, dont les cavaliers Circasses, Mamelucs étaient regardés comme invincibles. Ils ne furent vaincus , que lorsqu'on leur opposa des troupes d'infanterie permanentes, régulières et disciplinées comme eux.
Le commencement du dix -septième siècle est l'époque intéressante où plusieurs souverains de l'Europe , entièremcmt délivrés des entraves du système féodal, connncncèrent à avoir sur pied, des troupes nombreuses d'infanterie. Cellesci, constamment occupées d'opérations et de manœuvres militaires, acquirent la force d'ensemble et l'activité d'action, qui sont les premières qualités des armées. La tactique , la stratégie, l'attaque et la défense des places furent étudiées avec soin et avec succès. Les chances de la guerre dépendirent moins du nombre et des dispositions de» soldats et purent être soumises au calcul.
On vit alors ïurenne couvrir avec moins da
4o,ooo hommes les frontières du nord et de la France, que plus de i5o,ooo ennemis menaçaient sur diJÛTércnls points. Les progiès de quelques peuples de l'Europe, dans l'art de la guerre, devinrent bientôt communs aux autres nations chrétiennes , que l'idendité ou la similitude d'opinions religieuses dispose à adopter les nouvelles institutions et les découvertes utiles. Mai* ils furent perdus poor les Turcs.
C'est à peu près à cette même époque, que les empereurs turcs, élevés dans la captivité du sérail et cessant d'être guerriers virent leur autorité s'affaiblir avec la perte de leur réputation , que les Oulémas commencèrent à acquérir une influence contraire à l'esprit militaire de cet empire, et que les janissaires au lieu d'être, comme autrefois, les défenseurs du trône, devinrent les instruments aveugles de l'ambition des prêtres et des magistrats. Nous avons vu plus haut, qu'il était de l'intérêt des Oulémas , de s'opposer fortement à l'introduction des nouvelles armes et des institutions militaires , qui auraient rendu au souverain son ancienne force et aux troupes leur discipline.
Les empereurs turcs, au lieu de combattre les funestes efl'ets de la politique des Oulémas en se rapprochant des janissaires et en gagnant leur
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estime et leur affection, se firent un devoir constant de leur montrer de 1 eloigncmcnt et sappèrent eux-mêmes les fondements de leur autorité, en changeant entièrement la composit'on de ce corps.
Les janissaires avaient été remarquables jusque vers le milieu du seizième siècle de notre ère par leur bravoure, leur discipline et leur dévouement à leur souverain, parce qu'ils n'avaient formé jusqu'alors qu'une association de jeunes esclaves, qui, sans patrie, sans parents et sans fortune regardaient leur corps comme leur patrie, le Grand-Seigneur comme leur père et n'attendaient leur fortune que de leur valeur et de leur bonne conduite. Mais ces qualités qui les avaient rendus utiles aux entreprises militaires des monarques ottomans disparurent en partie, lorsque ces souverains, endormis dans leur harem préférèrent les plaisirs à la gloire, dédaignèrent leurs soldats et permirent que l'esprit d'indiscipline et de faction s'introduisît et s'affermit dans leurs troupes. Écoutant les conseils de leurs lâches courtisans, et entraînés par la malheureuse influence de leur éducation efféminée . ces empereurs turcs crurent qu'il était plus simple et plus avantageux d'affaiblir et de dénaturer la milice des janissaires , que de se corriger eux-mêmes.
Les services importans que lesjanissaircs avaient rendus à l'État, leur avaient acquis de grands privilèges, qui excitaient l'envie des autres corps militaires et du reste de la nation. Ces privilèges qui ont survécu à la gloire et à la discipline des janissaireset qui existent encore , sont d'être le premier corps militaire de rKtat,dc servir de gardes au souverain, aussitôt qu'il sort de son sérail, de recevoir du trésor impérial, outre une nourriture saine et abondante , une solde qui, modique d'abord, s'accroît avec les années de services, et d'obtenir enfin dans un âge avancé une pension de retraite et des commandements militaires. Ils forment pendant la paix la garde sédentaire des places de guerre , dont les clefs ne peuvent être confiées qu'à des officiers de ce corps. A l'avènement d'un sultan, ils ont coutume de recevoir, et réclament impérieusement, comme les gardes prétoriennes des empereurs romains , une gratification considérable que l'épuisement du trésor public ne permet pas de leur payer depuis plusieurs règnes (i). Tous ces privilèges
(i) Quelques odas ont des privilèges particuliers. Les cinq premiers odas sont toujours employés à la garde des places de guerre les plus importantes , et leurs chefs eu «ont de droit gouverneurs. Les 60' , ^)i' , Gu' et 65' odas.
généraux et particuliers, acquis par des services importants et par des actes honorables de dévouement, avaient fait naître dans le cœur des musulmans nés libres , le désir de pouvoir y participer. On permit d'abord à un petit nombre de ces derniers d'entrer dans le corps des janissaires , et on cessa d'y incorporer les prisonniers de guerre. Ceux - ci furent vendus pour augmenter les revenus de 1 État.
Le concours des musulmans fit abandonner peu à peu l'usage d'exiger des villages chrétiens la dîme des enfants mâles pour en former les compa-
difs des solacs, sont composés tle soldats d'élite pris dan» tout le corps des janissaires. Ceux-ci marchent toujours à coté du sultan , ont un casque doré et un habit semblable à celui des gardes des empereurs grecs et sont armés de lances , même en temps de paix et durant les cérémonies religieuses. Les G/j% 68* et 71* odas sont employés à la garde des chiens et des oiseaux de chasse du Graud-Seignenr , quoique les princes Ottomans aient renoncé depuis long-temps aux plaisirs fatigants de la chasse , aussi bien qu'aux dangers de la guerre. Les chef* de ces odas ayant l'avantage d'approcher souvent du souverain , parviennent facilement à des dignités émincntes. Le 17" odas , dit des cerias , a le privilège honorable, en temps de guerre , de placer sts tentes vis-à-vis celle du Craud-Seigneur , de manière à obliger celui-ci à les trater»er pour entrer datis la sienne»
gnies des agem-oghlans , ou des novices du corps. Déjci, vers l'année 1680 , les rayas étaient entièrement délivrés de ce tribut, le pluà cruel de tous ceux qui leur avaient été imposés par le droit de conquête.
On permit aussi d'inscrire sur les contrôles des odas un grand nombre de volontaires qui, ne faisant aucun service , ne recevaient aucune solde, mais qui fiers de porter le nom de janissaires étaient sûrs de trouver dans les soldats de ce corps des protecteurs zélés auxquels ils devenaient eux mêmes des compagnons utiles dans les moments de crise et d'insurrection. Quelques chrétiens même furent admis à cet honneur.
Comme une volonté libre guidait le choix de cet volontaires inscrits , on vit les rôles de quelques odas célèbres , se composer de plus de dix mille noms, tandis que d'autres n'eu contenaient pas deux cents. 11 résulta de l'abandon du principe primitif, qui n'admettait que des esclaves et des prisonniers de guerre dans le corps des janissaires , que cette milice cessa d'être un instrument facile à manier entre les mains du souverain, et qu'identifiée avec la nation , elle fut entièrement sous l'influence des opinions populaires.
L'ancienne discipline , qui avait été le nerf et
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la gloire dos janissaires, ne tarda pas à s'affaiblir. Des musulmans libres avaient trop de peine à sesoumeltre aur(^gime imposé à des esclaves. Les lois concernant le célibat des janissaires furent négligées ; on permit aux hommes mariés d'habiter hors des casernes.
Comme une ancienne loi refusait la soupe aux janîssasiresqui n'étaient pas présents aux heures de distribution, le gouvernement crut qu'il lui serait plus avantageux d'augmenter ses revenui parla diminution de la consommation des vivres , que de forcer ces soldats à remplir leurs devoirs, en recevant avec exactitude leur subsistance lournalièrc.
Les casernes ne furent plus habitées que par des hommes q\ii , étant sans métier et sans industrie , n'avaient pas d'autre moyen de se procurer leur subsistance. Les exercices et les manoeuvres , ordonnés par le grand Soliman , furent abandonnés. Les janissaires ne se rassemblèrent plus qu'aux époques du paiement de la solde, pour défiler par oda et deux à deux devant le» nazirs ou inspecteurs.
Ils ne firent plus que le service des gardes et des patrouilles. Leurs armes on temps de paix ne furent que de simples bâtons ; on leur défendit de porter des armes à feu , parce que cc«
lîommes insubordonnés auraient été plus nuisibles qu'utiles à la tranquillité publique avec, def instruments de guerre.
La résidence dans les casernes n'étant plus indispensable pour recevoir la solde de janissaires, tous les principaux employés du gouvernement eurent soin de faire inscrire leur§ domestiques sur les rôles des soldats actifs de ce corps et les firent salarier par l'état.
. Les pensions de plusieurs oturacs ou vétérans furent souvent accumulées sur la tétc d'un courtisan ou d'un valet ; la solde même des janissaires, étant payée sur des certificats individuels des chefs de corps, fut soumise à un agiotage favorable à la malversation , et ruineux pour les soldats.
Ainsi la gloire, la discipline, les exercices, l'expérience militaire et la force morale et physique des janissaires disparurent ; mais leur orgueil , leurs prérogatives , leur importance politique et les dépenses de l'état pour leur entretien s'accrurent au lieu de s'affaiblir , et le souverain se trouva maîtrisé par une troupe qu'il avait ■cherchée à réprimer en la dénaturant.
Le corps des janissaires , qui compte trois à quatre cent mille noms inscrits sur ses registres , <?t qui reçoit annuellement du gouvernement la
solde de plus de soixante mille soldats prétendu» actifs, n'a jamais fourni dans le cours des trois dernières guerres un contingent de plus de vingts cinq mille hommes. Ceux-ci , nouveaux dans l'exercice des armes et n'ayant pas l'habitude d'agir en masse , ne présentaient en général que l'aspect d'une cohue séditieuse plus bruyante que brave, et plus disposée à se disperser qu'à combattre.
Comme les principaux acteurs des révolutions de iSo'- et 1 808 appartiennent à toutes les classes du corps des janissaires , et quelques-uns même aux dernières , il est nécessaire d'entrer dans quelques détails sur la composition de ce corps. Le corps ou orta des janissaires a été divisé par les règlements du grand Soliman en 196 odas , d'après le nombre des chambres qui étaient destinées à cette troupe dans les casernes de Constantinople. Ces 196 odas étaient divisés en 101 odas de jaja-beys , 6 1 de bolukis , et de 54 de seymanys. Les premiers, à qui la garde des places de guerre et des frontières était spécialement confiée , se distinguaient des autres par le droit qu'avaient leurs officiers de porter des bottes jaunes et d'accompagner à cheval l'aga des janissaires ; tandis que ceux des bolukis et des seymanys ne pouvaient avoir que des bottes rouges et étaient obligés de suivre à pied leur général.
Cette organisation a éprouvé peu de changement. La distinction des couleurs des bottes existe encore; mais les fonctions et l'importance de ces trois corps se sont confondues. Comme nous l'avons dit, quelques-uns de ces odas ou régiments, tels que le trente-unième , sont très-forts, et renferment plus de dix mille soldats, et volontaires inscrits; d'autres n'ont pas deux cents hommes; la force de la plu part d'entre eux roule entre quatre et cinq cents janissaires de toutes dénominations. Le soixante-cinquième ocla, auquel appartenait le soldat qui osa porter ses mains criminelles sur la personne sacrée d'Osman II, dans l'émeute de i6a5, n'existe plus depuis celte époque, et malgré tant de séditions postérieures n'a pas encore cessé d'être un sujet d'anathème dans les prières du soir des janissaires.
La célébrité ou le discrédit de chacun de ces odas , ainsi que l'état de population et les dispositions plus ou moins belliqueuses des habitants du district particulier destiné à son recrutement, sont la cause de cette différence, que les militaires européens regardent , avec raison , comme une irrégularité monstrueuse et qui prouve combien le gouvernement turc est lié par les anciennes institutions devenues abusives. Les premiers janissaires , qui habitaient plus
souvent les camps que les casernes, étaient distingués entre eux par les numéros des marmites employées à leur usage. De là provenaient le titre de Tchiorbadgy ou Directeur de la soupe donné au chef de chaque oda , et l'importance attachée aux fonctions de la cuisine.
L'atchy ou cuisinier, les karakauloudgys ou marmitons, les saccas ou porteurs d'eau devinrent les sous-officiers de chaque oda, et furent chargés de l'arrestation et de la punition des coupables. Les marmites elles-mêmes , étant le point principal de réunion des janissaires, acquirent une plus grande considération que les drapeaux. Le bairactar ou porte-enseigne fut subordonné à l'atchy ou cuisinier.
La division des janissaires par odas nécessita l'addition de deux nouveaux emplois. Les odasbachy ou chefs de chambre , les vékils-khadgy ou dépensiers devinrent les lieutenants du tchiorbadgy ; les premiers pour la surveillance et la discipline intérieure, et les autres. pour la comptabilité et les vivres.
Les tchiorbadgys sont choisis par l'aga des janissaires , qui a coutume de vendre cette place ù un oda-bachy pour la somme de cinq à six mille piastres. La solde d'un tchiorbadgy est peu de chose, mais ses profils sont assez considérables.
et ce titre ouvre la carrière aux premières dignités militaires de l'état. Les tcliiorbadgys profitant du système corrupteur, qui règne dans toutes les branches du service public, s'efforcent de s'indemniser de leurs avances en disposant des emplois subalternes. Mais les odas-bachys , qui ne peuvent être choisis que parmi les janissaire» du même oda, et qui n'ont pas entre leurs mains la distribution de la solde et des vivres, financent peu pour leur charge non lucrative. Tirés du nombre des janissaires du même oda , et ayant dû passer par tous les grades, ils sont regardés par les soldats comme leurs défenseurs naturels et jouissent d'une influence qui les rend formidables à leurs chefs.
La solde d'un oda-bachy est de cent vingt aspres par jour, celle du cuisinier est de quatrevingt-dix, celle du bairactar de quatre-vingts; les marmitons et les porteurs d'eau reçoivent cinquante à soixante aspres; les oturacs ou vétérans ont jusqu'à quatre-vingt-dix aspres. La solde moyenne des simples janissaires est de vingt aspres (i).
(i) Cent vingt aspres valent une piastre turque. La piastre qui valait 4 fr. 80 cent, vers le commencement du i8' siècle est réduite actuellement à 20 sous.
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Ces rapports, qui établissent une différence de solde trop faible entre des fonctions si différentes, ne pouvaient convenir qu'à un corps composé primitivement d'hommes égaux parleur état d'esclavage. Depuis la réduction de l'aspre à deux deniers, c'est-à-dire , à la cinquième partie de sa valeur primitive, la différence de solde entre ces divers emplois est devenue encore moins sensible; la considération, attachée au grade et à la supériorité d'appointements , a été réduite presqu'à rien ; les officiers n'ont pu commander qu'en flattant les soldats, et le gouvernement a perdu le plus puissant moyen d'influencer la soldatesque par la voie de ses officiers.
Le corps des janissaires recevait du trésor public, vers la fin du XVII" siècle, la somme de trois mille sept cent quatre-vingt-quatre bourses (i) pour sa solde annuelle ; ce qui fait un peu plus de neuf millions de francs, puisque la piastre turque valait alors environ quatre francs quatre -vingt centimes de notre monnaie actuelle. Celte milice reçoit actuellement près de 1 0,000 bourses. Si l'on ajoute à la solde h? prix des comestibles fournis aux soldats , qui habitent les casernes de Conslantinople et celles des
(i) La bourse est de cinq cents piastres.
DE CONSTANTINOPLE. 5i
places de guerre , on aura une somme d'environ vingt millions do nos francs pour le total des dépenses occasionnées à l'état par le corps des janissaires.
Les chefs principaux qui composent l'étatmajor général des janissaires sont , l'aga des janissaires ( yenit-cheri-agasi ) , le seymen-bachi , l'istambol-agasi , le kiaya-bey , le yenitcheri-efendi , le musuragasi ; le bach-tehiaous et l'orla-lehiaous.
L'aga des janissaires est le chef suprême du corps. Il choisit à son gré tous les généraux et les colonels de son arme , fait arbitrairement la distribution des détachements qui doivent composer la garnison des villes de guerre confiées aux janissaires, et nomme les gouverneurs de ces places. Ces nominations , pour lesquelles il consulte ses intérêts pécuniaires et politiques , augmentent considérablement sa fortune et soutiennent son crédit.
Mais pouvant être destitué et mis à mort: sans jugement , par ordre du Grand-Seigneur comme un de ses esclaves , l'aga des janissaires n'a de ressource pour éviter ou éloigner cette disgrâce que dans l'affection de ses soldats. C'est vers ce but que tendent ses principaux efforts ; et lorsqu'il a réussi à acquérir sur les janissaires une
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influence prédominante , il devient alors l'homme le plus dangereux pour l'autorité souveraine.
Mais la situation de ce chef est plus incommode que brillante , et plus dangereuse qu'utile ; car s'il craint d'un côté les caprices du monarque et les intrigues d'une cour corrompue ; de l'autre , il est en butte à tous les mouvements séditieux d'une soldatesque indisciplinée , qui , semblable à une populace devenue souveraine , ajoute plutôt foi aux accusations qu'aux éloges , n'encense que pendant un moment , et dont les caresses excessives sont toujours lavant-coureur de la mort.
Les empereurs ottomans avaient coutume autrefois de conférer cette importante dignité à un de leurs itch-oghlans élevés dans le sérail. Mais depuis que les janissaires sont devenus si puissants, c'est parmi les officiers de l'état-majorgénéralou parmi les simples tchiorbadgis, c'està-dire parmi des hommes élevés dans le corps et imbus des principes qui y dominent, que le Grand-Seigneur est obligé de choisir celui qu'il destine à remplacer un aga mort ou destitué, ou celui dont les fonctions ont cessé de droit après un an d'exercice. Cette limitation dans le choix 4es hommes appelés à cette haute dignité aurait
été le coup le plus terrible porté à l'autorité souveraine et à la tranquillité de l'empire, si les janissaires n'avaient eux-mêmes détruit Teffct de cette grande prérogative par leur indiscipline et leurs criwutés. Car la fin tragique de plusieurs agas, que les janissaires ont sacrifiés à leurs fureurs , a rendu timides la plupart de ceux qui ont été appelés à remplir ces fonctions précaires et dangereuses. Ceux-ci nageantentre deux écucils et instruits par le sort de leurs prédécesseurs, se sont toujours efforcés de comprimer les mouvements séditieux de leurs soldats, et ont montré de grands ménagements pour la cour.
Les dernières révolutions de Constantinople en sont un exemple. Excitées par des chefs subalternes et dirigées par les oulémas, toutes ces insurrections ont toujours entraîné et quelquefois englouti dans leur mouvement rapide les agas des janissaires ; mais elles n'ont jamais reçu d'eux leur première impulsion.
Le seymen-bachi est le chef de ces odas de janissaires, qui sont compris dans la classe des seymanis. Il est le premier lieutenant de l'aga ^ a coutume de lui succéder et le remplace de droit sous le titre de yenit-chéri-agasi-caimacan toutes les fois que celui-ci s'éloigne de Constantinople en temps de guerre pour accompagner
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le grand-visir et prendre le commandement des janissaires de l'armée.
Le yenit-cheri-kiaya-bey est le second lieutenant de l'aga des janissaires. Il expédie au nom de celui-ci les brevets des officiers et les ordres de mouvement et de service , et reçoit tous les rapports. On peut le regarder comme le chef detat-maj or-général de ce corps.
L'istambol -agasi est le commandant parliculier de tous les janissaires de Constantinople. Cet emploi est d'autant plus important, que c'est dans la capitale que les janissaires montrent leur funeste ascendant contre l'autorité du gouvernement.
Le yenit-cheri-efendi est le juge du corps. Tous les différens importants , qui s'élèvent entre les janissaires, sont soumis à son tribunal. Les soldats accusés d'un crime capital ou d'un acte d'insubordination qui cesse d'appartenir par sa gravité à la police intérieure et particulière des odas» sont renvoyés devant lui. Mais ses sentences sont soumises à l'approbation de l'aga des janissaires qui juge en dernier ressort.
Le musur-agasi est l'agent de tout le corps des janissaires auprès de la Sublime Porte, et tire son nom du musur ou cachet du corps, qu'il porte sans ces^e sur lui. Il réside constamment
auprès du grand-visir. Son devoir est d'être le défenseur désintérêts collectifs et individuels des janissaires auprès du gouvernement. Il a le droit de réclamer ceux d'entre eux qui ont été arrêtés , afin de les envoyer à la police particulière de leur oda ou devant le } enit-cheri-efendi.
Le bach-tehiaous est chargé de l'admission des nouveaux soldats et de tenir les registres du corps. Il doit recevoir les derniers en lestirantpar l'oreille et en leur donnant un soufflet. Ce traitement , qui n'est pas humiliant dans un pays où les coups ne sont que le simple châtiment d'une faute commise, avait pour but de faire sentir aux jeunes esclaves admis dans ce corps leur extrême dépendance à l'égard de leurs supérieurs et la soumission aveugle qu'ils leur devaient.
L'orta-tehiaous est chargé de l'exécution de toutes les sentences prononcées par l'aga des janissaires, par le ycnit-cheri-efendi ou par les chefs des odas. Il est aidé dans ces opérations par deux tehiaous.
Tout janissaire condamné à mort perd ce titre honorable avant d'être exécuté. Son nom est rayé des registres de son oda. Cet exemple de respect pour l'honneur du corps avait un effet puissant et utile , lorsque les janissaires étaient des esclaves
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enorgueillis par la victoire et habitués aux ver-^ tus de leur état par un rude apprentisage et par une discipline sévère. Il n'est plus qu'une simple formalité depuis que ce corps est confondu avec la nation musulmane.
Depuis que les Janissaires sont devenus dangereux au Gouvernement par leurs fréquentes révoltes et presque inutiles à la défense de l'état par leur ignorance et leur indiscipline , il paraîtrait de l'intérêt du souverain de corriger ou de licencier cette milice pernicieuse. Le premier de ces deux partis serait le plus sage , puisque ce corps par son ancienneté , ses services et son état actuel est devenu un des éléments essentiels de cette monarchie militaire. Le second n'est pas praticable , tant que la Turquie voudra être imc puissance indépendante; car pour licencier le corps des janissaires, il faudrait leur opposer une nouvelle milice tirée de la nation et nous avons vu que Ja partie la plus vigoureuse et la plus guerrière de la jeunesse musulmane a coutume de se faire inscrire dans les odas de janissaires.
La régénération des janissaires était praticable , lorsque ce corps ne contenait que des esclaves quelquefois turbulents mais toujours faciles à ramener. Depuis que la composition de ce corps » changé de nature, et que des monarques éner-
vos ont mieux aime porter la langueur des harems dans le sein de la discipline militaire que de soumettre eux-mêmes et leurs soldats à la vie dure et rigoureuse des premiers temps, les janissaires ne pourront être corrigés que lorsque le souverain et la nation le seront eux-mêmes.
Un prince qui , né dans le sérail , élevé dans la mollesse, captif pendant la meilleure partie de sa vie, et enchaîné dans ses opinions par les préjugés les plus propres à abrutir l'esprit humain, porterait sur le trône le discernement nécessaire pour connaître le néant de sa grandeur apparente et les vices des institutions actuelles, et qui , en faisant les réformes indispensables , donnerait lui - même l'exemple des vertus et des qualités qu'il voudrait inspirer à ses ministres et a ses soldats , serait un phénomène extraordi~ naire qu'il n'est guère raisonnable d'attendre et d'espérer.
Les malheurs des dernières guerres auraient dû ouvrir les yeux aux Turcs. Mais , comme les armées victorieuses des Russes n'ont pas encore passé la chaîne des Balkans, la populace de Constanlinople et les habitants de l'Asie mineure , égarés par les jactances des janissaires , attribuent ces revers à la trahison.
Le» oulémas , qui connaissent la véritable
cause du mal, se contentent d'attribuer les nombreuses disgrâces des dernières campagnes à la colère céleste , et ne manquent jamais de proposer de l'apaiser par le sacrifice des ministres qui leur donnent de l'ombrage par leurs talents ou par leur influence.
Il est à craindre que cet aveuglement nie se dissipe que lorsque, attaqués par des armées nombreuses , dont la marche ne sera plus gênée par des considérations politiques, ils verront leurs troupes dispersées, la Romélie envahie, Constantinople menacé et les Grecs en armes.
Alors ils reconnaîtront leurs funestes erreurs, et regretteront de n'avoir pas adopté le régime militaire des Francs , de s'être laissé aveugler par des prêtres ambitieux , et d'avoir affaibli l'autorité de leur souverain. Heureux , si eu portant en Asie ce tardif repentir, ils y adoptent des idées et des institutions propres à les Vendre une puissance respectable dansée continent, qui fut le berceau de leur grandeur et où ils pourront former encore une nation nombreuse et respectable !
Malgré les reproches qu'on doit faire aux janissaires , on ne peut cependant s'empêcher do reconnaître que l'existence de ce corps est une
DE CONSTANTINOPLE. 5g
des causes qui ont le plus contribué à la conservation de l'intégrité de cet empire contre les entreprises intérieures des pachas et des gouverneurs des provinces ; car il forme une puissante corporation , qui étend ses nombreuses ramifications dans toutes les provinces , et qui ne reçoit son mouvement que d'elle-même ou de son chef.
Avant qu'un pacha parvienne à acquérir assez de richesses pour se procurer une armée particulière et permanente et se mettre à l'abri de l'avidité et des persécutions du gouvernement, les janissaires de sa province sont pour lui ce que sont ceux de la capitale à l'égard du Grand- Seigneur et de ses ministres. Leurs menaces et leurs mouvements ont souvent paralysé dans leur origine les projets criminels d'un pacha plus ambitieux que puissant; et leurs plaintes, adressées à leur chef, et portées par lui au pied du trône, ont coûté la vie à plusieurs de ces gouverneurs.
Nous avons vu que les janissaires, devenus formidables à l'autorité souveraine, se sont constitués d'eux-mêmes les tuteurs des princes captifs du sérail. En arrachant plusieurs d'entre eux à la mort qui leur était destinée par des empereurs ombrageux et cruels, ils ont empêché plus
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d'une fois lexlinction entière de la maison ottomane , et ont par conséquent sauvé l'empire.
j\iais c'est assez parler du corps des janissaires ; les détails précédents suffiront pour en donner une idée exacte. Nous allons faire connaître les autres corps militaires qui, sans avoir la même importance politique , sont susceptibles de devenir plus utiles pour la défense de la Turquie.
De r Artillerie.
Nous commenceronspar le corps des topchis ou canonniers. Les mémoires intéressants du baron de Tott nous apprennent que sous le règne de Moustapha III et d'Abdul Hamid, les Turcs n'avaient pas encore de canons de campagne. Cependant ils s'étaient montrés autrefois égaux , et quelquefois supérieurs aux autres nations européennes dans l'usage de l'artillerie , et avaient profilé avec soin de toutes les nouvelles découvertes. Leurs progrès ne se sont arrêtés que lorsque les oulémas et les janissaires , en paralysant complètement l'action du Gouvernement, curent porté l'inertie dans toutes les branches de l'administration publique,
Depuis cette époque , l'orgueil des Turcs n'c-
DE CONSTANTINOPLE. 6t
tant plus nourri que par le souvenir de leurs anciennes victoires , les porta à concevoir une admiration stupide pour les instruments de guerre qui les leur avaient procurées , et à dédaigner autant par indolence que par mépris les progrès successifs des Francs dans l'art militaire.
Les batteries de côte étaient armées de canons monstrueux , dont quelques-uns sans afiuts , sans tourillons , sans boutons de culasse , et ne pouvant être remués , servaient à lancer des boulots de granit do sept à huit cents livres. La principale défense des remparts de leurs villes de guerre , consistait dans des canons , qui placés sur des aflTuts longs et massifs , lançaient des boulets de cent vingt livres , et nécessilaient l'emploi de plus de vingt canonniers pour être remis en batterie.
A ces armes gigantesques , dont les batteries de côte et les places de guerre continuent à être encore hérissées , ils ajoutaient pour leur artillerie de siège , des pièces de canon de tous les calibres , depuis celui de quarante jusqu'à celui de douze ; et , par un sentiment de haine contre toute innovation , ils conservaient avec soin aux pièces nouvellement fondues et à leurs affûts les proportions et les formes qu'elles avaient dans Je temps de leur adoption en Turquie.
6a RÉVOLUTIONS
Ils ne faisaient pas de distinction entre lartil- Jerie de. siège et celle de campagne. L'artillerie qui suivait les armées ottomanes , se composait quelquefois de pièces de canon de plus de dix calibres différents , et dont les longs affûts étaient portés sur des roues basses et pleines. Celles-ci qui n'offraient que peu de prise à l'action des leviers , s'engageaient facilement sur des routes mal entretenues , et retardaient à tout instant la marche de l'armée. Des buffles , animaux trèsvigoureux, mais lents , pouvaient seuls convenir pour former les attelages de canons si lourds et d'affûts si peu roulants et si massifs.
Le corps des artilleurs avait un chef particulier ; mais il dépendait, par son organisation , de celui des janissaires , et en retirait les hommes qui étaient nécessaires à son service. Les seizième et dix-huitième odas des janissaires étaient spé- " cialement destinés à accompagner et à servir l'artillerie , et se distinguaient des autres odas par des images de boulets et de canons , peintes sur leurs drapeaux particuliers.
Le relâchement de la discipline parmi les janissaires avait nécessairement influe sur les artilleurs. Ceux-ci ne faisaient presque jamais les manœuvres du canon ; leurs officiers n'allaient à aucune école ; et cet art , qui a besoin de quel-
que étude et de beaucoup de pratique , n'était cultivé que par un petit nombre d'amateurs. Ces derniers devenaient des hommes extrêmement précieux , les instructeurs du corps et la ressource des armées , lorsque la guerre obligeait la Porte d'envoyer son artillerie en campagne.
Dans la ^erre terminée par le traité de Kainardgi , l'artillerie des armées russes , par la vivacité de son feu , l'activité de ses mouvements , et ses effets destructeurs , avait toujours paru aux yeux des Turcs plus nombreuse qu'elle n'était en effet. Au contraire , les canons traînés à la suite des armées ottomanes , étaient ordinairement embarrassés dans les boues ou encombrés sur les routes, lorsque ceux des Russes étendaient déjà leurs ravages sur les colonnes profondes de l'inûmlerie et de la cavalerie ennemie. La plupart étaient détruits ou démontés avant de pouvoir combattre ; les autres ne faisant qu'un feu lent et incertain , ne produisaient aucun résultat utile; les uns et les autres ne manquaient presque jamais de tomber en masse entre les mains de l'ennemi après une défaite.
Moustapha III, effrayé parles revers de ses armées et par ses pertes considérables en artillerie, résolut de substituer aux canons massifs traînés par des buffles des pièces légères de campagne
attelées avec des chevaux. Ses ordres menaçants , son zèle et sa fermeté ne produisirent d'autre effet que de faire fondre , monter et équiper à Conslantinople quelques pièces»d'artillerie légère par les soins du baron de Tott. Celui-ci forma une centaine de canonniers.
Ces nouveaux canons ne furent pas envoyés aux armées ; les efforts du baron de Tott pour perfectionner les diverses branches de l'arlillcrie , devinrent inutiles. Moustapha III mourut ; la paix se fit , et rien ne fut changé dans le personnel et le matériel de l'artillerie ottomane.
Dans la guerre terminée par le traité de Yassy , les défauts de l'artillerie turque se firent d'autant plus sentir que celle des Russes s'était beaucoup perfectionnée pendant la paix précédente. Mais l'indolent et vieux Abdul Hamid n'avait ni volonté ni intelligence , et faisait consister la sagesse à laisser régner tous les abus.
. Selim III, doué d'un génie actif, et animé par l'exemple de son père (Moustapha III ) , forma la résolution hardie de régénérer ses armées et sa nation. Il demanda des officiers intelligents à la France , à la Suède et à l'Angleterre , accueil- Ut ceux qui lui furent envoyés par ces puissances amies , les encouragea par ses largesses et adopta
plusieurs de leurs projets pour le génie , la marine et l'artillerie.
Les fonderies turques avaient été dirigées avec assez d'intelligence vers la fin du dix -septième siècle, par un renégat italien, nommé Sardi, autrefois officier de l'artillerie vénitienne. Cependant celui-ci , que les Turcs regardent comme le régénérateur de leurs anciens établissements de ïophané, et dont les écrits en langue turque sur l'artillerie existent encore et sont estimés , se contenta de perfectionner les fourneaux, la composition des moules , la fonte et la polissure des canons ; mais il se vit obligé de suivre les anciens modèles.
La fonderie de Tophané, mise par les officiers français sur un pied respectable, fut destinée à servir de modèle aux autres établissements du même genre. Les fourneaux furent perfectionnés ; on discontinua de couler des canons au-dessus de trente-six livres de balle; on adopta les nouvelles dimensions des pièces françaises. Des canons de 12 , 8 et 4 furent exclusivement destinés à l'usage de l'artillerie de campagne, d'après le système qui régnait alors en France. La construction des aflfùts fut dirigée par des ouvriers français. Ceux-ci ne tardèrent pas à former des élèves habiles. On abandonna ,
66 RÉVOLUTIO^S
dans la fonte des canons de bronze , l'usage inutile des noyaux; et les pièces, coulées entières, furent forées par des alézoirs verticaux et horizontaux, qui existent et qui ont été perfectionnés depuis cette époque.
Les nouveaux changements ne furent pas adoptés avec un esprit servi le d'imitation pour tout ce qui tenait à rartillerio française; car les Turcs , ayant remarqué , par des expériences répétées, que les obusiers alongés de six pouces des Russes avaient une portée plus étendue que ceux que la France leur avait envoyés, ils les préférèrent à ces derniers et les adoptèrent. Us ont ajouté dernièrement , par des raisons semblables, des pièces de six, suivant le modèle autrichien , à leur artillerie de campagne.
Les ouléma» dt les janissaires ne firent entendre aucun murmure à l'occasion de ces changements opérés dans le matériel de l'artillerie, parce que les malheurs des dernières guerres en avaient fait sentir la nécessité : ces innovations utiles ne faisaient d'ailleurs aucun tort à leurs privilèges; mais lorsque le sultan Sélim voulut organiser le personnel de l'artillerie, et parut disposé à adopter pour cette arme le système d'organisation et la discipline des Francs, il con-
nut bientôt par les murmures des soldats combien cette entreprise serait dangereuse.
Ce monarque laissa aux topchis leurs titres et leurs prérogatives de janissaires; mais il divisa ce corps en cent dix odas de cent vingt hommes chacun. Les officiers et sous-officiers de c s odas devaient avoir les mêmes titres , jouir de la même solde et obtenir les mêmes récompenses que ceux des janissaires; mais la solde moyenne du simple canonnier , au lieu d elre de vingt aspres par jour, fut portée à quarante aspres , afin que cet encouragement utile servît à grossir ce corps, que le sultan Sélim avait résolu de soumettre à une discipline sévère, et dont il voulait se servir comme d'un modèle et d'un appui pour ses autres réformes militaires.
Le chef du corps , sous le titre de topchybachy, obtint les honneurs de pacha à deux queues, et reçut trente mille piastres d'appointements annuels; mais on lui ôla les droits abusifs, qu'il retirait de la fabrication de la poudre, des fonderies , et de la vente des emplois. Un nazir ou intendant fut chargé de l'administration des vivres , de la solde des troupes et de la comptabilité de toutes les dépenses relatives aux établissements d'artillerie , et reçut dix mille piastres d'appointements. Ces deux chefs , natu-
rellement rivaux, eurent des attributions qui les forcèrent de se surveiller mutuellement, et purent correspondre séparément avec le grandvizir.
Cependant dans la crainte que leur intérêt personnel ne les réunît pour tromper le gouvernement et le voler , le sultan Sélim ordonna que toutes les opérations importantes , relatives à l'artillerie et aux établissements qui en dépendent, seraient discutées et déterminées dans un divan composé du topchi-bachi , du nazir , du directeur des fonderies et de tous les tchiorbadgis du corps , qui se trouveraient à Constanlinople.
L'ambassadeur de France , Aubert-du-Bayet , avait amené avec lui à Constantinople un détachement d'artillerie à cheval. Les manœuvres promptes et précises de ces canonniers , et les mouvements rapides des pièces, qui pouvaient suivre partout la cavalerie, même sur les chemins les plus difficiles , étonnèrent et enchantèrent les Turcs. On s'empressa d'imiter les Français ; on aggrégea deux compagnies d'artillerie à cheval au corps des topchys. Tous» les canonniers turcs désirèrent faire partie de ce nouveau corps d'élite ; une énmlation utile s'établit entre les soldats admis a cet honneur. Leur bonne volonté et Ici excellentes qualités des chevaux turcomans rea-
dirent bientôt ces nouvelles compagnies comparables par la vivacité des feux, la célérité des manœuvres et la bonté des attelages à tout ce qu'il y a de plus parfait dans ce genre dans les armées européennes. Ce corps s'accrut par la suite, et s'élève en ce moment à près de 800 hommes.
La discipline des artilleurs à pied et à cheval fut sévère sous le gouvernement du sultan Sélim. Tous les soldats non mariés étaient astreints à se retirer le soir dans les casernes, où l'on avait rétabli les lois rigoureuses qui existaient autrefois parmi les Janissaires , et les sages précautions qui tendaient à garantir la jeunesse du plus affreux des vices. Les canonniers se rassemblaient deux fois par Jour et s'exerçaient trois fois la semaine aux manœuvres du canon ; ils avaient reçu un uniforme dislinctif, lequel assorti au costume asiatique , était cependant commode pour la guerre et convenable aux fonctions de leur état. Depuis la déposition du sultan Sélim la discipline des topchis s'est affaiblie ; les exercices sont devenus plus rares et les mœurs moins pures. Cependant le bon esprit établi dans ce corps par le sultan Sélim , dont la mémoire est toujours chère aux topchis , n'est pas entièrement éteint. Les canonniers se rassemblent encore une fois la semaine pour s'occuper de manœuvres, et se
distinguent des autres militaires par leur bonne conduite envers le public et par leur entière soumission au gouvernement.
Les arabadgis ou conducteurs de l'artillerie ne se composaient autrefois que de charretiers de toutes religions, et principalement de Bulgares, ramassés à Constantinople ou sur les routes que les armées traversaient pour se rendre aux frontières. Le sultan Sélim les organisa militairement et leur donna un chef particulier, connu sous le titre d'arabadgi-bachi : mais l'institution de cette troupe est restée imparfaite, et les arabadgis, conservés en petit nombre en temps de paix » sont bien loin de ressembler à ces soldats du train . si braves , si patients et si utiles , qui sont devenus depuis vingt ans une arme importante d.ins les armées européennes.
Les dépenses totales du corps des topchys et des établissements qui en dépendent, montent à près de quatre millions de francs; mais on ne fait pas entrer dans cette somme la valeur du cuivre fourni par les riches mines de Tocat , du fer qu'on retire du mont llémus , et des bois qui sont coupés dans les foréls impériales. L'abondance du cuivre, ses bonnes qualités et la facilité de son transport par mer dé Trébisonde à Constantinople , ont engagé la Porte à n'employer que ce
DE CONSïANTINOPLE. jt
métal pour sou artillerie cle terre et de mer , et à ne faire usage du fer que pour les projectiles de toutes espèces.
Des Comharadgis ou Bombardiers,
Les bombardiers ou combaradgis forment un corps séparé de celui des topchys , et ont lui chef particulier, connu sous la dénomination de combaradgi-bachi. Leur organisation est tout-àfait dilFérente de celle des topcliis et des janissaires , et annonce la nouveauté de leur iustilulion. Ils sont divisés eu escouades de quinze hommes chacune , sous la surveillance d'un chef qui porte le titre de calfa. L'officier qui commande cinq de ces escouades , prend le titre de bachcalfa; et il existe douze de ces officiers supérieurs dans tout le corps des combaradgis.
Les bondxirdiers faisaient partie autrefois du corps des canonniers ; mais la difficulté de trouver dans toute l'artillerie ottomane des hommes capables de faire le service des mortiers à bombe, engagea au commencement du dix -huitième siècle le célèbre renégat , baron de Bonneval (i),
(i) Le baron de Bonneval fut la viclime de son carac- Icre difficile et intraitable. Il servit d'abord la France , sa patrie , contre rAutrichc, combattit ensuite en faveur
bï RÉVOLUTIONS
connu depuis sous le nom d'Alnict-Pacha , à proposer au gouvernement turc de former un corps particulier de bombardiers , dont il devint le chef. Ce corps , composé primitivement d'Albanais et de Bosniaques , dont les combaradgis actuels portent encore le bonnet distinctif , se fit d'abord remarquer par ime discipline sévère et par son instruction. Mais , négligé bientôt par le gouvernement , dont il avait fixé dans les premiers temps l'attention et la bienveillance , il commença à décliner , et tomba enfin dans cet état de torpeur et d'inertie , où languissaient tous les corps militaires au moment de l'avéneïiient du sultan Sclim.
Ce prince rétablit l'ancienne discipline , ordonna des exercices fréquents , perfectionna tous les établissements relatifs à cette arme par des règlements sages , leur assigna les fonds nécessaires , et mit à la tète de ce corps un renégat anglais très-intellig(;nt , du nom de Campbell ,
de celle-ci contre la France , alla enfin offrir ses services aux Turcs et trahit sa religion pour se venger des mauvais traitements qu'il prétendait avoir reçus de la cour de Vienne. Il mourut négligé et méprisé par les Turcs . qui l'avaient d'abord accueilli et fait pacha à deu\ queues. Sa famille existe encore en Turquie et languit tlans la misère.
qui avait été officier supérieur dans les armées britanniques (i).
Des Laghiimdgis ou Mineurs.
Les laghumdgis ou mineurs sont séparés des bombardiers , sous les ordres d'un chef particulier , intitulé laghumdgis-bachi. Leur organisation et leur costume sont semblables à ceux des bombardiers. Ils sont divisés en escouades de quinze hommes , et ont pour officiers des calfa et des bach-caUa. Leur force totale est d'environ deux cents hommes. Ils s'exercent fréquemment à la construction des mines , pour lesquelles ils ont des tables , tirées des ouvrages français rcla-
(i) Ce malheureux Campbell , connu par les Turcs sous le nom de IngUz-Moustapha , est mort dans la plus profonde misère. Un autre renégat anglais, nommé Séiini , homme de beaucoup d'esprit et de talents , a été encore plus malheureux que Campbell. Il n'a pas eu , comme lui, de place éminente et est mort, dit-on, dans le désespoir et la mendicité. Le sort de ces renégats ne paraît pas malheurevix aux Turcs , qui sont accoutumés à ces instabilités de fortune , et qui passent sans s'émouvoir de l'opvilence à la misère ; mais il n'est pas encourageant pour les Francs, qui croient parvenir à un état brillant et heureux en Turquie en abjurant la religion de leurs pères.
llfs à cet art , et mettent dans leur constructiou beaucoup de temps , de patience et de solidité ; mais il n'existe parmi eux aucun officier qui entende parfaitement la théorie des mines et des contremines , et qui puisse faire un bon usage de ces moyens puissants d'attaque et de défense. ' Autrefois les calfa et bach-calfa des bombardiers et des mineurs devaient servir également comme ingénieurs militaires , et avaient ordre de se rendre deux fois par semaine à l'école de Sulidzé , où des khodgeas ou professeurs étaient destinés à leur donner des leçons sur les mathématiques, le dessin et les fortifications. On n'obéissait point à cet ordre ; des khodgeas ignorants, quoiqu'assez bien salariés, se rendaient eu vain à l'école aux jours fixés pour instruire les officiers de ces deux corps. Personne ne se présentait ; les khodgeas ne portaient aucune plainte ; les chefs n'y mettaient aucun intérêt; le gouver^ nement ne demandait aucun rapport ; et les Turcs , qu'on regarde comme les inventeurs du système bastionné , et qui les premiers ont fait usage de parallèles et de tranchées , n'avaient plus parmi eux un seul officier qui fût en état de conduire un siège.
Des Muendis ou Ins^énieurs mil ita ires.
Méconlent de la défense des places d'Oczakow et d'Ismaëlow , dans laquelle les Turcs n'avaient montré qu'un courage aveugle , le sultan Sélim , qui avait senli combien il lui était important d'avoir de bons ingénieurs militaires , résolut de donner une organisation plus parfaite à ce corps et à l'école de Sulitzé. Les vieux khodgeas furent renvoyés et remplacés par d'autres professeurs qui avaient été autrefois les élèves volontaires du général Lafitte (i). Des jeunes gens furent admis à l'école de Sulilzé, depuis l'âge de huit ans jusqu'à celui de douze , et reçurent par voie -d'encouragement les vivres et un traitement do quinze piastres par mois.
Ceux de ces élèves , qui après quelques années d'étude , avaient acquis assez de connaissances pour se rendre utiles , passaient à une classe
(i) Le général Lafitte avait été envoyé en Turquie par l'ancien gouvernement royal. Il resta près de quatorze ans à Constanlinople , y forma plusieurs élèves dans la science des fortifications, et fut chargé de quelques opérations pendant la guerre qui éclata entre les Turcs et lea Russes en 1787.
supérieure et obtenaient , sous le titre de muendis calfa ou sous-ingénieurs , des appointements de trente à quarante-cinq piastres par mois. Tous les professeurs de l'école de Sulitzé et une vingtaine d'anciens élèves , qui après huit ans d'étude avaient donné par leurs travaux des preuves suffisantes de leurs talents et de leurs connaissances dans le génie militaire , formaient le corps des mucndis ou ingénieurs.
Le traité de l'attaque et de la défense de& places , de Vauban , qui avait été déjà traduit en turc par un prince de Valachie , fut imprimé. Des traductions do plusieurs autres ouvrages sur l'art militaire et les mathématiques obtinrent le même honneur. Une bibliothèque , cofriposéc des meilleurs livres français sur l'art de la guerre , la physique , l'artillerie et les fortifications , et contenant près de quatre cents volumes , parmi lesquels on dislin:;nait l'Encyclopédie française , fut établie à l'école de Sulitzé pour l'usage des professeurs et des élèves. On y ajouta des instrumens excellents , qu'on fit venir d'Angleterre , pour faire des opérations gcodésiqucs. Un professeur de langue française fut attaché à cette école , et parut une nouveauté extraordinaire et hardie dans un établissement d'éducation où des, musulmans seuls pouvaient être admis. Enfin
quelques officiers supérieurs du génie militaire , français ou anglais, furent employés successivement pendant plusieurs années pour être les directeurs principaux de l'école de Sulitzé et pour surveiller et instruire les professeurs et leg élèves.
L'ancienne loi , qui ordonnait aux calfa et bachcalfa des bombardiers et des mineurs de se rendre deux fois la semaine à l'école de Sulitzé , continua à subsister ; mais on dispensa ceux d'entre eux, qui étaient avancés en âge, de cette obligation inutile , et l'on réserva la moitié des emplois d'officiers de ces deux corps pour les élèves de l'école. Le meinmar-aga, qui est le contrôleur général de tous les édifices publics et particuliers, fut attaché avec tous les officiers, qui dépendent de lui, au corps du génie militaire. Le Sultan déclara dans son Katticliérif , que cet emploi honorable et utile cesserait d'être accordé à la faveur , et qu'il servirait de récompense , à l'avenir , à ceux des ingénieurs militaires qui se seraient distingués par leur zèle , leurs connaissances et leurs services.
Le sultan Sélim , qui avait étudié avec fruit dans les écrits laissés par les Arabes , les ouvrages d'Aristote et les sciences physico-mathématiques , et qui était regardé par les Turcs comme
j8 RÉVOLUTIONS
le meilleur poëte et l'écrivain le plus pur et le plus élégant de son siècle , se faisait un plaisir de visiter souvent , incognito , l'école de Sulitzé; d'y déposer toute la morgue d'un sultan , d'interroger lui-même les jeunes élèves , d'examiner avec soin les plans , les cartes et les nouveaux projets de construction militaire , et d'encourager par ses largesses les professeurs , les ingénieurs et les élèves, dont il était satisfait. Les attentions continuelles de Sélim pour cet établissement , qu'il chérissait , excitait une émulation générale parmi les élèves. L'école de Sulitzé se perfectionnait tous les jours et faisait naître les plus flatteuses espérances ; mais la déposition de ce prince fit tomber avec lui cet établissement de sa création.
Cette école subsiste encore; mais privés de leurs nouveaux privilèges , négligés par le souverain , et méprisés par les janissaires , les ingénieurs militaires languissent et retombent insensiblement dans l'état d'ignorance , d'où le sultan Sélim les avait fait sortir.
Les bach-calfa des bombardierset des mineurs, les professeurs de l'école de Sulitzé et les principaux ingénieurs , au lieu d'être payés par le trésorpublic , obtiennent destimars, dont ils ne peuvent jouir que pendant la durée de leurs
fonctions (1). Un seul nazir est charge dérégler la solde des bombardiers , des mineurs et des ingénieurs militaires ainsi que les dépenses de l'école de Sulitzc , de la fonderie des mortiers à bombes et des projectiles creux , et enfin de tous les ateliers de construction, qui dépendent de ces trois armes. Toutes les sommes portées sur le tableau général de la comptabilité de ce nazir, montent à près de 1,800,000 francs.
Les dépenses relatives à la réparation des places de guerre où à la construction de nouveaux ouvrages de fortification , ne dépendent pas de la comptabilité du génie militaire , et sont supportées ordinairement par les provinces , dans lesquelles ces travaux doivent être exécutés; mais si les ouvrages sont importants et peuvent occasionner des frais considérables , le gouvernement fait choix alors d'un nazir particulier pour en surveiller et payer les dépenses. Celuici , pris parmi les hommes enrichis au service de l'état , n'ignore pas qu'il doit faire de fortes dépenses, qui ne lui seront jamais remboursées ;
(1) Ramis- Pacha, qui fut nommé grand-amiral de l'empire pendant le visiriat de Moustapha -Bairaclar, était nazir du génie militaire pendant les années 1806 et
mais il s'en console en pensant que déplus grands malheurs pouvaient lui arriver . que ce choix lui sauve la vie , et qu'en perdant une grande partie de ses richesses , il acquiert le droit de solliciter un nouvel emploi qui l'indeninisera bientôt de toutes ses pertes.
Des Toulumhadgis ou Pompiers.
Les loulumbadgis ou pompiers forment un corps destiné à arrêter les incendies, et sont divisés à Constantinople , en quatre odas de deux cents hommes chacun. Ils tiennent par leurs institutions au corps des janissaires, dont ils ont été tirés primitivement et sont habillés comme les artilleurs.
Les ravages effrayants causés par les incendies ont fuit établir des règles sévères de précaution et de police pour arrêter les progrès des flammes et empêcher les vols et les autres crimes, qui ont coutume d'accompagner ces funestes événements. Aussitôt que les cris alarmants de feu se sont fait entendre du haut des tours destinées à cet usage, et que la voix lugubre des gardes de nuit les a repétés dans tous les quartiers de Constantinople, legrand-visir, le capitan-pacha , l'aga des janissaires et tous les commandants niilitairot
DE CONSTANïINOPLE. 8i
doivent quitter leurs palais pour se porter en touteliâte au lieu de l'incendie. Le Grand-Seigneur lui-même est obligé par l'usage de sortir do soa harem , de monter à cheval et quelquefois de traverser le Bosphore au milieu d'une nu* orageuse pour donner l'exemple du zèle, animer les travailleurs et effrayer les scélérats.
Si dans ces occasions malheureuses le Grand- Seigneur arrive au lieu de l'incendie avant soa grand-visir , celui-ci est condamné à lui payer une forte amende. Le capitan-pacha et l'aga des janissaires sont traités de même, s'ils se laissent précéder parle visir, et ils exercent un droit semblable à l'égard de leurs subordonnés. Ces règlements institués par Mahomet II, confirmés par les canons du grand Soliman, et conservés par l'usage , sont très-louables et rappellent lactivité des premiers empereurs turcs.
Mais ils servent quelquefois à causer le mal qu'ils sont destinés à détruire. Car lorsque les janissaires mécontents de leur souverain veulent lui donner une leçon utile, ils mettent le feu dans un des quartiers de Constantinople et l'obligent ainsi à venir entendre par lui-même leurs menaces séditieuses et les motifs de leur mécontentement.
Que de chagrins , d'inquiétudes et de fatigues I. 6
8s RÉVOLUTIONS
les monarques ottomans n'éviteraient - ils pas , que de malheurs et de désastres seraient épargnés aux habitans de Constantinople et des villes turques , si , au lieu de rues étroites et de maisons bâties en bois , le gouvernement pouvait exiger que tous les édifices publics et particuliers fussent construits à l'avenir avec des pierres ou des briques si communes dans ce pays et si durables sous ce climat conservateur 1 Mais l'usage ennemi de toute innovation engage les Turcs et leurs sujets à bâtir leurs maisons comme elles l'étaient autrefois. Aucun d'eux ne consent à mettre ses propriétés à la disposition d'un gouvernement toujours avide et nécessiteux et à renoncer à son terrain pour y percer des rues ou des places publiques ; les lois et les oulémas viennent à l'appui de ces prétentions particulières ? la religion sanctionne cette résistance en consacrant le principe dangereux , qu'il est inutile de s'opposer aux arrêts du destin. Enfin le souverain sans forces, voit sa capitale devenir tous les jours la proie des flammes sans pouvoir prévenir le» effets d'un si funeste aveuglement.
Des Dgébedgis
Les dgébedgis forment un corps très-ancien, dont l'existence est particulière à la Turquie et dont les fonctions ont toujours été d'accompagner les équipages , les vivres et les munitions de guerre dans les marches , et de les protéger durant les combats. Ce corps qui devrait être composé d'armuriers pour la réparation des armes et de soldats disciplinés pour la défense des équipages n'existait que de nom avant le sultan Selim. Cependant il figuraitpourune somme assez forte dans les dépenses du trésor public. Mais les timars destinés au paiement des officiers , étaient partagés entre les principaux employés du sérail et de la Porte , et la solde des dgébedgis détournée de sa première destination ne servait guères qu'à alimenter la foule des valets , des intrigants €tdes espions, qui entouraient ces grands personnages.
Le mal était si enraciné, que le sultan Selim ayant voulu rendre à ce corps sa .première organisation ne put pas y réussir entièrement. La déposition de ce monarque a fait renaître les anciens abus ; et ce corps , qui compte près de quatre mille hommes sur ses registres , qui
possède de droit plus de soixante timars et qui retire près de 600,000 f"r. du trésor public, aurait peine à réunir cinq cents hommes efTeclifs pour marcher à la suite des armées.
Le sultan Selim , en rétablissant l'ancienne discipline des dgébedgis avait l'intention de réunir les armuriers de ce corps dans une ou plusieurs manufactures d'armes, afin de pouvoir mettre de l'uniformité dans l'armement des troupes ottomanes. Mais ses tentatives n'eurent qu'un faible succès. Les armuriers de Constantinople, dont une grande partie appartenait au corps des dgébedgis , crièrent contre ces innovations sous le prétexte que leur but impie était de changer la forme de ces armes terribles , avec lesquelles les fidèles Ottomans avaient conquis tant de royaumes. Les autres corps de métiers de la capitale s'intéressèrent à leurs cris et à leurs prétentions et le Sultan, conseillé par des ministres intéressés à la conservation des abus, se vit obligé d'abandonner ou de modifier ses projets.
Chaque armurier suivit sa routine particulière. Les soldats turcs continuèrent à se pourvoir eux-mêmes , suivant leur caprice , d'armes de toutes formes et de toutes espèces. Les nizamgeditlcs mêmes ne purent jamais être armés d'une manière uniforme , parce que les manufactures
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établies par le sultan Selim ne suffirent pas à leur fourniture.
Les armes d'un soldat turc ( infanterie ou cavalerie ) consistent en général en un fusil , dont le canon et la batterie ressemblent à ceux des fusils espagnols , en un sabre courbe et une paire de longs pistolets. Peu d'entre eux font usage de la baïonnette , quoique les etfas des muftys aient reconnu l'utilité de celte arme , laquelle , adoptée par les nizam-gedittes , a presque entièrement disparu depuis leur abolition.
Des Spahis ou cavalerie permanente soudojéc par l'Etat.
Les Spahis sont divisés en six buluks ou régiments dont chaque chef s'appelle bulukagassi. Le premier buluk, fort d'environ huit mille hommes , se distingue des autres par la cornette rouge, et a pour chef le spahilar-agassî ou général commandant le corps des spahis.
Le second buluk marche sous la cornette Jaune. Il n'est composé que d'environ 5oo cavaliers; mais il est commandé par le selictar-agassi ou le porte-glaive du sultan. C'est aux spahis de la cornette Jaune, qui formaient la principale force des armées d'Osman 1", qu'on doit attribuer les
premiers succès des osmanlis et la fondalion de cet empire. Ils jouissent de très-grands privilèges. Leur chef est un des personnages les plus importants du sérail ; tous les cavaliers de ce buluk sont traités comme officiers, et ont leurs appointements assignés sur des fiefs ou timars. Les pages du Grand-Seigneur anibilionnent la faveur d'être admis dans ce corps distingué , qui fait un service constant auprès de la personne du monarque.
Le 5\ buluk de la cornette verte est fort d'environ mille hommes.
Le li". buluk , distingué par la cornette blanche , est de la même force que le précédent.
Le 5". et le 6". buluk , qui ont des cornettes rai-partie rouge et jaune et verte et blanche, forment ensemble un effectif d'environ quinze cents cavaliers.
Le corps entier des spahis est d'environ douze mille hommes. Il était beaucoup plus considérable autrefois : mais cette cavalerie , qui coûte près de trois millions de francs au trésor public, ayant excité plusieurs fois des troubles à Conslautinople, a été envoyée en Asie.
Les spahis se montrèrent turbulents et séditieux long-temps avant les janissaires, parce qu'ils abandonnèrent beaucoup plus tôt que ces der-
liiers les règles sévères de leur ancienne discipline. La sublime Porte , voulant se délivrer de ces cavaliers inconnnodes , se servit des janissaires pour les réprimer , et n'eut pas de peine à diminuer leur nombre , en limitant l'achat des chevaux sous le prétexte souvent bien fondé des embarras du trésor public.
Des Tchiaous.
Les tchiaous formaient autrefois un des corps de la cavalerie permanente soudoyée par l'état; mais ils ne servent en général aujourd'hui que comme huissiers de justice en temps de paix , et comme courriers en temps de guerre. Ils sont au nombre d'environ neuf cents à Constantin ople. Leur chef, connu sous le titre de tchiaous-bachy , doit rester constamment auprès du grand-visir , fait exécuter ses ordres , et est chargé de lui présenter tous les personnages importants qui obtiennent l'honneur d'une audience publique. C'est à ce titre qu'il fait les fonctions d'introducteur des ambassadeurs.
Les tchiaous coûtent peu à l'état et sont payés sur des timars et sur les profits qu'ils retirent des jugements dont l'exécution leur est confiée.
Tels sont les corps d'infanterie et de cavalerie ,
qui étant conslamniont sur piccl reçoivont Iouf solde du trésor public. Ils forment la milice régulière et disponible , connue sous le nom de capiculi ou d'esclaves de la Porte : mais , outre cette milice capiculi , le gouvernement turc a le moyen d'accroître considérablement ses armées en temps de guerre, en appelant à lui les troupes connues sous les noms de topraclis et de serralculis , et les corps particuliers commandés et soudoyés par les pachas.
Des Topraclis ou des troupes féodales fournies par les Zaims et les Timariots.
Les topraclis ( i )ou troupes du pays sont la mémo chose que les rassemblements des arrière-bans de nos anciennes monarchies féodales : mais les fiefs ou timars sont mieux réglés en Turquie, qu'ils ne l'étaient dans le reste de l'Europe, parce que le gouvernement a toujours été assez fort pour empêcher ces terres féodales de devenir enlièrenienl héréditaires dans les familles. Le possesseur d'un fief n'a aucun droit légitime de domination et de justice sur les personnes qui l'habitent. Sa seule prérogative est de retirer la dîme des biens
( I ) Toprac veut dire terre ou pays.
qui ont été destinés à cet usage dans le temps de la conquête , ou le produit des terres réservées pour la couronne et concédées précairement par le souverain.
Lorsque les Turcs s'emparaient d'un pays possédé par des Chrétiens; ils avaient toujours coutume de partager en trois parties les domaines nationaux et les impôts territoriaux. La première de ces portions appartenait «nx mosquées; la seconde à la couronne , et la troisième était destinée à composer des ziamettes et des timars en faveur des serviteurs et des défenseurs de l'état. La partie destinée aux mosquées n'a fait que s'accroître aux dépens de la couronne par les fondations pieuses et trop fréquentes des monarques ottomans. Les ziamettes et les timars , qui sont toujours restés les mêmes , ont cessé de répondre au but utile et politique qu'on s'était proposé en les créant. Les revenus appartenant à la couronne ont été détournés en grande partie de leur destination primitive par l'avidité des ministres , des officiers du sérail et de la foule des principaux agents de l'autorité souveraine.
Le territoire de l'empire ottoman est divisé en 210 Beys , en 000 Zaïms et en 5o,ooo Timariots. La différence de revenus établit la subordination de ces divers grades. Les timariot»
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doivent marcher sous les ordres des zaïms ; ceux-ci obéissent aux beys ; ces derniers sont sous le commandement des pachas : mais cette dépendance relative entre les beys , les zaïms et les timariots n'existe qu'en temps de guerre et pendant leur réunion. Ils rentrent tous en temps de paix sous la Juridiction commune des pachas , des ayans militaires et des cadis.
Chacun de ces possesseurs de fiefs doit se faire accompagner d'un homme à pied à raison de cinq mille aspres de son revenu; la masse résultante de tous ces rassemblements devrait être d'environ cent vingt mille hommes ( cavalerie et infanterie mêlées ) : mais , malgré les ordres menaçants de la Porte , il est rare de voir dans les armées ottomanes plus de trente mille hommes appartenant à la classe des topraclis. II est inutile de parler de la discipline et de l'utilité de ces corps de troupes, rassemblés à la hâte , combattant sans ordre , variant sans cesse et dispersés pendant la paix.
Des Serra tculis ou troupes des frontières.
Les serratculis sont chargés spécialement de la défense des frontières de l'empire. Ils se coDiposeut d'inAïuteric et de cavah rie. L'infau-
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terie serratculi se divise en trois parties , les azzaps ou soldats d'élite, les seymenys et les musselins : ces derniers servent en général comme pionniers et sont employés aux réparations des roules et aux travaux militaires. La cavalerie serratculi se compose de gungiullis ou grosse cavalerie, qui reste dans les places de guerre , des bcslys ou cavalerie légère, et des delys (i) ou partisans. Toutes ces troupes reçoivent leur solde sur des fonds particuliers établis dans leur province , dépendent du pacha du pays et l'accompagnent , lorsque le théâtre de la guerre n 'est pas trop éloigne des frontières qu'elles sont chargées de défendre. Depuis long-temps les serratculis ne sont plus rassemblés qu'au moment d'un danger pressant. Ils ne reçoivent de solde, pendant leur réunion , que sur des fonds mis provisoirement à la disposition des pachas , et ne forment des corps respectables que dans quelques provinces, telles que l'Albanie, la Bosnie et la Macédoine, où l'âpreté du climat, la nature montucuse d\i sol, et des mœurs austères ont conservé les habitudes guerrières des anciens habitants.
(i) Dely, en turc, veut dire /(îj/. Cette dénomination sert à caractériser le courage bouillant et inconsidéré d« ces partisans.
Les troupes serratculis , que la Romc'lie , la Bosnie et l'Albanie envoient aux armées ottomanes près des rives du Danube , sont pour elles un renfort important , qui peut s'élever dans quelques circonstances à près de quarante mille hommes d'infanterie et dix mille chevaux ; mais les serratcidis des provinces asiatiques sont la soldatesque la moins estimée de l'empire (i).
Des troupes parlicaUhres desP achas ySancljeaks et des principaux Ajans.
Lorsque les circonstances nécessitent un rassemblement de troupes dans une des provinces de l'empire , la sublime Porte autorise le pacha , qui la gouverne, à se procurer les fonds nécessaires et à lever un corps pour le service de l'état. Ce pacha ne manque pas de profiter avec empressement de cette autorisation avantageuse , rançonne les riches particuliers, dispose des fonds publics, s'efforce, sous le prétexte de l'intérêt de lareligion, d'arracher de l'argent auxavares éco-
(i) Les succès de l'armée de Bonaparle dans la Syrie, à Aboukir et à Héliopolis, ont été obtenus contre de» troupes asiatiques. Mais la place de Sainl-Jean-d'Acre , défendue par des Albanais et des nizam- gedillcs , a résisté à plus de dix assauts , et a forcé ce général ^ «"étrograder.
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pomes des mosquées, et parvient bientôt à créer des corps de cavalerie et d'infanterie toujours plus nombreux que les rassemblements exigés par le gouvernement. Ces pachas, d'abord fidèles observateurs des ordres du sultan, exécutent avec ponctualité ce que la Porte leur commande , marchent et se battent avec zèle contre ses ennemis extérieurs ou contre d'autres pachas rébelles : mais devenus riches par leurs extorsions multipliées , et puissants par l'affection de leurs troupes auxquelles ils s'efforcent de plaire en leur permettant la li«ence , ils ont coutume d'opposer des difiicultés au licenciement de leurs soldats , lorsque le danger, qui en avait nécessité la levée , a cessé d'exister , et se mettent quelquefois en état de rébellion , si le gouvernement insiste sur l'exécution de cette mesure.
C'est ainsi que s'est formé le pouvoir indépendant du fameux pacha de Saint - Jean - d'Acre ( Dgezzar ) qui, ayant été autorisé par la Porte à lever des troupes pour combattre les Druses et les pachas rebelles d'Alep et de Damas, défit d'abord les ennemis du gouvernement, annexa leurs armées à la sienne et devint assez puissant pour n'exécuter les ordres du Grandr-Seigneur que quand ceux-ci convenaient à ses intérêts particuliers.
Passavan-Oglou , pacha de Viddin, profita également de l'ordre qu'il avait reçu de lever des troupes, pour contenir les Serviens. Plus imprudent et moins politique que Dgezzar , il se mit bientôt en état de rébellion ouverte, fit trembler le sultan par ses courses dans la Romélie, et se rendit enfin assez redoutable pour obliger la Porte à ordonner une marche générale des iidèles musulmans contre ce perturbateur du repos public.
Le pouvoir de Moustapha-Bairactar, qui fut assez fort pour renverser le sultan Moustapha , changer tout le ministère ottoman , et se constituer lui-même grand-visir, ne dut son origine qu'à une cause semblable. La Porte s'est repentie plus d'une fois d'avoir permis à l'astucieux Ali- Pacha de lever des troupes pour marcher contre Passavan-Oglou , les suliotes et les brigands de la Romélie. Les pachas né sont pas les seuls , qui aient réussi à se constituer des armées particulières et permanentes. Les familles de Tchiapan- Oglou (i), et de Caraosman-Oglou qui, quoique composées de plus de cent branches collatérales
(i) Les Tchiapan-Oglou dominent dans le nord de TAsie mineure. Les Caraosman-Oglou sont pour ainsi dire les souverains des riches provinces qui avoisiueot&myrne>
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sont devenues riches et puissantes par leur réunion volontaire et compacte sous un chef de leur sang, ont des adhérents nombreux et des troupes soudoyées, qui leur donnent une trèsgrande influence dans les affaires de la Turquie. Quelques riches ayans , tels que ceux de Sérès dans la Macédoine, et de Philippopoli dans la Thrace sont parvenus par leurs qualités personnelles et par leurs richesses long-temps accumulées dans le secret, à réunir autour d'eux un nombre d'hommes suffisants pour se faire craindre de leurs voisins et se rendre utiles ou formidables à la Porte.
Le gouvernement turc punissait autrefois, comme un acte de rébellion, tous les rassembleiuents militaires qui continuaient à exister malgré ses ordres. Mais depuis que les janissaires devenus indociles, sont souvent plus nuisibles qu'utiles à l'autorité souveraine , que les troupes féodales, ou topraclis, ne servent en général qu'à embarrasser la marche des armées , à consommer inutilement beaucoup de vivres et de fourrages et à ravager les provinces , le gouvernement turc s'est vu obligé de mettre presque tout son espoir dans les serratculis et surtout dans les troupes particulières , soudoyées par les pachas.
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Ces troupes particulières, qui ont composé la principale force des armées ottomanes dans la dernière guerre contre les Russes, ont pour ainsi dire transformé la Turquie en une aggrégatioa de petits souverains, qui se surveillent mutuellement, qui combattent souvent entre eux et qui n'ont d'autre point politique de réunion, que le Grand - Seigneur auquel ils désobéissent fréquemment, en ne cessant jamais de le reconnaître pour leur chef suprême. Ils présenteraient une image exacte de ce qu'était l'empire germanique , dans les derniers temps , si les pachas et les ayans parvenaient à fiiire ce qu'Ali -pacha de Janina a déjà exécuté avec succès dans ses états , c'est-à-dire, à rendre les pachalics et les gouvernements héréditaires dans leurs familles.
Observations générales ^ sur la tactique des Turcs.
Les armées turques, qui conquirent tant de royaumes, avaient une excellente lactique, dont tous les auteurs contemporains s'accordent à faire le plus grand éloge. Leur cavalerie , composée de chevaux forts, vigoureux et inl^itigables et d'hommes bien armés et sans cesse exercés , ne cédait pas par le courage à nos brillants et
valeureux chevaliers des temps de la féodalité et les surpassaient en discipline. Leur infanterie vivant sous un régime austère et s'occupant continuellement de manœuvres et d'exercices sous les yeux de leurs monarques guerriers avait une immense supériorité sur tous ces vilains mal armés, qui suivaient à pied les chevaliers chrétiens.
Ces deux armes , au lieu d'agir inconsidérément et en isolant leurs mouvements, ne recevaient leur impulsion que de la main du chef; la cavalerie couvrait les deux ailes de l'armée et remplissait les intervalles des diverses colonnes d'infanterie. Une forte réserve composée de troupes d'élite se tenait toujours prête à réparer les accidents .et à soutenir les corps qui étaient ou paraissaient accablés par des forces supérieures.
Les Turcs ont toujours fait usage de l'ordre profond dans toutes leurs manœuvres d'attaque et de défense , et c'est dans l'emploi sagement combiné des divers groupes de cavalerie et d'infanterie , qui se mêlaient et s'appuyaient mutuellement, suivant les circonstances et les localités, que consistait le mérite principal de la tactique de leurs généraux. Les évolutions sur trois rangs et en ligne leur ont toujours été inconnues.
Les anciensTurcs, suivant Calchondille, étaient très-savants dans la castramétation. L'assiette de
leurs camps était toujours bien choisie; les divers corps étaient placés dans un ordre parfait; la plus grande tranquillité et propreté y régnaient sanscessc.Dcsrelranchementsconstruitsavecsoin les mettaient à l'abri de toutes surprises et lorsque l'occupation précaire d'une position ne leur donnait pas le temps de s'y retrancher, les chariots de bagages étaient toujours disposés de manière à opposer à l'ennemi des obstacles difficiles à vaincre.
Les Turcs ont été les premiers à faire usage de pontons portés sur des baquets pour la construction des ponts. Ils sont aussi les inventeurs de» tranchées et des parallèles pour l'attaque des places.
Les Turcs actuels font leurs mouvements en colonnes comme leurs ancêtres; mais il ne savent pas, comme eux, mettre de l'ensemble dans le» manœuvres combinées de leur infanterie et de leur cavalerie. Leurs camps sont en général mal choisis et rarement retranchés. Les cadavres des chevaux, qu'où y laisse pourrir, en rendent le séjour aussi malsain que désagréable. Il ne reste parmi eux aucune trace et aucune idée des baquets et des pontons qui suivaient les armées de Mahomet IV, dans sa première expédition d« Uopgrie.
Ce n'est que depuis l'établissement de l'école du génie de Sulilzé , qu'ils ont appris à connaître, par les soins des officiers européens, en consultant leurs archives militaires et les plans de leurs anciens ingénieurs, ces chemins et ces parallèles de tranchée, dont ceux-ci ont été les inventeurs, et qui ont tant illustré le siège de Candie.
Lorsque les Tartares du Budgeak et de la Crimée dépendaient de la sublime Porte , les corps nombreux de cavalerie légère , qu'ils envoyaient au secours de leurs alliés, servaient par leurs courses continuelles et hardies à éclairer une très-grande étendue de pays en avant des armées ottomanes et permettaient à celles-ci de vivre sans inquiétude et sans prendre de précautions. Les Turcs aveuglément soumis à l'habitude n'ont pas encore changé leur ancien système de surveillance ; mais n'ayant plus les mêmes éclaireurs vigilants , ils ont été plus d'une fois cruellement punis de leur négligence dans le cours des deux dernières guerres. En sentant la grandeur de la perte qu'ils avaient faite, ils n'ont pu s'empêcher de gémir, en pensant que ces mêmes Tartares , qui étaient leur sauve-garde, rendent actuellement à la Russie les services que la sublime Porte en recevait autrefois.
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De la Marine.
Les Turcs, pendant les deux premiers règnes des sultans Osman I" et Orcan, n'avaient aucune idée de la marine et témoignaient pour la mer cet éloignement qu'elle inspire aux peuples des montagnes ou de l'intérieur des continents. Quoiqu'ils se fussent déjà rendus maîtres du golfe de Nicomédie et d'une grande partie de la côte orientale de la Proponlide sous le règne d'Orcan, ils regardaient les détroits du Bosphore et de l'Hellespont comme une barrière insurmontable et ce ne fut qu'en 1 556 qu'ils tentèrent le passage du canal de Gallipoli et pénétrèrent dans laThrace, opération hardie, qui décida du sort de l'empire Grec, et que les empereurs de Constantinople auraient pu empêcher en stationnant quelques vaisseaux dans ces mers resserrées.
Lorsque le sultan Mahomet II s'empara de Constantinople , il dirigea son génie actif du côté de la marine , traita avec ménagement les Génois de Galata, en tira d'excellents pilotes et beaucoup de marins, créa une flotte respectable et s'en servit pour soumettre les îles de l'Archipel et lesprovinces maritimes de la Romélie. Ses successeurs immédiats s'occiipèrcnt avec zèle de
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Tagrandissement et du perfectionnement de leur marine, tinrent constamment sur pied des escadres nombreuses , les employèrent utilement pour faciliter la conquête des îles importantes de Chypre et de Rhodes et luttèrent avec succès contre les forces navales de la république de Venise.
Le grand Soliman voulant augmenter sa puissance maritime et diriger l'attention de ses sujets vers la mer, donna au capitan-pacha ou grand-amiral la prééminence sur tous les pachas à trois queues , et attacha les revenus de toutes les îles de l'Archipel et de quelques provinces maritimes au département de la marine.
Mais la bataille de Lépante fut funeste à la puissance navale des Turcs. Depuis ce co^p terrible la marine Ottomane n'a plus eu d'éclat.
Avant la guerre terminée par le traité de Kainardgi les flottes turques, qui ne sortaient du port de Constantinople que pendant les mois d'été pour croiser dans les mers de la Syrie et de l'Archipel et pour purger ces parages des pirates , qui ont encore la coutume de les infester j étaient composées de gros vaisseaux de guerre, nqmmés caravelles, et de frégates.
Ces caravelles ayant leur pouppe surchargée d'une monstrueuse dunette , étaient hautes ;
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courtes , mal gréées , et ne pouvaient guère naviguer que dans la saison favorable , choisie pour leur apparition dans ces mers. Les capitaines , pris parmi les valets du capitaine-pacha ou des grands personnages du sérail et de la Porte, n'agissaient que comme simples passagers , et laissaient diriger toute la manœuvre par des pilotes provençaux ou grecs. Ces derniers n'ayant à leur disposition que des matelots indociles , inexpérimentés et ramassés à la hâte dans toutes les rues de Constantinople , mettaient leur confiance dans les esclaves chrétiens , renfermés dans le bagne , et surtout dans les matelots , qui avaient été pris sur les corsaires de l'ordre de Malthe.
L'artillerie de ces vaisseaux , formée de pièces de toutes espèces de calibre , et portées sur des affûts à longs flasques , empêchait souvent de faire feu des deux bords.
Lorsqu'une de ces caravelles était attaquée , la confusion ne tardait pas à se mettre parmi les éléments bizarres qui formaient son équipage. Le capitaine ignorant , mais responsable sur sa tête de la conservation du bâtiment , reprenait alors le commandement et se doimait beaucoup de mouvement pour tout confondre. Les matelots turcs étaicat toujours prêts à crier à la trahison
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contre leurs camarades d'une autre religion , et surtout contre les malheureux esclaves qui exécutaient les manœuvres. Leurs cris menaçants se mêlaient aux plaintes des canonniers , à qui on apportait rarement les boulets et les gargousses convenables à leurs pièces. L'infortuné pilote , assourdi par les vociférations et par les menaces du capitaine et des matelots musulmans , ordonnait en tremblant la manœuvre au milieu des poignards dirigés contre lui.
Dans cet état de choses , ces caravelles ne pouvaient faire qu'une faible résistance quand elles étaient attaquées avec vigueur ; aussi l'histoire des chevaliers de Malthe nous présentet-elle des exemples nombreux de ces énormes vaisseaux attaqués et prispar des bâtiments maltais , qui n'avaient pas la sixième partie de leur force et de leur volume.
Lorsque les Russes montrèrent aux yeux étonnés des Turcs une flotte ennemie , qui , partie de la mer Baltique , avait pénétré jusque dans l'Archipel , et que la malheureuse issue du co nbat de ïchesmé eut fait sentir au gouvernement ottoman les défauts des anciens vaisseaux et de leurs équipages ; la construction des caravelles fut abandonnée. Les vaisseaux turcs prirent une forme qui se- rapprochait de celle des vaisseaux
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européens ; mais leur armement , la composition de leurs équipages et l'ignorance des capitaines n'éprouvèrent aucun changement.
Les efforts continuels de l'infatigable Hassanpacha (i) ne servirent qu'à augmenter le nombre des navires et à perfectionner un peu le matériel de la marine. Mais quoiqu'il eût établi une école pour l'instruction des officiers et des casernes spacieuses pour le logement des galiondgis , les officiers continuèrent à croupir dans leur honteuse ignorance , et les marins ne cessèrent pas d'être turbulents, féroces et indisciplinés.
Le règne du sultan Sélim fut l'époque où l'ancien système de construction navale fut enlièrement abandonné. Le choix que ce prince fit de Culchuk-IIusseyn-pacha (2) , un de ses pages favoris, pour la dignité de capitan-pacha , fut un
(1) Ilassan-pacha , né à Alger et sorti de la classe des simples matelots, se lit remarquer par une bravoure briîlanle au combat de Tchesmé. Il fut fait capilan-paclia cl occupa pendant plusieurs années cette place éroincnle.
(2) Husseyn , né en Géorgie , avaii été donné au sultan Sélim, pour le servir pendant sa première jeunesse et sa captivité. Le jeune esclave sut plaire à son maître. Celuici apprécia ses talents naturels, le fit capitaine-pacha et bientôt après lui donna une de ses cousiues eu mariage.
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événement heureux pour la marine ottomane. Cutchuk-Husscyn actif , infatigable , hardi , sévère , très-intelligent , extrêmement généreux , et sûr de la faveur de son maître , résolut de faire une révolution complète dans le département qui lui était confié ; il y réussit.
Il engagea son souverain à demander des ingénieurs-constructeurs à la France , son ancienne alliée , et à la Suède , qui par ses dçrniers efforts en faveur des Turcs en méritait également le titre. La France envoya MM. Roi , Brun et Benoit. La Suède fit passer à Constantinople plusieurs ingénieurs , dont un seul ( M. Rodé ) se rendit utile par la construction d'un bassin et de plusieurs ouvrages hydrauliques.
Les ingénieurs français donnèrent aux vaisseaux turcs la coupe , les proportions et les gréements qui étaient suivis dans le port de Toulon. Les magasins de la marine furent abondamment pourvus de tous les objets nécessaires. Plusieurs chantiers furent mis en activité. Le plus grand ordre y régna. Les anciens établissements marilimes de Rhodes et de Sinope ne tardèrent pas à être mis sur un pied aussi respectable que ceux de Constantinople. La Turquie vit sortir en peu d années de ces trois ports près de vingt vaisseaux de ligne , dont quelques-uns à trois ponts pou-
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\ aient être mis en parallèle avec les plus beaux
navires de la France ou de l'Angleterre.
L'école de marine , fondée par le baron de Tott , rétablie par Hassan-Pacha , fut mise par Cutchuk-Husseyn en état de pouvoir être utile. Des professeurs habiles , dirigéspar des ingénieurs européens furent chargés de l'instruction de pkis de deux cents élèves qui , divisés en deux classes , étaient destinés à fournir des officiers pour la marine, et des ingénieurs pour la construction navale.
Les marins , encouragés par les largesses de Cutchuk-Husseyn et contenus par sa sévérité inexorable , cessèrent d'être redoutables aux habitants de Constantinople par leur licence et par leurs excès. Ils furent souvent occupés et exercés dans des croisières , sur les mers de l'Archipel et de la Syrie.
Les superbes forêts de la chaîne méridionale du Taurus et de ses nombreux contreforts furent mises sous l'inspection d'hommes instruits , qui en réglèrent les coupes et en assurèrent la conservation. Les mines fort riches de cuivre des environs de Tocat et de Trébisonde furent soumises à une sage régie. Elles augmentèrent considérablement les revenus publics et fournirent abondamment tout le métal nécessaire pour le doublage des vaisseaux de l'État,
Toutes ces améliorations faites en peu d'aanées et la force navale de la Turquie , élevée au point de la faire figurer parmi les puissances maritimes de l'Europe , prouvent ce que peut le génie d'un seul homme dans ces contrées si riches et si favorisées de la nature. Mais la mort de Cutchuk-Husseyn et surtout la déposition du sultan Salim , ont fait retomber la marine dans son état primitif de faiblesse et de langueur. Les maté/iaux devinrent rares ; les établissements d'instruction furent négligés ; les marins ou galiondgis reprirent leur première licence ; l'argent manqua , et les constructions nouvelles ne suffirent plus pour remplacer les vides que la main destructive du temps causa promptement parmi ces machines si périssables et si fragiles. On peut craindre avec raison que la marine turque ne soit réduite en peu d'années à quelques bonnes frégates et à un petit nombre de vaisseaux de ligne , incapables de servir. ( 1 )
Cependant en voyant le superbe port Je Constanlinople , calme dans tous les temps , et où plus de cinquante vaisseaux de ligne peuvent
I ( <*) Le gouvernement turc , depuis huit ans , n'a construit qu'un ou deux vaisseaux de ligne et une demidouzaine de frégates.
mouiller sans danger ; en longeant le détroit du Bosphore , qui sur une longueur de sept lieues et sur une largeur moyenne de cinq à six cents toises , offre partout un mouillage tranquille , commode , et d'une bonne tenue; en parcourant la Propontide ou mer de Marmara , ce vaste et magnifique bassin , d'environ quatre cents lieues carrées de surface , où des escadres nouvellement armées peuvent manœuvrer , jeter l'ancre , s'exercer et former leurs équipages sans crainte qu'un ennemi plus fort ou plus expérimenté "vienne les interrompre ; en descendant le célèbre détroit des Dardanelles , facile à défendre , et qu'on doit regarder comme un port sûr dans toute sa longueur de près de vingt lieues , on ne peut s'empêcher de reconnaître que cet empire oyant en même temps à sa disposition une population nombreuse et des ressources immenses pour le matériel de la marine, pourrait devenir facilement et en peu de temps une des première» puissances maritimes de l'Europe.
Des Reçejius de l'empire ottoman.
Les revenus de l'empire ottoman se composent de deux parties ; r. ceux du miri ou trésor public ; 2°. ceux du hasné ou trésor particulier du Grand-Seigneur.
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Les revenus du miri sont soumis à une comptabilité très-compliquée , mais sagement distribuée dans ses détails. Le grand terfterdar est le contrôleur en chef des finances. Tous les comptes doivent être soumis à son approbation. Aucune somme , quelque petite qu'elle soit , ne peut sortir des caisses du trésor public sans son ordre particulier.
Les principaux bureaux de la terfterdarie sont au nombre de douze. Les emplois de chefs de ces bureaux sont regardés comme très-honorables ; les ministres non militaires , en quittant leurs fonctions , sont charmés de pouvoir les obtenir. Un archiviste est attaché à chacun de ces bureaux.
1°. Le premier de ces bureaux est celui du bach-moukassébé. On y règle la comptabilité générale.
2". Celui du buyuk-rousmanié est chargé de la rentrée des deniers publics et de donner les acquits définitifs.
5°. Malié est le bureau d'où sortent tous les firmans relatifs aux finances ; les berattes ou lettres patentes qui paient un droit aii Gouvernement , telles que celles qui sont relatives aux uominations des métropolitains , grecs , latins ,
arméniens, sont délivrées par le chef de ce
bureau.
4°. Malikiané est le hitreati où Ton afFcrme tous les domaines nationaux et les revenus publics , qui ne sont pas en régie.
5°. Le merkoufat est le bureau de l'administration des postes. Il est chargé en même temps de l'approvisionnement de la capitale.
6°. Buyuk-vakouf et kutchuk-vakouf sont deux bureaux établis pour la régie et la comptal)ililé des biens et revenus appartenant aux mosquées de fondation impériale.
7". Le maden-calerai est le bureau chargé des produits des mines.
8°. Le buyuk-calemi est chargé des dépenses relatives à l'entretien des grandes forteresses.
9°. Le kutchuk-calemt doit s'occuper des frais relatifs aux forteresses du second ordre. '-"^ lo". Le haremein est chargé d'administrer les devenus des villes saintes.
1 1°. Le broussa-calemi a l'administration particulière des revenus de la province de Brousse, qui ayant été l'ancienne capitale de l'empire oltoman est soumise à un système moins oppressif de ttixation. ■ , 13°. Le mulsalefat a seul le droit de recueillir
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les successions de ceux qui ont encouru la peine de mort et de confiscation.
Les comptes de tous ces bureaux sont soumis à l'inspection du premier d'entre eux qui est le bach-moukasscbé , d'où émanent tous les mandats sur le trésor pour les difl'ércnts services (i).
Le terfterdar envoie tous les jours au grandvisir un état de situation des finances ainsi que de la rentrée et de la sortie des fonds pendant les vingt-quatre heures. Celte comptabilité journalière , la sage répartition des bureaux et la simplicité du travail , y font régner le plus grand ordre ; et quoique dans ce gouvernement orageux
(i) Tout homme qui a une somme à réclamer du gouvernement turc pour appointements , pensions, ou fournitures, doit présenter sa demande, avec des pièces à l'appui , au bureavi de la comptabilité générale. Le chef de bureau énonce son opinion par écrit , sur la validité de la demande , et envoie sa déclaration au terfterdar et au grand-visir. Si ces deux personnages approuvent la décision du bach-moukassébé , et si celle-ci est favorable à la demande du solliciteur , on prépare dans les mêmes bureaux un teskeré ou mandat sur le trésor public. Celle nouvelle pièce doit être revêtue de la signature du grandtrésorier , du grand-visir et du tchiaous-bachy (ce dernier servant à confirmer la signature du premier ministre) , elle devient alors un ordre payable au porteur et sans quittance par le caissier du uiiri.
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les terftcrdars et les chefs d'administration soient souvent les victimes des intrigues de la cour ou des mouvements populaires , le système des finances n'est pas dérangé , parce que les employés subalternes n'ont rien à craindre de ces vicissitudes , ne sont pas changés et continuent à diriger sur des principes invariables la marche des ufFaires de ce département. Les impôts sont assez modiques. Les terres ne paient que la dîme ; mais le produit de cet impôt n'entre guère dans les caisses de l'Etat ; une grande partie en a été détournée depuis longtemps pour former de nouveaux timars , lorsque les terres de conquête , destinées à cet usage , avaient été entièrement distribuées.
Les maisons mulkte , ou libres ,. ne paient qu'un droit , qui varie depuis quatre jusqu'à douze piastres par an. Celles qui dépendent du vakouf , et appartiennent aux mosquées ( et c'est la grande majorité) ne paient aucun impôt, comme servant à l'entretien du culte. Ces deux objets , qui devraient composer une des principales branches des revenus du Gouvernement, ne procurent pas au miri la somme de huit millions de francs. Les domaines de la couronne devraient être considérables, puisque le tiers de tout le territoire conquis appartenait de droit au souverain. Mai»
la manie des legs pieux, et de la fondation fastueuse de ces grands et riches établissements, connus sous le nom de mosquées impériales, et que chaque souverain a le droit de bâtir pour éterniser son nom , après avoir remporté quelque victoire sur les ennemis de l'Islamisme , ont absorbe une grande partie des domaines de la couronne. Ceux qui restent sont peu considérables , et n'augmentent pas de dix millions de francs les revenus de l'empire.
Les douanes de Constantinople , de Smyrne et des autres Échelles du Levant produisaient autrefois un revenu coniidérable , parce que la population étant plus riche et plus nombreuse, faisait une plus grande consommation de marchandises européennes, et n'avait pas encore adopté aussi généralement qu'à présent l'u^gc ruineux des cachemires et des marchandises de l'Inde si préjudiciables aux richesses d'un pays, et si faciles à soustraire aux recherches des douaniers. Cependant ce système était contraire aux vues politiques qui dirigent les autres gouvernements , et favorisait les Francs ou étrangers, qui ne payaient que trois pour cent de droits d'entrée aux dépens des rayas ou sujets , qui en payaient cinq. Loin de suivre la marche progressive du prix des marchandises importées , il «tait réglé , comme il
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l'est encore en partie, sur un tarif ancien et invariable (i).
Le produit principal de ces douanes consistait sur l'entrée des tabacs , dont la consommation est immense dans ce pays, où celte plante narcotique forme un des besoins essentiels des habitants. Les droits de gabelle ont toujours été fort modiques , et donnent à peine un revenu de deux millions.
Les douanes sans gabelle rendaient à peine douze millions de francs, lorsque le sultan Sélim ayant le projet de former une armée disciplinée à l'européenne , sentit la nécessité d'améliorer ses finances. Il éleva à six pour cent le droit d'entrée des tabacs , assujettit le vin et l'eau-de-vie à un droit de deux paras par oque (2) pour la première de ces denrées, et de quatre paras pour la seconde (5), et soumit les soies, les cotons, les poils de chèvre, le café, les bestiaux, les fruits
( 1 ) Le nouveau tarif arrêté entre la Porte et notre ambassadeur actuel , le marquis de Rivière, nous est certainement avantageux, puisqu'il a été entièrement adopté par l'internonce Autrichien.
(a) L'oque est un poids usité en Turquie et correspond à 400 dragmes.
(."5) Ce droit déplut aux zélés Musulmans , parce qu'il sanctionnait la vente publique de ces liqueurs prohibéei^'
DE CONSTANTINOPLE. ii5
secs , enfin presque toutes les marchandises et denrées du crû du pays a p <yer un impôt modcré à leur entrée dans Constantinople et dans les villes principales (i).
Ces droits triplèrent presque les produits des contributions indirectes , et les portèrent à près de trente-neuf millions de francs.
te kharadgc, ou la capitation que paient tous les rayas ou sujets non musulmans de l'empire , a toujours été une des branches principales des revenusdu gouvernement. Les femmes, lesenfants, les jeunes gens au-dessous de l'âge de quatorze ans , et les mendiants infirmt'S , sont seuls exceptés de cet impôts qui, loin de suivre les rapports des fortunes , ne varie que depuis trois jusqu'à quatorze piastres (2).
Le produit de cette capitation a été destiné
(1) Par les nouveaux droits du sultan Sélim , la soie paie 2 piastres, i5 paras par teffé ; les cotons 1 para par oque ; les. bestiaux , 1 para par tête , et le café , 8 paras par oque.
(ti) La capitation des infidèles est établie par les lois mêmes de l'Alcoran , qui leur permet de continuer à professer leur religion en payant un tribut. Les lois sévères relativement au costume des rayas ont principalement pour but de faire connaître facilement aux collecteurs du kharadge les individus qui doivent payer la capitation.
nG RÉVOLUTIONS
par les premiers empereurs turcs à assurer la solde des janissaires. C'est d'après cette considération que cette puissante milice s'est constituée et déclarée dans tous les temps la protectrice des rayas, et les a souvent garantis collectivement de quelques mesures rigoureuses et cruelles adoptées à leur égard par des empereurs fanatiques.
La capitation étant établie sur une classe divisée en plusieurs nations, lesquelles, soumises par une longue habitude, sont sans moyens de résistance, a pu être modifiée^ d'après la marche progressive du prix des denrées , et a subi un accroissement sensible depuis le dernier siècle. Le kharadge levé sur les seuls rayas de la capitale procure au-miriun revenu de près de six millions. On peut estimer à quinze millions de francs le produit de la capitation dans tout l'empire.
Le gouvernement ottoman pourrait retirer d'assez grands avantages du monopole des grains, que les Turcs trouvèrent établi à Constantinople par ces empereurs grecs qui, réduits à Içur «eulc capitale, cherchaient tous les moyens possibles de se créer des revenus , non pour soudoyer des années capables de défendre leur empire , mais pour soutenir un faste aiTogant et pour satisfaire la foule avide de leurs nombreux courtisans, porteurs de grands titres.
DE CONSTANTINOPLE. ii?
Les cultivateurs ne peuvent pas exporter leur blé hors des liniiles de leur province , et sont obligés de vendre le surplus de leur consommalion pour un prix modique aux préposés du- Gouvernement. Ceux-ci doivent faire passer ces blés dans les greniers publics de Constantinople, seul dépôt , où les boulangers de cette capitale et des environs peuvent se pourvoir des farinesnécessaires à leur manutention.
Ces restrictions contraires à la prospérité générale de l'empire , mais favorables à la popidation de Constantinople , que la Porte a toujours soin de ménager en tenant le pain à un prix trèsmodéré , devraient procurer un revenu considérable au miri : mais la malversation, plus active on Turquie que partout ailleurs, parce qu'elle est soutenue par les grands qui s'y intéressent , détruit presque tous les avantages que ce monopolo devrait produire , et réduit à moins do dix millions le revenu réel que le miri relire de celte mesure ruineuse pour l'agriculuro.
L'exploitation des mines d'or, d'argent, de fer et de cuivre pourrait devenir un objet important à cause de leur richesse et de leur abondance; mais le Gouvernement, accoutumé à être volé par ses subdélégués qu'il rançonne à son tour , a renoncé à l'idée de les faire exploiter pour son
iiB REVOLUTIONS
comprc , les a affermées et en retire trois à quatre
millions de francs.
La plupart des impôts, dont nous venons de faire mention , sont donnés à ferme sous le titre de malikianés aux plus grands personnages do l'empire , contre lesquels personne n'ose lutter aux enchères publiques de Constantinople. Ceuxci en retirent des profils considérables , qui forment quelquefois leurs seuls émoluments pour les divers emplois qu'ils occupent. Revendus à des agents subalternes, ces impôts sont augmentés par l'avidité des traitants. La nation paie le double de ce que le gouvernement exige , et les rayas , toujours fidbles et souvent persécutés impunément , supportent vu grande partie le poids de ces aggravations.
Le sultan Sélim avait cherché à mettre fin à ces abus, et avait soumis à une régie , dont luimême avait inventé le mode d'administration , les malikianés les plus forts (.*t les plus productifs. Cette opération , qui existe encore en partie et contre laquelle luttent sans cesse les principaux agents de l'autorité souveraine , a fait regagner au miri un revenu annuel de plus de six millions.
Ce monarque infortuné, qui ne s'occupait que du bonheur de son peuple et de la prospérité de son pays , connaissant l'inutilité du service des
troupes féodales ou topraclis , avait ordonné que tous les timars au-dessus de cinquante mille piastres de revenu rentreraient dans les domaines de la couronne après la mort des titulaires actuels , et seraient attachés au miri. Celuici fut autorisé par un firman à exiger annuellement i,5oo aspres des beys , 800 des zaïms , et 120 des timariots. Les tavernes souvent proscrites et toujours improductives furent soumises par ce monarque éclairé à un droit de licence , qui augmenta les revenus du gouvernement ; le renouvellement annuel des firmans et berattes de nomination à toutes les charges publiques devint aussi une nouvelle source de richesses pour l'état , parce que chaque brevet ou patente fut soumis à une taxe proportionnée à l'importance et au produit de ces emplois.
Les sages dispositions de Sélim , ses nouveaux impôts, sa vigilance continuelle parvinrent enfin à faire monter à près de deux cent mille bourses ou plus de cent millions de francs les revenus du miri , qui ne s'élevaient pas à cent mille bourses , lorsque ce prince monta sur le trône ( 1 ) .
(i) Lorsque le sultan Sélim fut déposé, la faction triomphante demanda au nom du peuple rabolition dçs taxes établies par ce prince. Mais les besoins du gouver-
Mais le sultan Sélim entraîné par les embarras continuels des trois guerres qui affligèrent son règne , fut obligé , pour faire face à ses dépenses , de continuer à faire usage de la voie pernicieuse de l'altération des monnaies, mesure, dont il reconnaissait en gémissant les abus et la tendance fulïeste. Cette altération fut faite même avec si peu dft modération , quelapiastrelurque, qui se soutenait encore à cinquante sous au commencement du règne de ce prince, était tombée à trente sous vers le temps de sa déposition (i).
Je ne m'arrêterai pas à détailler les effets nuisibles qui résultent d'une pareille mesure, laquelle ne tend pas seulement à anticiper sur les revenus, mais encore à les détruire. Je ne la comparerai pas à la voie des emprunts perpétuels ou rachclables , laquelle, en accroissant les charges futures d'un pays par le paiement des intérêts annuels, tend du moins à donner une plus grande circulation aux capitaux. Je me contenterai de
iiement furent plus écoutés que les cris des séditieux et les taxes restèrent , quoiqu'elles eussent été destinées Ijrimitivement au soutien des nizam-seditfes.
(i) Cette conduite imprudente, qui date du commencement du i8* siècle , a réduit la piastre turque , (|u» valait encore près de cinq francs à cette époqu;- . a-i cinquième de sa valeur primitive.
DE CONSTANÏINOPLE. i2T
faire observer que, dans un pays régi par des lois presqu'invariables et par un système d'administration fondé sur d'anciens usages , et où l'établissement d'une nouvelle taxe produit toujours une réaction violente et dangereuse contre le souverain , les contributious ne pourront jamais éprouver une hausse numérique proportionnée à la dépréciation de la monnaie courante.
Il en résulte que, quoique le Gouvernement retire toujours des anciennes impositions la même quantité nominale , et ne paie la solde des troupes et les salaires des employés que sur l'ancien tarif, cependant les produits dos taxes, qui existaient avant le sultan Sélini , se trouvent réduits au tiers et au quart de leur ancienne valeur réelle, parce que les dépenses de l'habillement , de l'armement et de 1 entrelien des armées , l'achat du matériel nécessaire aux diverses admi*nistratious , et la main d'œuvre ont dû se ressentir inévitablement des variations successives de la valeur intrinsèque des monnaies courantes.
Quand on considère la vaste étendue de cet empire , le haut prix de la main d'œuvre et le luxe effréné qui règne dans toutes les classes, surtout dans la plus élevée , on ne conçoit pas facilement comment, avec un revenu d'environ cent millions de francs , le gouvernement ottoman peut faire
laa RÉVOLUTIONS
face à tous ses besoins : mais les ministres , qui reçoivent fort peu de choses du trésor public , retirent des limars qu'ils accumulent, et surtout des présents sans lesquels on n'obtient rien dans ce gouvernement corrompu , un revenu nonseulement su (lisant pour leurs dépenses fastueuses , mais encore pour leur permettre d'acheter des bijoux précieux qu'ils s'efforcent de soustraire à l'avidité du fisc , en cas de disgrâce.
Les gouverneurs des provinces et les commandants des villes vivent aux dépens du pays qu'ils administrent^ et versent de l'argent dans les caisses du miri.
L'administration de la justice se fait aux dépens des plaideurs et des condamnés. Les juges , qui retirent dix pour cent <le tous les procès , au lieu d'être à charge à l'état', sont obligés de payer une redevance au trésor public.
Les frais du culte sont couverts parles revenus des mosquées , et celles-ci , dont les recettes sont infiniment supérieures aux{lépenses ordinaires , agrancUssent tous les jours leurs imnîenses capitaux.
Les grandes routes et les édifices publics sont en général réparés et entretenus par des legs <p l'une piété éclairée a destinés à cet usage. Si les produits de ces fondations ne sufii^onl pas , le
DE CONSTANTINOPLE. ia3
déficit des dépenses reste à la charge des provinces. C'est également aux frais des provinces que sont faites les réparations peu considérables des places de guerre qui y sont enclavées. Nous avons vu que, lorsqu'il s'agit de la construction d'une nouvelle place ou de l'addilion de qu(;lques ouvrages importants aux fortiftcations d'une ancienne ville de guerre , la Porte , suivant son ancienne coutume, choisit un ou deux individus enrichis au service de l'état , et les force à dépenser pour l'intérêt général une partie de leurs richesses acquises aux dépens du public.
Les chefs militaires et les principaux olliciers des corps permanents retirent leurs appointements d'un ou plusieurs timars mis à leur disposition.
La marine jouit exclusivement de tous les revenus des îles de l'Archipel et de quehjues provinces maritimes , et n'a commencé à être à charge à l'état que depuis que ces îles et ces provinces ont été appauvries par les vexations continuelles d'une administration tyraunique. Son matériel et celui de l'artillerie ne coûtent rien au miri.
Lorsqu'une nouvelle guerre contre les infidèles nécessite des dépenses extraordinaires , le Crand- Seigncur a le droit alors de lever une contribu-
tion particulière sous le titre de salanié sur tous SCS Sujets , et d'en étendre même l'application aux propriétés ecclésiastiques.
C'est ainsi qu'avec un revenu de près de cent millions de francs le gouvernement ottoman parvient à subvenir à tous ses besoins, à remplir ses engagements avec exactitude et à mettre ses dépenses annuelles au niveau de ses recettes.
La caisse particulière du Grand-Seigneur, sous le nom de hasné , a pour revenus l'investiture des pachalics , le droit d'hérédité du souverain à l'égard de tous les agents de son pouvoir militaire et civil , les tributs de l'Egypte et ceux des provinces de Valachie et de Moldavie, les diverses denrées fournies par quelques provinces pour l'usage du sérail , et enfin les présents envoyés au monarque à l'occasion de la circoncision des jeunes princes et des fêtes aimuelles des Beyrams.
Ces revenus sont presque tous accidentels et indéterminés ; cependant ils sufllsent aux dépenses énormes du sérail , égalent et quelquefois surpassent ceux du miri et permettent aux sultans économes de satisfaire une manie assez commune parmi les princes de la dynastie ottomane, celle d'accumuler et de laisser après leur mort un trésor considérable.
iUnsi la substance arrachée aux peuples par
DE CONSTANTINOPLE. ^ isj des administrateurs insatiables n'est pas perdue pour le souverain. Mais la Turquie , victime de ce système aussi absurde que vicieux , voit dépérir insensiblement sa population , son agriculture, son commerce et toutes les branches do son ancienne industrie.
Les biens des mosquées , qui n'étaient composés primitivement que du tiers des terres conquises , ont absorbé par des acquisitions successives les deux tiers des propriétés immobilières de l'empire. Les mosquées doivent cet aceroissement considtTable de fortune aux legs pieux des souverains et des riches particuliers , aux fondations des mosquées impériales et surtout au système des vakoufs. Tout particulier possesseur d'un immeuble , qu'il désire mettre à l'abri de la rapacité du Gouvernement et conserver à ses descendants directs, le cède pour une somme modique à une mosquée , à condition que celle-ci n'en aura la possession libre et entière qu'après l'extinction de la descendance linéale et directe du vendeur.
Par ce contrat nommé vakouf , qui exclut à perpétuité de tout droit de succession à cet inS^ meuble toutes les branches collatérales de lu' liimille du vendeur , la mosquée devient le pro-^
ia6 RlWOLUTIONii
prictairc principal et reçoit annuellement une
faible redevance à titre de loyer.
La peste par ses ravages , qui éteignent en peu de temps des familles entières , semble destinée à favoriser l'avarice des prêtres d'une religion , qui défend de s'en garantir. C'est ainsi qu'on voit tomber tous les jours , dans le gouffre des possessions immenses des mosquées, tant de propriétés qui n'en peuvent plus sortir.
Si par une révolution heureuse les monarques ottomans pouvaient reprendre tous les timars et les biens des mosquées en se chargeant des dépenses du culte , et soumettre en même temps les revenus de l'état à une sage administration , la Porte retirerait facilement cinq à six cent millions de francs de toutes ses possessions asiatiques et eur3péennes. Le souverain. deviendrait fort, parce qu'il serait riche; la corruption, le Toi et le péculat ne formeraient plus la base vicieuse de l'administration de cet empire ; l'ordre et la prospérité publique renaîtraient en peu de temps , et la Turquie reprendrait eu Europe la place éminente, qui lui appartient par sa position, ses ressources naturelles et sa nombreuse population.
DE CONSTANÏINOPLE. lay
Oh sensations générales sur le Commerce de la Turquie.
Avant que le commerce de l'Inde eût pris une nouvelle direction vers le milieu du dik-septième siècle et que les Européens , en créant des colonies en Amérique , eussent procuré de nouveaux débouchés à leur activité industrieuse , le Levant était le grand théâtre des spéculations de» principaux commerçants de l'Europe .On allait y chercher les marchandises de Tlndc et de la Perse . les drogues de la Tartaricct les produils riches et variés des provinces Ottomanes et de l'Arabie. Ce commerce concentré pendant longtemps entre les mains des Vénitiens et des Génois soutenait la puissance et faisait la richesse de ces deux républiques. Celles-ci n'en tirèrent jamais les profits dont il était susceptible , à cause de leur jalousie mutuelle. Le sénat de Venise sacrifia souvent ses avantages commerciaux à l'orgueil de sa domination sur quelques îles de l'Archipel , €t lutta avec gloire , mais sans succès , contre la Turquie, dans le temps de sa splendeur et de sa plus grande force.
Les ressources du commerce du Levant restèrent longtemps inconnues aux autres nations do
iî8 RÉVOLUTIONS
l'Europe, Jacques-Cœur, dans le cours du quinzième siècle, étonna nos ancêtres par la prompte eréation et la grandeur de sa fortune colossale qu'il devait, dit-on, au commerce du Levant, et passa pour sorcier aux yeux du vulgaire.
Les Anglais qui connurent de bonne heure les grands avantages qui résultent du commerce extérieur , dirigèrent dès le seizième siècle leur attention vers l'Orient. Leur compagnie du Levant fut créée sous le règne de Jacques I", environ cinquante ans avant l'expédition des Chartes qui constituèrent les compagnies des deux Indes et du Sud. C'est au commerce de Turqiiie que les plus anciennes maisons commerçantes de la Cité de Londres doivent le commencement de leur fortune ; i). C'est en se livrant à des spéculations heureuses dans cette partie du monde , que les plus illustres familles d'Angleterre parvinrent à réparer les pertes qu'elles avaient éprouvées dans le cours des guerres civiles. Le titre de facteur de la compagnie du Levant fut longtemps considéré en Angleterre comme extrêmement hono-
(i) Le fameux Ilamptlen, si célèbre duus les guerres civiles (lu rf'gne <1c Cliarks I" , était facteur de la compagnie anglaise du Levant, et mourut àtonslaiitinople, où l'on voit encore son tombeau.
DE CONSTANTINOPLE. la^
rable , et il conserve encore une partie de son ancien éclat , malgré la décadence actuelle de cette faible branche de l'imniense coininerce de la Grande-Bretagne.
La France , qwi a eu des relations amicale» avec la Turquie dès le commencement du seizième siècle , s'est laissé devancer dans le commerce du Levant comme dans celui des Indes orientâtes et de l'Amérique par l'Angleterre et la Hollande. Cependant M. le baron de Brèves ( i ), ambassadeur de Henri IV , près la sublime Porte , était parvenu par sonadresse insinuante à obtenir les plusgrands avantages commerciaux en fiweur de la France , s'était fait constituer par la Porte le protecteur de tous les Francs trafiquant dans le Levant, eti avait réussi à obtenir un firman du Grand - Seigneur, qui défendait à tous les bâtiments euro-péens de se présenter dans les mers de Turquie sous un autre pavillon que celui de France.
Mais l'esprit belliqueux et turbulent né de nos guerres civiles , lequel animait alors toute la nation , la misère générale et les orages continuels du règne de Louis XIII et des premières années deceluide Louis XI Vdonnaient peu de dispositions aux Français pour leS spéculations commerciales.
(i) C'est celui qui a fait bâtir le palaisde France à Pera*
i5o RÉVOLUTIONS
Ce ne fut que lorsque Colbert par fie sages dispositions eut ranimé l'industrie nationale et favorisé le commerce extérieur , que les négociants français dirigèrent leur attention du côté de 11 Turquie. Nos manufactures de Lyon , du Languedoc et de la Provence furent animées par ce commerce , dont les retours étaient aussi avantageux que les envois.
Les grands profits qui résultaient du commerce de ces riches contrées , devinrent un puissant motif de h tine et de jalousie entre les puissances maritimes qui y participaient.
Les parages de la Turquie furent souvent témoins de combats terribles que se livrèrent les flottes rivales de l'Angleterre , de la France et de la Hollande , et dans lesquels s'illustrèrent les Buyter et les Duquesne.
Un séjour de quelques années dans le Levant suffisait dans ces temps heureux pour faire la fortune d'un négociant actif et économe. C'est avec une surprise mêlée d'envie , que les commerçants actuels observent par la lecture des livres de»correspondancc de leurs prédécesseurs , qu'une spéculation était alors regardée comme peu heureuse , si elle ne produisait qu'un profit net de vingt-cinq à trente pour cent sur laTacture. . Cependant les Hollandais, s'étanl rendus maîtres
DE CONSTANÏINOPLE. i3i
du cap de Bonne-Espérance et ayant formé de nombreux établissements dans les îles les plus riches de la mer des Indes , se retirèrent peu-àpeu du Levant Vers le commencement dn 18". siècle pour diriger la plus grande partie de leurs capitaux vers le riche et immense marché des Jles des épiceries et de la presqu'île de l'Indostan.
Les Anglais négociants et conquérants à la fois, ayant arraché plusieurs des îles Antilles à l'Espagne , fondé un vaste empire sur le continent de l'Amérique septentrionale, établi de nombreux comptoirs sur la côte d'Afrique , et étant devenus maîtres de la riche province du Bengale , où ils prenaient et achetaient de première main les marchandises de l'Inde , se montrèrent avec moins d'alïluence dans les marchés de la Turquie. Le nombre des facteurs anglais établis dans les échelles diminua à tel point , que la compagnie du Levant, qui avait été chargée , par les conditions de sa charte de création , de toutes les dépenses relatives à l'entretien de l'ambassade et des consuls d'Angleterre en Turquie, se vit obligée en 1754 d'avoir recours à la bienfaisance du parlement britannique. Celui-ci, voulant encourager cette ancienne et respectable branche du commerce de l'Angleterre et se trompant sur la cause du mal, crut qu'il suffisait de mettre fin au
,3a BJÉVOLUTIONS
monopole , et permit à tout particulier de faire librement le commerce du Levant en payant une faible redevai>ce à la compagnie , et en prometttint par serment d'oljéir à ses règlements et aux ordres de ses gouverneurs. La factorerie du Levant continua à être chargée de l'entretien des ambassadeurs et des consuls : mais , devenant plus pauvre de jour en jour, elle n'a pu faire fiice à ses obligations , et le gouvernement anglais s'est ■v,u obligé dernièrement de payer lui-même se&, représentants et ses agents consulaires.
La France , à qui le commerce du Levant convient beaucoup plus qu'auxdeuxautrespuissauee& à cause de sa proximité de la Turquie , mit toujours beaucoup de zèle à entretenir, ses relations, commerciales avec elle , et proflta de quelques circonstances politiques pour leur donner un plus grand développemeijt. Outre l'envoi du produit de ses manufactures et d€s denrées de ses colonies , ellç avait trouvé le moyen d'établir qntreles provinces maritimes de l'empire ottoman un commerce do cabotage , qui lui était plus profitable que celui de ses liaisons directes.
La terreur, que les corsaires maltais (i ) inspi-
(i) Par ces corsaires niuilais , je u'aî pas l'iiitenlion d« Résigner itis bâtiments armés upparlenant à Tordre d»
DE CONSTANTINOPLE. î^
raient dans tous ces parages , engageait les commerçants turcs à se servir de bâtiments français pdtïr fa ire transporter avec sûreté leurs marchandises d'une Echelle à l'autre.
Le commerce français du Levant , favorisé pii'r toutes ces circonstances , était devenu actif et avantageux. La France , d'après les calculs de M. Peyssonel, y employait encore en 1792 un capital de trente millions de francs. Ce capital y circulait avec une extrême rapidité , tant à cause de la promptitude d<^fenvois et des retours- dans le comïnerce dire^^ que de l'activité des opérations particulières qui avaient lieu entre les difTéreïiteS Échelles.
11 est à craindre que les ressources , que la France retirait du commerce du Levant avant la guerre de 1790 , n'aient disparu pour toujours. Les riches capitalistes de Marseille , de Lyon et de nos provinces méridioilaîcs ont péri presque tous avec leurs richesses. Notre colonie de Saint-Domingue d'où nos iwgociants de là Provence
Sainl-Jean-de- Jérusalem, et commandées par des rhevalîers ; mais des embarcations souvent légères dirigées par des aventuriers de toute espèce et dont l'argiement «taitautorise'par le Grand-Maître, en sa qualité de souverain de l'île de Malte-
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reliraient les plus utiles denrées de leur commerce du Levant , languit sous la domination de deux hommes de couleur, qui se disputent la souveraineté. Malle , dont les corsaires aussi audacieux, qu'avides en effrayant les Turcs les obligeaient à avoir recours à la protection du pavillon de France , a passé sous le joug de l'Angleterre. La Porte, qui a été justement irritée contre nous à cause de notre invasion de l'Egypte , n'a plus pour nous cette prédilection et cette confiance , qu'elle nous témoignait autrdjkis comme à ses plus anciens et plus fidèles^Bliés. Les négociants turcs , n'ayant plus depuis long-temps de communicalion directe avec nos ports , se sont procuré par d'autres voies les marchandises quenous avions coutume de leur fournir.
Les négociants français aussi bien que ceux de la Hollande et de l'Angleterre s'accordaient d'ailleurs à se plaindre, plusieurs années avant l'époque de notre révolution, que le commerce du Levant n'offrait plus les mêmes avantages qu'autrefois, et attribuaient le peu de débit de leurs marchandises et la diminution de leurs profits à la misère toujours croissante et à la dépopulation de la Turquie ( i ). Celle-ci doit avoir eu nécessairement
(i) Celte dépopnlalion est tellement sensible dan»
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une grande influence sur la décadence du commerce des Francs dans le Levant, mais elle n'en est pas la seule cause.
Je crois qu'on ferait bien de regarder comme les causes principales du peu de succès de nos spéculations commerciales en Turquie, le réveil de la nation grecque , les progrès rapides qu'elle a faits depuis environ cinquante ans dans la civilisation et surtout l'introduction deses négociants dans le commerce de notre continent. Autrefois les Grecs accablés sous le joug du despotisme ottoman, ne portaient pas les spéculations de leur commerce languissant et timide au-delà des limites de l'empire turc et recevaient, à Texemple de leurs maîtres, les marchandises d'Europe de la main des facteurs européens établis dans les échelles. Mais réveillés depuis près de cinquante ans par l'espérance souvent trompée d'un avenir plus |ieureux, ils ont cultivé notre langue, adopté une partie de nos mœurs et de nos usages et ont cher<:hé à connaître l'Europe en la parcourant. Leurs négociants, aussi sagaces que hardis,
quelques provinces , que de vingt villages florissants, qui existaient autrefois dans les environs d'Alej) , ou on voit à peine quatre ou cinq. La tyrannie des gouverneurs des provinces force les habitants des campagnes à se retirer dans les villes , où bientôt la misère les dévore.
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n'ont pas tardé à reconnaître qu'en allant chercher eux-mêmes aux époques des grandes foires deLéipsick , Sinigaglia et Beaucaire, les marchandises que les facteurs ■européens y faisaient acheter par leurs correspondants , ils pourraient lutter contre eux et obtenir des profits considérables , même en les débitant à un prix inférieur à celui de leurs rivaux.
On a vu les plus riches d'entre eux quitter leur pays natal , traverser obs-curémenl les villes principales de l'Europe , y vivre avec la plus sordide économie et faire des achats considérables sans avoir aucun commis pour les aider dans leurs courses et dans le travail de leur correspondance.
Pensant que les draps d'Allemagne , cpioiqu'en général grossiers et mal teints , leur convenaient mieux , à cause de la modicité du prix et de la facilité de leur transport par le Danube que ceux de France et d'Angleterre, ils en importèrent une grande quantité en Turquie, les vendirent à un prix modéré et accoutumèrent peu à peu les Turcs à se servir de ces draps et à les préférer aux autres. On les a vus durant la dernière. guerre entre la Turquie et l'Angleterre, faire des expéditions immenses de colon en France, en Suisse et en Autriche , accompagner eux-ménïcs les voilures durant leur long et pénibh; trajet par
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la Hongrie et l'AHcmagne, et montrer autant d'adresse et d'aclivitjé dans leurs opérations commerciales que de parcimonie dans leur manière de vivre.
L'activité des commerçants grecs ne se fit pas remarquer seulement dans Ie-> principales Kchelles ; 011 vit les insulaires de TArchipel et entre autres les habitants de la potitt; île d'Hydra près du golfe d'Athènes , construire des navires de plus de deux cents tonneaux, parcourir la Méditerranée , se lancer dans l'Océan et aller chercher les denrées coloniales à Londres et jusque dans les principaux ports de l'Amérique.
Les Anglais ont coutume de porter dans le Levant des draps dont les Turcs font peu d'usage,. de la clincaillerie, des outils de fer, des montres, des pendules , du plomb , du fer blanc, de l'élain, de la morue, quelques percales et de la cochenille, ainsi que du sucre et du café.
Leurs exportations consistent en soie écrue , cotons, poils de clièvre et de chameau, tapis , café de Moka , drogues médicinales, vin, huiles, boisd'ébène, bois de cyprès, miel, cire et fruits secs.
La France y importait des draps de toute espèce fort estimés dans le pays, de la chncaillerie, des montres de Genève, des denrées colo-
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nialcs, dpsfefs ou bonnets, des toiles et beaucoup de soiries. Elle en retirait à peu près les mêmesobjets que l'Angleterre. La promptitude des envois et des retours rendait ce commerce infiiiimentplus profitable à la France qu'ai' Angleterre. Mais notre commerce avec le Levant dtant contrarié par les causes que j'ai énoncées plus baut' et qui tiennent aux malheureux événemcnLà de notre révolution, languira long-temps et a\ira beaucoup de peine à reprendre une partie dejpU ancienne activité. ^ÏP^'"
La Hollande, qui apportait dans le Levant le fruit de l'industrie des autres peuples, en exportait des matières brutes qu'elle allait débiter dans les pays manufacturiers. Il est probable que le nouveau gouvernement des Pays-Bas quia perdu ses plus belles colonies de l'Inde, fera des efforts pour rendre à la Hollande cette branche de son ancien commerce de transport et pour procurer dans le Levant un débit avantageux aux draps de la Belgique.
L'Autriche , qui vient de joindre à ses vastes domaines tous les états maritimes de l'ancienne république de Venise, va lutter avec avantage contre les autres puissances commerçantes dans les marchés de la Turquie. La ville de Venise avait des manufactures actives qui n'étaient dcS'
DE CONSTANTINOPLE. loa
tinées que pour le commerce du Levant. Ce sera sous le pavillon d'Autriche qu'on verra entrer à l'avenir dans ces échelles les verres de Bohème, les draps de rAUcmagnc, les produits des manufactures de la Suisse et les soieries dAja Lombardie. Ce pavillon y deviendra plus commun que celui de France et d'Angleterre.
L'Espagne, qui depuis trente-trois ans, a fait ^ paix avec les Turcs et qui entretient constamment un envoyé extraordinaire à la Porte et des consuls dans les échelles, n'a jamais eu de relation commerciale avec le Levant. Celte puissance qui, ayant les plus belles et les plus riches colonies du monde, négligeait le commerce de ses propres états , ne pouvait guère s'occuper de celui d'un pays où elle aurait eu à lutter contre les nations les plus industrieuses de l'Europe.
La Russie est de toutes les puissances européennes celle qui fait le commerce le plus avantageux avec la Turquie; car elle n'en reçoit qu'un peu de vin et des fruits secs et y fait des envois considérables de beurre, de suif, de caviar, de goudron, de toiles, de fourrures et de grains provenant de la Pologne et de la Crimée. Elle attire à elle une grande partie de l'argent des Turcs et travaille à leur ruine autant par sou commerce que par sa politique.
ir|0 11 ÉVOLUTION s
C'est aVcc les provinces méridionales russes dont la prospérilc guidée par les principes les plus sages, croît tous les jours d'une manière merveilleuse et dans lesquelles on a vu le hameau obscur Ék Khodgea-bay changer de nom (i) , s'agrandir et devenir en moins de vingt ans une des villes les plus commerçantes de l'Europe, qu'il conviendra dorénavant aux puissances à qui les Turcs ont permis le passage de la mer Noir^ d'aller chercher un théâtre actif et profitable pour leurs spéculations commerciales.
Le commerce que les Turcs faisaient autrefois avec les Indes et la Perse se soutient encorc par des caravanes dans lesquelles les Arméniens sont les principaux intéressés. Mais depuis que les marchandises de ces pays ne sont plus destinées comme autrefois à être exportées pour l'Europe et sont consommées presqu 'entièrement dans le pays, ce commerce est devenu extrêmement préjudiciable à la Turquie dont il enlève le numéraire (2).
(1) Odessa.
(2) Surtout , par la grande consommation des schalls de Cacliemirc , dont la mode s'est trop généralement répandue depuis trente ans , cl qui sont devenus pour les deux sexes des classes un peu opulentes , un objet de première nécessité.
DE CONSTANTINOPLÏ. 141
Les caravanes qui se rendent de l'Inde dans la Turquie, se partagent après avoir passé le Caiidaharctle pays des Afgans, en deux parties dont l'une prend la roule d'Ispahan et se rend de là à Bagdad et à Alep, et l'autre marche directement sur Téhéran, capitale actuelle des rois de Perse, et se dirige après cela sur Constantinoplc par Sultanié, Erzérun, Tocat et Angora.
Des différentes nations qui composent lapopu- Icf-tion de l'I^mpirc Ottoman.
La population de l'empire ottoman se compose de plusieurs nations que le droit de conquête , la force et une longue habitude lient ensemble , et dont une, qui se dit l'esclave du Grand- Seigneur , regarde et traite les autres comme ses sujets. Quoique vivant sous le même climat et le même gouvernement , elles dilFèrent entre elles par leur costume , leurs mœurs et leurs institutions aussi bien que par leur croyance religieuse; Cependant la différence de religion est la seule barrière qui les sépare : c'est par elle seule qu'elles se distinguent l'une de l'autre. Tout individu qui abjure la religion de ses pères, change en même temps son habillement, ses usages, son état politique et partage la condition du peuple dont il a adopté les principes religieux.
La première, h plus nombreuse et la plus puissante de ces nations est celle des Osmanlis. C'est elle qui par ses conquêtes a fondé cet empire; elle seule est chargée de le défendre; toutes •^;^:les autres lui sont subordonnées. Cette nation s'accroît tous les jours par des déserteurs des autres sectes ; mais elle ne pernjet à aucun des siens de l'abandonner pour changer d'i'tat et de croyance. Elle est relativement aux autres nations soumises, ce que les Français étaient à l'égard des Gaulois dans les premiers siècles de notre monarchie. On peut la regarder comme la noblesse de l'empire ottoman dont les autres nations seraient les classes roturières.
. Des institutions tout à fait militaires et le souvenir de leurs anciennes victoires , donnent aux Osmanlis le caractère fier , noble et hardi des peuples guerriers. Une religion, qui en élevant l'âme de ses sectateurs vers (les contemplations séduisantes , leur prêche des vertus simples, l'aumône, la charité, l'obéissance, tend ù rendre les Osmanlis charitables, hospitaliers, probes et respectueux envers leurs chefs.
Le dogme de la prédestination , que l'Islamisme consacre,. leur procure dans la douleur et au mimilieu des plus grandes calamités une résignation supérieure à celle des anciens Stoïciens.
L'égalité politique qui existe entre tous les Osmanlis , et l'espoir que chacun d'eux a de parvenir aux plus hautes dignités, donnent à tous un air de fierté et | d'importance. L'Osmanli, qui du dernier rang est parvenu à occuper une place éminente, prend sans effort et sans exciter le moindre étonnement 1(; ton el la gravité nécessaire à son nouvel emploi. Mais des révolutions fréquentes, un gouvernement militaire, des lois sévères, des exécutions nombreuses, accoutument rOsmaîm à la vue du sang et le disposent A la cruauté. L'influence d'un clergé ambitieux qui craint l'introduction des lumières , porte les Turcs à confondre dans un égal mépris les peuples civilisés de l'Europe avec les rayas de leur empire et à rejeter avec dédain des institution» qui amélioreraient leur sort politique, et les art» qui adouciraient, leur existence sociale.
Ces funestes préjugés en font un peuple isolé et barbare sur le continent d'Europe dont il occupe une des plus belles parties.
Nous avons fait connaître dans le tableau précédent les lois qui gouvernent ce peuple, sa force, sa puissance , ses richesses et les vices de son admiiiistration. Nous allons jeter un coup d'œil rapide sur la nation grecque autrefois si florissante^ maintenant si malheureuse , que beaucoup d'au-
i^ RÉVOLUTIONS
teurs se sont plus à décrier parce que sans considérer la différence des temps et des positions , ils y ont cherché en vain les iiéros et les sages de l'ancienne Grèce.
Des Grecs.
Les Grecs vaincus par Rome, conservèrent le nom et une partie de la gloire du peuple romain pendant plus de dix siècles après la chute de cette orgueilleuse capitale. Ce ne fut qu'en i455 que la nouvelle Rome , après avoir résisté à tant de sièges, tomba enfin sous la domination des Barbares. Elle aurait probablement évité ce sort si dans les derniers temps qui ont précédé sa chute, elle n'avait pas été courbée sous le )oug d'un clergé arrogant et ambitieux, et si les patriarches n'étaient devenus plus puissants que les empereurs, et les moines plus nombreux que les soldats.
Mahomet II, qui joignait à ses talents guerrier* une sagacité extraordinaire , ne tarda pas à appréc-er les Grecs , et à découvrir la véritable cause de leur faiblesse et de leur chute. 11 résolut de les contenir en les remettant sous la domination du patriarche et du clergé; tel fut le motif politique qui dicta ce fameux kallichérif que le»
i)E CONSTANTINOPLE. i45
Grecs regardent comme leur Charte constitutionnelle.
Ce prince judicieux établit, par ce kattiehérif , le patriarche de Constantinople chef de la nation grecque , président du synode et juge suprême de toutes les affaires civiles et religieuses. Il l'exempta, du kharadge aussi-bien que tous les membres du synode (i) , lequel, composé de douze métropolitains , fut destiné à former le grand-conseil de la nation.
Tous les cadis et gouverneurs militaires turcs eurent ordre de faire exécuter les sentences Judiciaires du patriarche à l'égard des chrétiens du rit grec , celles des évéques à l'égard de leurs paroissiens, et d'assister le clergé dans le recouvrement de ses droits et de ses revenus. Le patriarche de Constantinople et tous les autres métropolitains furent autorisés à exiger une contribution annuelle de douze aspres de chaque famille et d'un sequin de chacun des papas de leur diocèse. Tous les legs pieux furent déclarés
(i) Les douze métropolitains qui composent le synode et qui résident constamment à Constantinople , sont ceux de Césarée, d'Éphèse , d'Héraclée, de Cisique , de Nicomédie j, de Nicée , de Calcédoine , de Salonique , de Dovcon , de Ternove , d'Andrinople , d'A'qaasie et le jpatriavche de Jérusalem.
i4ô RÉVOLLTIOx\S
légitimes. Il fut Ordonné aux osmanlis de regarder
les églises comme des lieux sacrés et inviolables.
Aucun Grec ne put être contraint d'abjurer la
foi de ses pères pour embrasser celle du peuple
conquérant.
Maistousles avantages de cette Charte sont pour les prêtres. Leurs droits, leurs privilèges et leurs pouvoirs y sont déterminés et garantis ; le peuple n'y est mentionné que pour payer et pour servir. Cependant Mahomet II , voulant flatter un peu la nation grecque, déclara, dans son kattichérif, que l'élection du patriarche de Constanlinoplc ou du chef suprême de l'église œcuménique serait faite par les représentants du clergé et de la nation, et qu'il ne pourrait être déposé que par le consentement et d'après la demande du corps qui l'aurait élu. Cette considération , qui paraissait si favorable , est devenue depuis une cause de dissensions continuelles parmi les Grecs , et une mine abondante où le gouvernement et les ministres turcs ont coutume de puiser pour satisfaire leur avarice.
Le premier patriarche , qui fut élu d'après le kattichérif de Mahomet II , reçut le cafTetau et le hazeraii ou bâton de commandant eu présence de ce monarque , qui lui fit remettre une gratificaliou de mille séquins. Les patriarches grecs
conservèrent cette prérogative jusqu'à Parthénius qui , égaré par l'ambition ou le fanatisme , se rendit coupable et parjure envers la Porte.
Depuis cette époque les patriarches de Constantinople ne sont plus admis à la présence dit sultan , et ne reçoivent le caffetan d'honneur et le hazeran que sous les yeux du grand-visir. Au lieu de toucher , comme autrefois , une gralification de mille séquins , ils sont obligés de payer à la Porte une somme de cent bourses à titre de présent d'installation.
Le patriarche tient divan chez lui deux fois par semaine pour juger les causes civiles. Ses sentences ne devraient pas être définitives , puisque les parties ont le droit d'appeler de son tribunal à celui des Turcs ; mais on les engage toujours d'avance , par un serment et par un compromis, à s'en tenir à la sentence qui aura été prononcée par le chef de l'église.
Les crimes ne sont pas de son ressort ; les tribunaux turcs peuvent seuls s'en occuper. Cependant, pour conserver la dignité du nom chrétien , il est rare que les Grecs remettent à la justice des Turcs les voleurs et les assassins qui sont de leur rit. Ceux-ci , jugés par le patriarche , sont condamnés ordinairement aux galères et vont grossir, d'après la simple demande de ce pontife,
la foule des esclaves enchaînés qui travaillent
dans les arsenaux de Constantinople.
L'administration de la justice forme un des revenus du patriarche et de tous les métropolitains. Tous prélèvent un droit de dix pour cent , pour chaque cause , sur la valeur de l'objet contesté. Les profits du patriarche doivent être considérables , puisqu'il est obligé de remettre soixante-dix bourses par an au miri pour ce seul article de revenus.
Mais , outre les produits des revenus permanents , autorisés par le kattichérif de Mahomet II, et les profits considérables qui proviennent de l'administration de la justice , le patriarche a coutume de réclamer vingt bourses de 'chaque métropolitain pour les frais de son installation , et vend aux prêtres subalternes le droit d'exercer leurs fonctions.
Ces prêtres subalternes sont divisés en trois classes, i°. celle des proestos , qui sont les économes des églises. Ceux-ci prennent part aux produits des quêtes , se font payer chèrement les cérémonies des mariages , des enterrements cl des baptêmes , et retirent un revenu assez considérable de la coutume qu'ils ont établie de bénir tous les mois les maisons , les terres et les personnes de leurs paroissiens;
DE CONSTANTINOPLE. i Ig
s*. Celle des pneiimaticos ou confesseurs, qui transigent avec leurs pénitents et vendent le plus cher qu'ils peuvent l'absolution des péchés;
5°. La classe des éphemerios ou journaliers. C'est sous cette modeste dénomination que sont connus les prêtres célébrants qui n'ont d'autres revenus que le prix de leurs messes.
Les évéques imitent le patriarche œcuméniqu et retirent comme lui leurs principaux revenus de l'administration de la justice et de la vente des fonctions ecclésiastiques.
Tous les dignitaires de l'église grecque rançonnent les prêtres subalternes et ceux-ci rançonnent le publia (i).
(i) Leiogolhète, ou chancelier, qui expédielespatentes de nomination des archevêques, des évêques et de tous les principaux dignitaires de l'église , vit des droits qu'il retire de ces expéditions.
Le prcmicier retire les espèces dues au patriarche pour toutes les causes soumises à son tribunal , s'en réserve une portion et vend les excommunications et les divorces.
Le protosingelos inspecte la conduite des prêtres , les punit , les soumet ù des amendes dont il profite comme les proeslos , et préside le petit divan , dont la principale occupation consiste à arranger les querelles de ménage.
L'archimandrite , qui est le premier des curés de l'église patriarchale j recueille les successions des prêtrci
i5o RÉVOLUTIONS
Mais outre le patriarche œciincmique et tous les officiers de sa suite dont le logothèse, le protpsiijgélos, l'archidiacre, l'archimandrite et le primicier sont les principaux membres et forment le conseil privé , l'église grecque a encore à soutenir les trois patriarches de Jérusalem , d'Antioche et d'Alexandrie , trente-deux archevêques et cent quarante évêques , qui tous n'ayant ni bien fonds, ni rentes, sont obligés de vivre aux dépens du public. Cependant quelques-uns d'entre eux , entre autres celui d'Ephèse ( i ) possèdent jusqu'à cent bourses ou plus de5o,ooo fr. de revenus.
Mais pour tirer tant d'argent d'un peuple déjà accablé par le fardeau de la nation dominante , et pour le retenir dans les principes d'une croyance
morts sans héritiers légitimes , en verse la valeur dans les caisses du patriarche , et vit aux dépens des douze curés de la capitale.
L'archidiacre, qui est chargé de délivrer les promesses de mariage et la dispense des bans , profite de ces fonctions et vit aux dépens des diacres.
(i) Les patriarches et les évêques, ainsi que les proestos des églises , ne peuvent pas être mariés et sortent du corps des caloycrs ou moines. Les papas ne peuvent plus se marier après avoir reçu les ordres; mais ils sont autorisés à garder les femmes qu'ils avaient avanl de devenir prêtres.
DE CONSTANTINOPLE. i5i
qui est la seule cause de sa servitude , il fallait l'enchaîner par les moyens les plus propres à maîtriser son esprit. C'est en cela que les prêtres grecs du Levant ont montré beaucoup d'adresse et une connaissance approfondie du cœur humain. Ils ne se contentent pas de prêcher la morale sublime de l'évangile et de faire connaître à leurs disciples les vertus chrétiennes qui disposent les hommes à se regarder comme frères. Ces principes suffisent pour former des hommes vertueux , des sujets loyaux , mais non des sectaires enthousiastes.
Voulant des disciples aveugléinent soumis à la voix de leurs chefs ecclésiastiques, les prêtres grecs commencent à leur inspirer une haine violente contre les Chrétiens d'un autre rit. Les Latins eux-mêmes, dont la croyance religieuse ne diffère de celle des Grecs que par quelque changement dans les cérémonies et par l'adoption do certains mots qui ne tiennent pas aux vrais dogmes , sont représentés par ces prêtres intéressés comme des skilos , ou chiens non baptisés , avec qui tout commerce est dangereux. Des cérémonies supertilieuses , des abstinences continuelles, des exorcismes fréquents et une foule d'actions propres a inspirer une terreur religieuse , occupent fortement l'esprit de ces Grecs et fixent tel-
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lemcnt leur attention, qu'il leur reste peu de res-. pect à accorder aux saintes vertus du christianisme (i).- Aussi voit-on parmi eux des hommes coupables des plus grands crimes, se regarder comme moins blâmables ou plus dignes de la miséricorde divine que ceux , qui ayant plus de respect pour les lois sociales , osent enfreindre les abstinences ou négliger les nombreuses cérémonies recommandées par leurs prêtres.
C'est à ces maximes funestes qui tendent à dé-r grader le cœur de cette nation si sensible , qu'on doit attribuer les vices que plusieurs écrivains reprochent aux tirées. On les a accusés d'être superstitieux, hypocrites, fourbes, ignorants, orgueilleux et lâches.
Nourris dans la haine des nations , qui professent une religion différente de la leur, il n'est pas étonnant qu'ils soient disposés à montrer de i'éloignemcnt pour tout ce qui n'est pas Grec,
(i) Picrre-le-Grand voulant diminuer l'influence du clergé dans ses états, dispensa ses troupes et ses ouvriers des trois grands carénées de l'église grecque, ainsi que de l'abstinence dans les jours maigres, li ordonna qu'on n'entrerait dans les cloîtres qu'à cinquante ans , et défendit qu'on y reçût, à quelque dge que ce fût, un homme revCtu d'un emploi public ( Voyez Histoire de Russie 9 par Voltaire. ]
DE CONSÏANTINOPLE. ia3
Élevés par des prêtres pour qui une vaine érudition théologique tient lieu de toutes les sciences, les Grecs du commuD méprisent les connaissances que leurs papas n'ont pas. Leur fourberie à lY*gard des étrangers pourrait être comme dans les Juifs, la suite immédiate delà haine qu'ils leur porJent. Tous ces défauts proviennent du fanatisme religieux et doivent disparaître avec lui.
Quant à la lâcheté qu'on leur reproche et qui, d'après le souvenir.des anciens héros de la Grèce, j)araît si contraire au caractère de cette nation comprimée et égarée, elle n'est qu'apparente. On a vu des Grecs du Levant admis dans les armées russes y déployer la bravoure et les qualités brillantes qui ont caractérisé leurs ancêtres.
Cependant les voyageurs impartiaux ont pu remarquer avec plaisir que depuis environ quarante ans , les Grecs du Levant commencent à sortir de leur long état d'engourdissement et que les principaux d'entre eux ont donné à leur nation une impulsion qui tend à la régénérer. C'est aux familles grecques du Fanar (i) qu'on doit attribuer ce changement heureux. Celles-ci en fournissant des dragomans à la Porte et des
(i) Le Fauar çst uu faubourg de Constantinople où Jia'uitent les principales familles grecques de celte capitale,
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souverains temporaires aux deux provinces de Valachie et de Moldavie (i), se sont vues obligées d'étudier avec soin les langues et la politique des cabinets de l'Europe afin de conserver leur ascendant sur les ministres turcs.
Devenus riches et puissants, les Grecs nobles du Fanar, ont cherché à diminuer l'influence des prêtres pour augmenter la leur et ont senti que le meilleur moyen d'y réussir était de répandre les lumières parmi leurs concitoyens. Des écoles ont été établies par eux à Constantinoplc, à Smyrne, à Salon ique et dans les principales
(i) Les habitants des provinces de Valachie et de Moldavie , en se soumetlanl aux Turcs , demandèrent et obtinrent la condition de n'être gouvernés que par des vaivodes de leur religion , dont le choix dépendrait do la Sublime Porte. Ils oublièrent d'exiger que ces princes fussent nés parmi eux. La Porte en n'y envoyant que des Grecs appartenants à des familles établies à Constantinoplc, en changeant souvent ces agents de son autorité, et en les mettant dans l'obligation de fouler leurs sujets pour soudoyer le gouvernement et capter la bienveillance des ministres , a établi , entre ces vaivodes étrangers au pays et leurs administrés , une défiance et un éloignemcnt inévitables. C'est ainsi que la Porte a pu conserver jusqu'à nos jours sa domination sur ces deux provinces importantes par leur position et susceptibles de deveûir (•\tièintmcnl riches sous un gouvernement prolecteur.
DE CONSTANTIIVOPLE. i53
villes de la Grèce , pour enseigner aux jeunes gens du rit grec la langue française , les belleslettres , la médecine et les sciences physiques et mathématiques.
Ces étabHssements qui furent approuvés par le sultan Sélim , à qui tout projet de cette nature était toujours agréable, répandirent les lumières, les connaissances et une partie des usages des Européens parmi les Grecs, et adoucirent les mœurs dans les familles aisées, en leur ôtant celte austérité farouche qui ne leur permettait d'admettre dans l'intérieur de leurs maisons que des parents ou des prêtres.
Les élèves de ces écoles, en se répandant dans toutes les classes, travaillent à faire disparaître insensiblement du sein de cette nation si ingénieuse et autrefois si éclairée, sa haine pour les Européens et ces funestes préjugés qui depuis près de dix siècles perpétuent son avilissement politique. *
Le réveil et la régénération des Grecs doivent être funestes aux Turcs. Ceux-ci , fascinés par leur stuplde engouement pour leurs anciens usages, ferment les yeux aux dangers qui les menacent. Cultivateurs ou matelots , et généralement habitués à la fatigue et au travail, les Grecs ont les qualités physiques qui sont nécessaires à
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des soldats. Leur âme ardente est susceptible des sentiments les plus élevés. Ils commencent à connaître leurs droits, leur force et la faiblesse de leurs ennemis et n'attendent que l'occasion favorable d'écraser leurs oppresseurs.
Des Arméniens,
Les Arméniens , qui venus de l'Asie en Europe a la suite de leurs maîtres forment un dixième de la population de Constantinople et sont répandus dans toutes les villes commerçantes de l'empire , ont conservé leurs mœurs asiatiques. Ils vivent à la manière des Turcs, ont leur démarche grave, lente et silencieuse. Leurs femmes sontvoilées comme les musulmanes. Nepouvant pas comme leurs maîtres s'adonner au métier de la guerre et suivre la carrière de l'ambition, ils ont tourné toutes leurs vues vers le coinmcrce et les manufactures et y ont porté un esprit spéculatif , entreprenant , beaucoup de sagesse et d'économie et un fonds général de droiture.
Les caravanes , qui viennent de l'Inde et traversent la Perse et l'Asie mineure, sont composées en grande partie de négociants arméniens. C'est à cette nation laborieuse que la Turquie doit la plupart des manufactures qui y existent.
DE CONSTANTINOPLE. iSy
C'est à des Arméniens que les Turcs confient la fabrication des monnaies et la direction de leurs moulins à poudre.
Les Arméniens doivent à leur modération et à leur probité d'avoir réussi à accaparer les emplois de seraffcs ou de banquiers des ministres et des principaux personnages de l'empire (i) et à supplanter les Juifs dans cette branche de commerce.
La nation arménienne se divise en deux sectes ; la première est celle des schisma tiques , qui est la plus nombreuse et qui a adopté les erreurs d'Eutychcs ; la deuxième est celle des catholiques
(i) Les serafFes sont les banquiers des ministres de la Porte et des principaux employés. Chargés de retirer les revenus de leur maître , de les accroître par tous les moyens connus dans ce gouvernement corrompu , et de payer toutes les dépenses , ils identifient levir fortune avec celle du ministre qui les emploie. Si ce dernier succombe avant d'avoir pu s'enrichir, le serafTe perd alors , nonseulement ses avances , mais il est quelquefois mis à la torture pour payer la valeur des trésors supposés du ministre disgracié. Il paraît que, malgré de pareils dangers, ce commerce offre de bien grands avantages , puisque les Juifs , qui l'avaient autrefois et qui l'ont perdu par leur trop d'avidité, le regrettent encore et envient bonheur des Arméniens.
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romains. Des luîtes fréquentes s'élevaient autrefois entre les Arméniens des deux rites. Les catholiques moins nombreux et moins riches étaient toujours persécutés. C'est ainsi , que saint Comidas ayant renoncé aux dogmes d'Eutychès pour se faire catholique paya de son sang sa nouvelle croyance.
Mais pour mettre fin à ces querelles , la cour de Rome décida , que les papas schismaliqucs auraient seuls le droit d'administrer les sacrements , de faire les mariages , les baplêmes , les enterrements et de retirer les profits qui y sont attachés, et que les 'prêtres arméniens catholiques n'auraient que le prix de leurs messes et le produit de la charité des fidèles. Les prêtres schismatiques , qui n'étaient persécuteurs que par intérêt pécuniaire, cessèrent de l'être depuis cet arrangement. Les prêtres arméniens catholiques , favorisés par quelques ambassadeurs, ont la consolation de voir s'accroître journellement par des conversions le nombre de leurs disciples.
Les Arméniens ont quatre patriarches, dont un réside à Conslanlinople , un à Césaréc de Cappàdoce et les deux autres dans l'ancienne Arménie. Les patriarches ainsi que leurs évoques suffVagants administrent la justice dans leurs diocèses au même taux et aux mêmes conditions
que les Grecs et vendent comme eux les sacrements. Mais le clergé arménien ne possède pas les privilèges et l'influence dont le clergé grec est redevable au kattichérif de Mahomet II.
Les Arméniens sont humbles, froids, timides, et ignorants. Le commerce est leur seule occupation. Les sciences, les lettres, les beaux-arts sont dédaignés par eux. Ils n'apprennent dans leur enfance qu'à lire, écrire et compter. Aussi ignorants que leurs maîtres , ils paraissent attachés à leur servitude et ne conçoivent pas qu'il puisse y avoir pour eux un autre état politique. Pacifiques et craintifs, ils détestent les secousses révolutionnaires et verraient avec peine la chute de l'empire ottoman. Ils ne donnent aupun ombrage aux Turcs , qui , pour les caractériser d'une manière aussi exacte qu'expressive, les comparent aux chameaux , ces animaux si doux, si patients et si utiles.
Des Juifs.
Les Juifs , qu'on voit dans la Turquie d'Europe et dans l'Asie mineure , descendent presque tous de ces malheureux IsraëlitiPS , qu'une politique aussi absurde que barbare chassa de l'Espagne au commencement du l6^ siècle. Ils ne parlent entre eux que la langue espagnole , con-
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servent plusieurs usages de leur ancienne patrie» cl donnent encore à leurs officiers municipaux, le nom de régidors , sous lequel ils sont connus en Espagne.
Les l^urcs, moins fanatiques et plus éclairés que les Espagnols du 16". siècle, accueillirent ces exilés et leur accordèrent quelques privilèges. Loin de les regarder comme des hommes dangereux , à cause de leurs principes ot de leur croyance religieuse, ils se contentèrent de voir en eux des rayas utiles , qui venaient augmenter les revenus de la capitation. Les Juifs profitèrent des dispositions favorables des Turcs à leur égard, sti livrèrent au commerce, à la banque, devinrent seraffes des grands de l'empire et courtiers des négociants européens.
Un de leurs négociants obtint le litre de bazirgliian-bachi ou chef de marchands et devint l'agent commercial chargé de l'habillement de Li milice des janissaires. Cet emploi est resté entre les mains des Juifs. Mais leurs disposilions frauduleuses, une avidilé insatiable, des banqueroutes Irop fréquentes leur firent perdre peu à peu la confiance dcs^rrands de la Porle. Ils ont été supplantés par les Arméniens dans les fondions lucratives de scrafTes,
Les Juifs de Conslantiuople, qui sont au nom-
DE eONSTANTINOPLE. 161
bre d'environ cinquante mille , répartis dans les trois quartiers populeux de Balata, Hassekeùi et d'Ortakeûi , sont régis par une forme particulière de gouvernement, laquelle contraste avec le régime des autres nations soumises à la domination des Turcs.
Un kakam-bachi ou grand rabbin et deux rabbins adjoints, choisis à vie par la nation, forment un triumvirat qui est chargé de l'autorité principale. Il participe à la formation des lois et sert en même temps de tribunal suprême.
Un conseil de sept membres nommés à vie par la nation forme la seconde branche du pouvoir législatif , a le droit de faire des remontrances au triumvirat et peut seul convoquer l'assemblée nationale.
Toutes les questions agitées et approuvées dans l'assemblée nationale doivent obtenir le consentement du triumvirat et du conseil des sept, pour devenir obligatoires et faire partie des lois de la nation.
Cette constitution assez extraordinaire se rapproche beaucoup de celle que nous avons essayée en 1795, lorsqu' égarés par l'incertitude de nos systèmes de constitution et par la manie des innovations nous faisions des expériences politiques et des révolutions journalières. Il est probable
i^ RÉVOLUTIONS
que le peuple juif, renommé par son indocililé , n'aurait pas conservé plus long-temps que nous cette constitution bisarre, si la verge de fer, qui pèse sur eux , n'avait pas été un frein suffisant pour les forcer à vivre tranquilles , et n'avait transformé leurs lois constitutionnelles en des mesures de police et de surveillance mutuelle entre leurs principales autorités.
La justice est administrée aux Juifs à très peu de frais. Les émoluments des employés ont été déterminés par la plus stricte économie. Il est rare que les Juifs s'adressent par un appel aux tribunaux turcs pour faire casser les sentences de leurs juges particuliers.
Les Juifs , qui par éducation et par habitude détestent la guerre et l'agriculture , n'ont aucune des qualités des peuples guerriers et agiMcoles , et sont regardés coinnie des êtres faibles et sans énergie. N'ayant d'autre profession que le commerce et d'autre passion que l'amour de l'argent , ils cherchent le gain jusque dans les métiers les plus vils et les plus dégoûtants. Les principes d'une religion intolérante les disposent à délester tous les autres peuples et à les tromper. Les Turcs ont pour les Juifs le plus profond mépris, et d'ordinaire ne les désignent que par des* épilhctcs déshonorantes. Ceux-ci , qui ont cessé
DE CONSTANTINOPLE. j63
d'aimer leurs anciens bienfaiteurs depuis que ces derniers leur ont retiré leur confiance , verraient tomber l'empire ottoman sans faire aucua effort pour le soutenir, et pour hâter sa chute.
Telles sont les quatre principales nations qui forment la population de la Turquie. L'Osmanli, ayant conservé la plupart des vertus nobles et guerrières de ses ancêtres, dort tranquille sur les bords d'un abyme qui est prêt à l'engloutir. Le Grec , qui se réveille et qui commence â sentir sa force et Ih faiblesse de ses oppresseurs, attend avec une espèce d'impatience le moment favorable d'exercer ses vengeances. L'Arménien pacifique voit dans son esclavage un état tranquille et heureux , et montre un attachement sincère pour un maître qui le préfère à ses autres esclaves. Le Juif n'est attaché à personne. Toutes les révolutions lui sont indifférentes; il ne désire ni le triomphe des Chrétiens , ni la chute dps Turcs : tous deux lui sont également étrangers et odieux. Si l'empire ottoman vient à s'éçroùler , on verra les Juifs trafiquer au milieu des décombres et brocanter avec les dépouilles de tous les partis.
I6i RÉVOLUTIONS
Du Sérail et de la Porte.
Après avoir décrit les lois de l'empire ottoman, sa puissance militaire , ses finances , son commerce et les différents peuples qui composent sa population , il nous reste à faire connaître; les forces motrices qui mettent en jeu les nombreux ressorts de cette machine compliquée , c'est-àdire , le sérail et la Porte.
Je ne chercherai pas, en parlant du sérail, à détailler la vie intérieure du harem et à lever le voile qui couvre les mystères amoureux de cette enceinte. Je ne parlerai que des personnages puissants , dont l'influence s'étend au-delà du palais du Grand-Seigneur et qui forment par leur aggrégation ce que les Turcs appellent la faction de l'intérieur.
Le premier personnage du sérail est la Sultaiie valide ou Sultane mère. Si cette princesse , qui peut habiter hors du sérail et qui seule, entre toutes les musulmanes , a le droit de se montrer à visage découvert aux yeux du peuple comme une mère au milieu de ses enfants , est intrigante et que le monarque régnant soit doux et facile , elle devient un des principaux ressorts de cet empire.
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Le kislar-agassi , ou le chef de ces eunuques noirs, pour qui la laideur et la difformité sont des qualités utiles, ne peut pas manquer d'acquérir une grande influence par la nature des fonctions dont il est chargé. Dans ce pays , où tout appartient à Ja race ottomane , le conservateur de ce sang précieux doit être nécessairement un homme puissant dans l'intérieur du sérail et vénérable aux yeux de tous les Osmanlis. Aussi lui donne-t-on le rang de pacha à trois queues.
Le hasnadar, ou trésorier du Grand-Seigneur, appartient également à cette classe d'esclaves noirs et mutilés. Comme trésorier et comme second chef des eunuques noirs il Jouit d'un trèsgrand crédit dans le harem et hors du sérail.
Les eunuques blancs , qui sont chargés de la garde extérieure du harem et qui n'ont aucun rapport immédiat avec le Grand-Seigneur et les sultanes , Jouissent de très-peu de considération politique. Cependant leur chef ( le capi-aga ) est un des grands-officiers du sérail.
Lorsque le Grand-Seigneur quitte l'enceinte du harem , il laisse les eunuques , ses concubines et leurs esclaves pour passer entre les mains de ses domestiques et de ses pages. Ceux-ci dans lesquels la nature n'a pas été outragée , présentent par leur beauté et l'élégance de leurs for- •
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mes un contraste absolu avec les hideux gardes de l'intérieur du harem. C'était autrefois parnii cette jeunesse brillante, que les empereurs ottomans avaient coutume de choisir les principaux officiers de l'empire. Cette coutume n'est pas tombée, puisque nous avons vu de nos jours sortir de la classe des pages , ce fameux Hussein pacha , qui fui le régénérateur de la marine.
Ces pages , dont quelques-uns ont été acheté comme esclaves et dont la plupart appartiennent aux prcnnères familles de Constantinoplc , languissent long -temps dans la captivité du sérail s'ils n'ont pas des qualités distinguées. Ils n'ont plus la perspective brillante qu'ils avaient autrefois , parce qne la prépondérance que les janissaires ont acquise depuis l'affaiblissement de l'autorité souveraine , oblige presque toujours le Grand-Seigneur a prendre parmi ces derniers ceux qu'il élève au commandement des troupes ou au gouvernement des provinces.
Les titres de salahors et les fonctions de capidgi-bachi ( ces demierssont ordinairement chaînés de iaire exécuter les twrdres secrets du Grand- Seigneur ) sont ordinairement le terme do leur grandeur et de leur élévation. C'est cependant parmi eux , que le Grand-Seigneur choisit son bach-tchoadar ou premier valet-de-charabre, son
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selictar-agassi ou porte-glaive, son séir-kiatib ou secrétaire privé, son buyuk-émirahor ou grandécuyer et son cutchuk-émirahor (1) ou pelitécuyer,qui tous ayant l'honneur d'être sans cesse auprès de leur maître acquièrent facilement un grand crédit et deviennent souvent les dispensateurs des grâces.
Les muets sur lesquels on a écrit tant de contes ridicules , ne sont que des pages nés lourds, qui sont employés à cause du défaut qui les distingue, à servir le Grand-Seigneur durant les délibérations des conseils secrets , auxquels ce monarque appelle ses ministres dans l'intérieur du sérail.
Les révoltes fréquentes des janissaires , la crainte que cette milice séditieuse ne vînt à porter sa fureur jusque dans l'intérieur du palais ont fait prendre depuis environ deux siècles le parti d'armer et d'organiser militairement les bostangeis ou jardiniers et lesbalUigis ou bûcherons du sérail. Ces hommes ont été enlevés à leurs fonctions primitives pour être employés à la garde des palais impériaux. Leur chef connu sous le titre de bostangi-bachi accompagne partout le
(1) Le cutchuk-émirahor est chargé d'avoir soin des mulets et chameaux appartenants au Gracid-Seigneur.
i68 RÉVOLUTIONS
Grand-Seigneur , tient le gouvernail du bateau impérial lorsque ce monarque sort par mer et fait ks fonctions d'intendant du sérail pour tout ce qui est relatif aux subsistances. C'est sous ce rapport qu'il prélève un droit de dix pour cent sur tout le poisson mis en vente sur les marchés deConstanlinople et qu'il étend son autorité et sa surveillance sur le canal du Bosphore et sur les deux rives adjacentes.
Seul entre tous les employés du sérail , le bostangi-bachi a le droit de porter la barbe à cause de son commandement militaire hors de de l'enceinte du palais. Ses prérogatives, son autorité et son importance sont très-étendues; mais elles l'exposent à la haine de ses rivaux et à des dangers continuels.
Les employés du sérail étant nourris aux dépens du Grand-Seigneur , reçoivent très-peu de salaire; mais il leur est permis d'étendre leur inlluence au dehors , d'agir en faveur ou contre les ministres , d'intriguer dans les provinces et de trafiquer des emplois. C'est ce que les Turcs appellent les cabales de la faction de l'intérieur. C'est d'elle que dépend en général le choix des ministres, des pachas , des muftis même. C'est en s'adressant, par le moyen puissant de l'or et des présents, aux chefs de cette faction , que lea
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ambassadeurs étrangers ont réussi quelquefois à obtenir des avantages qu'ils n'auraient jamais eus par la voieofTicielle des ministres de la Porte. Mais cette Itiction mue par l'avidité est sujette à des dissensions continuelles et voit sans cesse ses menibres se détruire et se déchirer entre eux. Le Grand-Seigneur contemple avec indifférence et quelquefois avec plaisir ces scènes de discorde «ntre des esclaves , dont il est l'héritier et dont la vie dépend de ses caprices.
De la Porte.
Le premier des ministres de la Porte^ et qu'on serait tenté de regarder comme le seul , est le grand-visir. Il est le lieutenant duGrand-Seigneur et le dépositaire de son autorité temporelle. Son pouvoir est basé sur la faculté de se servir du ' cachet du monarque , que celui-ci lui remet en le nommant à cette place éminente et dont l'impression seule suffit pour constater la volonté du souverain. Ce n'est que par un kattichérif ^B écrit de la main du sultan , que tout acte signé ^B par le visir et portant l'impression du cachet impérial peut être annulé.
Le grand-visir commande toutes les armées , possède seul Gonimc le Grand-Seigneur le droit
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de vie et de mort dans toute l'étendue de l'empire contre les criminels pris en flagrant délit et peut nommer, destituer et faire mourir ton» les ministres et les agents de l'autorité souveraine. U proclame et fait exécuter les nouvelles lois. Il est le chef-suprcme de la justice qu'il administre , cependant avec l'assistance et d'après l'opinion des oulémas. Il représente enfin son maître dans toute l'étendue de sa dignité et de sa puissance temporelle non-seulement dans l'empire , mais encore auprès des autres puissances étrangères. Mais autant ce pouvoir est beau et étendu , autant il est dangereux et précaire.
Les premiers empereurs ottomans remplissaient eux-mêmes leurs fonctions souveraines. Tous leurs commandements étaient datés de l'Ètrier impérial , parce que c'était à cheval et sur leurs étriers , que ces princes actifs et infatigables étaient supposés se tenir au moment où ils écrivaient ou expédiaient leurs ordres. Mais en exerçant leurs fonctions souveraines, les monarques ottomans devenaient eux-m^mcs l'objet immédiat do la haine et des murmures que pouvaient exciter parmi le peuple leurs injustices et leurs erreurs»
Amurat I" , à qui lu Turquie doit ses plus sages et ses plus utiles institutions , fut le pre-^
DE GONSTANTINOPLE. i;l
niier qui reitiit l'exercice de son pouvoir à un grand-visir. Celui-ci devint aussitôt le but, contre lequel se dirigèrent les plaintes et les cris des sujets. Le sacrifice de ce lieutenant , qui souvent n'était coupable que de trop de fidélité envers son maître, fut dès-lors, comme il l'a été depuis, un moyen politique et presque toujours certain de rajcûcncr le calme et de satisfaire la nation.
Dans ce pays , où tout se vend , où les grands donnent peu et reçoivent de tous côtés , les immenses avantages attachés à la place de grandvisir et qui lui procurent , dit-on , un revenu de deux millions de francs , donnent naissance à une foule d'intrigues pour le rançonner, le destituer ou le faire pt^ia\ C'est surtout contre ce premier agent de l'sijjutorilé souveraine que les principaux acteurs de la faction du sérail dirigent leurs intrigues et qu'ils s'efforcent de satisfaire leur avidité dévorante en le rançonnant ou en travaillant à le renverser.
Exposé à ces intrigues, aux fureurs du peuple et aux soupçons d'un monarque ombrageux , le
I grand-visir mène une vie misérable par les inquiétudes qu'il éprouve , et pénible par les nombreuses occupations dont il est accablé.
Comme juge , il est obligé de tenir divan trois fois |çi semaine, la première pour les affaires gé-
nérales avec les deux cadis-askers ; la deuxième, pour les alliiires de Constantinople avec le stamboul-cadissi , et la troisième avec les mollas de Eyoub, Galala et Scutari pour les causes relatives aux habitants de ces trois faubourgs. Mais il se contente de confirmer l'opinion des hommes de loi et ne fait qu'ajouter le mot sah , ( ainsi soit fait ) aux sentences préparées par ces oulémas.
Comme chef du ministère , tout le fardeau des affaires publiques pèse sur lui. Le kiaya-bey , le terfterdar , le réis-efendi ne sont pas (comme tant d'auteurs ont cherché à les définir) les ministres de l'intérieur , des finances et des affaire» étrangères ; ils ne sont que les subordonnés du visir, ne travaillent qu'avec lui et reçoivent leurs ordres de lui seul. Le grand-visir a seul le droit de correspondre directement avec le Sultan.
Comme commandant en chef de toutes les forces militaires , il nomme les généraux et les gouverneurs des villes et des provinces , dispose des mouvements des troupes, et dirige lui-même, en temps de guerre, les opérations des armées ottomanes. C'est en cette occasion que les ministres , qui ne pouvant agir que par lui et en son nom , quittent Constantinople pour le suivre dans tous ses mouvements militaires. Il est alors remplacé lui-même auprès du Grand-Seigneur
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par un caimacan,et ses subordonnés le sont par des vekils, dont l'autorité expire après le retour de ceux dont ils ne sont que les substituts.
Comme chef de la police , le grand-visir parcourt lui-même avec ses gardes , et le plus souvent incognito , la ville de Constantinople et ses immenses dépendances. C'est dans ces courses fréquentes , qu'à l'exemple du Grand-Seigneur, il déploie cette autorité arbitraire , que plusieurs écrivains ont représenté comme l'unique essence de ce gouvernement , et qu'en frappant comme la foudre un prévaricateur pris en flagrant délit, il inspire à la populace une terreur salutaire.
Le kiaya-bey est le lieutenant du grand-visir pour toutes les affaires de l'empire. C'est par ses mains que doivent passer tous les rapports relatifs au service public. Il les examine , entre dans les détails et prépare les décisions. Cet emploi est très-important. Lorsque l'individu qui l'occupe est souple, adroit et insinuant , il s'entend avec son chef et devient la cheville ouvrière du gouvernement. Mais il arrive quelquefois que le kiaya-bey, quoique entretenu aux frais du grandvisir , se met en opposition avec lui , épie sa conduite et cherche à lui nuire par ses intrigues dans le sérail.
Non» avons vu à l'article des finances quels
sont les droits , les fonctions' et les prérogatives du terfterdar. Ce ministre s'appuyant sur les formalités nombreuses de sa comptabilité très-compliquée , trouve souvent le moyen d'échapper à la dépendance et aux demandes du grand-visir.
Le reis-efendi n'était autrefois que le chef de tous les écrivains de la chancellerie comme sou titre l'annonce. Toutes les archives sont sous sa garde. Tous les diplômes, ordres ou firmans de la Porte sont faits dans ses bureaux. Étant chargé de rédiger les rapports du grand-visir à sa ITautesse , il est devenu le pivot principal de la politique extérieure de ce gouvernement.
Ces! paï' ses mains que doivent passer toutes les notes que les ambassadeurs adressent à la sublime Porte.
Lorsque la Porte , fîère de sa puissance , regardait avec une espèce de mépris tous les souverains de FKurope , lereis-efendi ne jouait qu'un rôle secondaire dans le ministère ottoman. Mais depuis que les Turcs alTaiblis ont appris à connaître la force des grandes monarchies de l'Europe et ont commencé à craindre pour leur existence politique , la place de reis-cfendi est devenu une d( 9 plus importantes et celle qui est la plus difïicile à reniplirà cause de la difficulté de trouver des sujets qui possèdent une connaissance
suffisante de la marche des affaires et de la politique des cabinets de l'Europe.
Le beylikchi est le chef des bureaux de la chancellerie pour l'expédition de tous les ordres et firmans de la Porte; il dépend du reis-efendi.
Le nischandgi n'a pas d'autres fonctions à remplir que celle de mettre le chiffre du Grand- Seigneur au-dessus des firmans. Comme cet officier a le droit de faire des représentations motivées avant d'apposer sur les ordres émanés de la chancellerie ce signe indispensable , il devient une espèce d'entrave à l'autorité des autres ministres.
Le tchiaous-bachi , est , comme nous avons vu déjà , le chef de ces tchiaous qui formaient autrefois un corps de cavalerie , et qui ne sont plus que des agents de police et les huissiers des tribunaux. Cet officier accompagne partout le grandvisir , fait exécuter ses volontés , confirme se» ordres , en y ajoutant sa signature , amène les accusés et les plaideurs à son tribunal et lui présente les ministres étrangers (i).
Le grand -visir, le kiaya-bey , le terfterdar, — ■ — • III
(i) Le buyuk et cutchuk-teskeredgis sont chargés de lire , dans les audiences où le grand-vizir administre la |ustice } les placets des plaideurs et d'écrire les procé-
le reis-efendi , le beylikchy, le nischandgi , le tchiaous-bachy et le capitan-pacha , lorsque ce dernier se trouve à Constantinople , forment le conseil des ministres de la Porte. L'ordre donné par le sultan Sélim , de soumettre toutes les affaires aux délibérations de ce conseil, avait beaucoup diminué l'influence et l'autorité du grand-visir. Depuis la mort de ce prince, le grand-visir ne cherche plus à s'étayer de l'approbation du conseil des ministres que dans les affaires importantes, et lorsqu'il craint de compromettre sa sûreté personnelle.
Le grand conseil d'État composé des ministres actuels , des anciens titulaires et de tous les pachas ou gouverneurs qui se trouvent dans la capitale , n'est rassemblé que pour déterminer la paix , la guerre , les alliances politiques et toutes les opérations qui regardent la tranquillité générale et les grands intérêts de l'Ltat.
Lorsqu'il s'agit de modifier les anciennes ordonnances des empereurs ou de faire une loi qui , en déracinant un abus , tendrait à heurter une portion nombreuse de la nation , le grand-
dures. On peut les regarder comme les grefliers de ce tribunal suprême : cet emploi a été souvent un échelon pour parvenir au ministère.
DE CONSTANïINOPLE. 177
visir a coutume de convoquer le conseil général des chefs de la nation. Tous les pachas , les sand jaks , les beys , les ayans et les principaux officiers militaires reçoivent l'ordre de s'y rendre ou de s'y faire représenter. Tel fut le conseil-général que Moustapha-Baïractar assembla après la mort du sultan Sélim , pour proposer des changements dans l'organisation des janissaires et la création du corps des seymens.
Les résolutions de tous ces conseils sont communiquées au Grand-Seigneur par son visir. Ce prince ne tarde jamais à faire connaître par ua kattichérif son approbation ou son rejet.
Des Pachas j des Sancljaks et des Ayans,
Ce mode simple de gouvernement se reproduit dans les provinces. Chaque pacha exerce , dans le pays qui lui est soumis, la même autorité que le grand-visir déploie à Constantinople.
Son kiaya ou lieutenant , son hasnadar ou trésorier, son divan-efendi ou chancelier forment son conseil et remplissent auprès de lui les mêmes fonctions que le kiaya-bey, le terfterdar et le reis-efendi exercent à Constantinople.
Un mufty particulier est chargé de le diriger par ses fetfas , et de lui faire connaître le véri- I. la
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table sens des lois dans les cas extraordinaires et épineux.
Il a le droit d'appeler auprès de lui tous les chefs militaires et les notables de son pachalic, pour' les consulter sur les grands intérêts de la province.
Les pachas , ayant coutume d'acheter aux enchères publiques de Constantinople les malikianes ou les revenus afFermés de leur gouvernement , en tirent un grand parti pour s'enrichir ; mais ils se trouvent par là intéressés à persécuter ceux dont ils devraient cire eux-mêmes les protecteurs contre la rapacité des traitants.
Les fonctions des pachas, quoique brillantes et lucratives, sont presque aussi dangereuses que celles du grand-visir. Surveillés par les hommes de loi et par les janissaires de leur province , exposés aux mouvements séditieux de ces derhiers , ils doivent se tenir constamment en garde contre les intrigues avides de la faction du sérail et des ministres de la Porte. Comme ce n'est que par l'argent, qu'ils peuvent se soutenir , toutes leurs vues tendent à se procurer ce métal corrupteur, afin de contenter leurs soldats et de satisfaire l'avarice des principaux valets du iérail.
L'empire ottoman est divisé en trente-quatre
pachalics , dont onze en Europe , dix-neuf en Asie et quatre en Afrique.
Ceux d'Europe sont les pachalics de Romélie, dont Sophie est le chef-lieu, de Belgrade, de Bosnie , de Négrepont , de Candie , de Scutari , de Yanina , de la Morée , de la Moldavie , de la Valachie et de l'Archipel , qui dépend du capitan-» pacha.
Les pachalics de l'Asie sont ceux d'Anadhouly dont le chef lieu est Kutaya , de Trébisonde, de Sivas, de Konié,de Merasche, d'Adana, d'Aghalzighe ou Géorgie turque , du Diarbeckir, de Kars , d'Erzerum, de Van , de Mossoul , de Bagdad (xé dernier a englouti les pachalics d'Orfa et dé Bassora ) , de Chypre dont les revenus appartiennent au giand-visir , d'Alep , de Tripoli , de Syrie , de Seyde , ou Acre , et de Damas.
Les pachas ou gouverneurs de l'Afrique ottomane sont le pacha du Caire et îes deys des ré" gences de Tunis, Alger et Tripoli.
Quelques pachas ont le titre de beyleshey et le droit de se faire précéder par trois queues de cheval. Les pachas d'Anadhouly et de Romélie , sont de droit beylesbeyset paichas à trois queues , parce que ces gouverneurs commandaient autrefois en chef les troupes d'Europe et d'Asie. Mais ce titre honorable est accordé aussi pour des ser .:
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vices importants à des pachas qui possèdent des
gouvernements inférieurs.
Les pachas ont sous leurs ordres des sandjaks ou gouverneurs de district. Ceux-ci exercent <Jans l'arrondissement qui leur est confié une autorité semblable à celle des pachas; mais ils ne peuvent faire porter devant eux qu'une seule queue de cheval. Il existe cinquante- huit sandjak» en Europe et cent quatre vingt-seize en Asie.
Les villes sont administrées par des ayans qui laissant aux cadis la justice , exercent l'autorité civile et militaire (i). Il arrive quelquefois qu'un simple ayan parvient par son courage, son adresse ou ses richesses à se procurer une troupe soldée et de nombreux adhérents ^ se rend indépendant du pacha et du sandjak et devient même redou table ou. incommode au ministère ottoman.
Tel est le gouvernement turc; simple dans sa composition, uniforme dans sa marche, expéditif dans ses opérations , il annonce son origine militaire. Il donnait une grande force au souverain lorsque celui-ci trouvait dans les agents de son autorité , l'obéissance absolue que des subordon-^ nés militaires doivent à leur chef.
(i) Tels sont les aj^ans de Sérès et <le Philippopoli. Tels ('-taient deruièremeot les ayaii» de Burgaii el da Eutscliouk.
DE CONSTANTINOTLE. 181
Depuis raffaiblissement de la puissance souveraine, ce mode de gouvernement semblerait propre à favoriser la chute de la maison ottomane et la dissolution de cet empire par la facilité que des pachas audacieux trouvent à rassembler des troupes et à lutter contre leur maître. Cependant malgré tant de guerres, de révoltes et de changements dans les monarques régnants, l'empire turc est encore intact et la maison ottomane continue à régner.
Cette force et cette stabilité tiennent aux principes que j'ai expliqués plus haut, surtout à celui qui représente la nation des Osmanlis comme une aggrégation d'individus plutôt que de familles. L'égalité pohtiquc de tous les Turcs et le droit incertain des successions, empêchent le fils d'un pacha de penser à hériter de l'autorité de son père à moins qu'inspirant à celui-ci une entière confiance ( ce qui est assez rare ) , il n'ait l'habitude d'être son lieutenant dans le commandement des troupes.
La nécessité qui oblige les pachas de vexer les habitants de leur province pour soudoyer leurs troupes, les fait détester par leurs administrés et par les janissaires du pays, et les force à avoir recours à des étrangers mercenaires. Ceux-ci, indociles et capricieux, sont toujours
préls à déserter, ne peuvent être retenus que par des présents et des caresses, et ne manquent presque jamais de se disperser après la mort de leur maître temporaire pour aller offrir leurs services à de nouveaux aventuriers.
C'est pour cette raison qu'on a vu depuis plus d'un siècle tant de pachas refuser d'obéir aux ordres du sultan , combattre ses troupes , se soutenir long-temps et conserver même jusqu'à la mort les rênes du pouvoir. Mais aucun d'eux n'a laisse son titre et son autorité à ses descendants directs et la Porte a rarement trouvé des obstacles pour s'emparer après leur mort des trésors qu'ils avaient accumulés pendant leur vie.
Convaincu de l'utilité des pachas , le gouvernement turc a fait , il y a quelques années , de trèsgrands efforts pour détruire le pouvoir de > ingtquatre beys mamelucks quiavaient réduit lepacha du Caire à n'avoir en Egypte qu'une vaine représentation. Les pachas meurent; leur puissance disparaît avec eux; leurs trésors tombent dans les coffres du Grand-Seigneur. Mais la milice des mamelucks se reproduisait d'elle-même ; ses chefs 8c succédaient entre eux par principe d'adoption. Leur pouvoir et leur influence restaient inaltérables;les immenses ressources deTEgypte étaient perdues pour la Porte. Il était donc de rintérêt
du gouvernement de détruire l'autorité des mamelucks pour rétalilir celle des pachas.
Mais il existe actuellement en Turquie quatre grandes autorités qui paraissent faites pour donner de sérieuses inquiétudes à la maison régnante. Celles-ci sont: Mahomet-Ali, pacha d'Egypte, Ali , pacha de Yanina , et les maisons opulentes de Caraosman-Oglou et de Tchiapan-Oglou.
Depuis que Mahomet- Ali , à la tête d'une troupe d'aveiiluricrs albanais, est parvenu à chasser de t'Lgypte les mamelucks que l'armée française d'Orient avait déjà beaucoup affaiblie ; il exerce sur cette province un pouvoir presque indépendant. Mais il est pacha ; il commence à vieillir. Maîtrisé quelquefois par une soldatesque capricieuse et indocile , sa vie court sans cesse de grands dangers. Il est probable qu'à sa mort , la Porle aura autant de facilité à saisir ses trésors que ceux du fameux Dgézar-Pacha (i).
(i) Dgézar- Tacha , renommé par sa cruauté, a été pacha en Syrie pendant plus de 3o ans. La Porte a cherché plusieurs fois à s'en défaire par des voies détournées ; mais cet homme sanguinaire , qui a montré dans pUïsieurs occasions, et surtout au dernier siège de Saint-Jean-d'Acre, une valeur brillante, a toujours su déjouer les entreprises du gouvernement turc contre su
i8i 11 ÉVOLUTIONS
AU,paclia de Janina (i), qui, au courage d'uu Turc, joint la prudence astucieuse d'un Grec , est de tous les pachas actuels, celui qui pourrait donner de plus vives inquiétudes au gouvernement turc , parce que ses fils , accoutumés à commander aux troupes de leur père , sont trop puissants pour ne pas lui succéder. L'autorité du commandement paraît donc affermie, au moins pour une génération dans cette famille. Celle-ci snge et éclairée sur ses véritables intérêts , a toujours évité en s'agrandis^nt de choquer le ,:^ouvernement turc, et pénétre, par les intrigues de ses agents, presque tous Grecs, non-seulement dans l'intérieur du sérail, mais encore dans les cabinets des principales puissances de l'Europe. Mais on croit qu'à la mort du vieux Ali-Pacha la rivalité du commandement divisera ses enfants, tous pleins d'audace et d'ambition , et parviendra peut-être à détruire l'édifice politique que ce pacha a élevé avec tant de peine et d'adresse.
vie ; il est mort tranquillement dans son lit à un dge ftvancé.
La Porte a hérité de son immense fortune.
(i) Ali-Pacha descend d'un renégat grec, écrit à peîno la langue turque et pe parle en gtuéral que le grec vulguiic.
DE CONSTANïINOPLE. i85
Les familles de Caraosman-0(^lou et de Tchiapau- Oglou, dont la première gouverne tout le riche pays qui est situé entre le Méandre et la Propontide, et la seconde celui dont les fleuves SangariusetHalys déterminent les limites, possèdent héréditairement des richesses qui les mettent en état de soudoyer des troupes , d'intriguer avec succès dans le sérail , et d'exercer dans leurs domaines une autorité presque indépendante. Mais ces familles ne sont fortes que parce que chacune d'elles est composée d'un grand nombre de beys ( i ) héréditaires qui tous , provenant de la même souche, sont soumis par intérêt et par habitude au chef de la famille. Celui-ci est ordinairement choisi parmi les membres de la branche la plus riche et la plus puissante.
La crainte du gouvernement et des pachas, et une rivalité inévitable entre deux familles voisines et puissantes ont cimenté de plus en plus l'union qui fait la force de chacune d'elles. Mais cette crainte elle même, en mettant le chef dans la dépendance de tous ses parents , maintient entre eux une égalité fraternelle. Il est difficile , d'ailleurs ,
(i) Nous avons vu , à l'occasion des troupes topracli» ou féodales, que les possesseurs des fiefs héréditaires, tjuelques petils qu'ils soient, s'appeilent Beys^
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que ces deux maisons puissent jamais s'entendre
pour agir contre l'autorité du gouvernement
ottoman.
Ainsi la dynastie , qui depuis cinq siècles goii- Ternc les Osmanlis , a vu chasser du trône plusieurs de ses chefs par les mouvements séditieux des oulémas et des janissaires. Elle a dû souvent souffrir avec patience l'insolence et les menaces de quelques pachas rebelles. Cependant n'ayant presque rien à craindre des troubles intérieurs de cet empire, elle paraît destinée à occuper encore long-temps ce trône orageux , si ses puissants voisins consentent à laisser languir sous le joug d'un peuple, dont la barbarie semble incorrigible, ces provinces si favorisées par la nature, et qui ont été le berceau des arts et de»sciences.