‹ Révolutions de Constantinople en 1807 et 1808, précédées d'observations générales sur l'état actuel de l'Empire Ottoman (volume 3)Chapitre 8 sur 8 · CONSTANTINOPLE ET LE BOSPHORE DE THRACE · texte numérisé non relu

CONSTANTINOPLE ET LE BOSPHORE DE THRACE

LiONSTANTiNOPLi , situé à 41"» de latitude Nord, et à ag' longitude est de Paris , est placé à l'extrémité d'un contrefort , qui fait partie d'une chaîne de hautes collines, laquelle , en longeant le littoral de la mer Noire du Bosphore et de la Proponlide , joint le Mont-Hémus au Rhodophe. Conformément aux observations des géologues sur la configuration des montagnes, les versants de ce contrefort sont assez rapides vers le nord du côté du port, et se prolongent insensiblement au sud vers la Propontide , de manière que les trois quarts des maisons de cette capitale ont la vue sur cette, mer. —

Quelques ravins assez larges creusés par les pluies , et dont le fond sert d'écoulement aux eaux des fontaines , divisent la base inégale sur laquelle celte ville est bàlie , en sept parties ou collines , et lui donne par là une similitude physique avec l'ancienne Rome.

Cette ville, autrefois célèbre sous le nom de Byzance, devint bien plus importante et plus populeuse , lorsque Constantin , ayant reconnu les immenses avantages do sa position, y fixa , en l'année 33o de l'ère chrétienne , sa résidence et le siège de l'empire romain. Cet empereur lui donna le nom de Nouvelle- Rome, afin de lui faire partager la gloire et les avantages de l'ancienne maîtresse du monde. — Mais tous les peuples ne l'appelèrent que Constantinople , ou la ville de Constantin , et eeltc dénomination lui a été conservée par les Persans , les Arabes et même les Turcs , puisque dans le style de la chancellerie ottomane , et sur les monnaies de l'empire , cette ville n'est désignée que sous le nom do Constantiniah.

Les collines, sur lesquelles cette ville est bdtie, les superbes mosquées impériales surmontées d'immenses coupoles et entourées de hauts minarets , dont les principales occupent les points les plus élevés de ce promontoire, les maisons peintes de dilférentes couleurs , et entremêlées de ia/dins, au-dessus desquels s'élèvent des cyprès

et d'aulrcs arbres toujours verts, la disposition de tous les édifices en amphithéâtre , la vue du port animé par la présence de navires de toutes grandeurs et par des milliers de gondoles qui le traversent , et enfin, la perspective lointaine des campagnes , où brille la plus active végétation, présentent le coup-d'œil le plus beau et le plus imposant qu'il y ait dans Tunivers.

Mais ce coup d'œil physique est comme celui qu'ofire au moral le vaste empire dont Constantinople est la capitale.-^ Le voyageur, frappé de la grande étendue de l'empire ottoman et du souvenir de sa gloire , croit qu'il va parcourir vm des Etals les plus riches et les plus puissants de l'Europe; mais aussitôt qu'il y pénètre, il ne voit que faiblesse, désordres, anarchie, et tous les symp^ tomes d'une rapide décadence.

La magie du coup-d'œil de Constantinople se dissipe de même. Le cœur se serre ; un sentiment de sombre mélancolie s'empare de l'âme du voyageur , lorsqu'après avoir admiré en dehors cette capitale , que la nature a destinée à être la reine des cités , il n'aperçoit plus que des rues étroites , tortueuses , sales , mal pavées ; des maisons de bois , de briques et de boue , et couvertes d'un crépi trompeur; enfin une multitude d'hommes dont les physionomies graves ou inquiètes annoncent l'orgueil qui les domine ou les craintes qui les assiègent ,

aôo CONSTANTINOPLE

et sur lesquelles on disUiigue rarement le rire et celle

gaîlé aimable des peuples contents et heureux.

Constantinople, situé vis-à-vis l'extrémité méridionale du canal du Bospiiore , dont rencaissement entre deux chaînes de collines parallèles force l'air à suivre le mouvementrapide des eaux, jouit du double avantage d'avoir son atmosphère sans cesse renouvelé et rafraichi , et de voir emporter tous les dépôts des égoûts et des eaux pluviales par les courants , qui se précipitent du port dans la mer de Marmara : aucun terrain marécageux n'existe auprès de cette ville ; sa température , fort douce , n'offre jamais un froid de plus de 4 à 5° au-dessous de o du thermomètre de Réaumur, ni une chaleur de plus de 2.6" ; les variations météorologiques qu'elle éprouve dans le cours de l'année , sont à peu près de 64 jour» pluvieux , 5 neigeux , 5 brumeux , 20 couverts , 36 va-. riables, i5 orageux et 220 parfaitement sereins.

Les vents du nord et du sud , dont le cours est déterminé par le gisement des côtes et la position des mers , se succèdent alternativement. Celui du nord , qui est produit p »r la dilatation de l'air, plus grande pendant l'été sur la mer de l'Archipel que sur la mer Noire, souflle presque constamment depuis le mois d'avril jusqu'à la fin de septembre. Le vent du sud , qui succède pour peu de jours à celui du nord, ne paraît que lorsque

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les vapeurs accumulées sur les îles de l'Archipel , y ont condensé Tair et diminué la chaleur de la température; c'est pour cette raison qu'il est toujours humide et quelquefois orageux.

Ce n'est que dans l'hiver, lorsque toutes les hautes montagnes de la Turquie européenne sont couvertes de neige, qu'on voit souffler les vents d'est, d'ouest et de nord-ouest. Ceux-ci sont toujours très-froids et neigeux.

Avec tous ces avantages météorologiques, Constantinople devrait ignorer l'existence de la peste , qui , toujours plus active dans les temps lourds et humides , doit probablement sa première origine et son renouvellement , comme beaucoup d'observations le prouvent, aux lieux chauds et marécageux des environs de Damietle , dans la Basse-Egypte , d'où ce fléau , moins funeste que la fièvre jaune, puisqu'on peut facilement le contenir et l'éviter , se répand dans toutes les provinces de l'empire ottoman.

Mais l'insouciance du gouvernement , l'empire du

fanatisme et les usages établis, conserveront les germes

de celte maladie destructive tant que cette capitale cou"

tinuera à languir sous le joug de ces Barbares incorri-

' gibles.

Les faubovirgs de Fénar et d'Eyoub font partie de Constantinople, et n'en sont séparés que par les murs

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d'enceinte. L'un et l'autre sont placés à l'extrémité du port. Celui du Fénçir est habité par le patriarche et les principales familles grecques, et par la suite nombreuse des domestiques et des dépendants qui leur sont attachés. Celui d'Eyoub n'est peuplé que par des Turcs , et renferme la célèbre mosquée de ce nom , où les sultans ottomans, après leur avènement au troue, vont se faire ceindre par le chef des émirs le sabre du commandement, qui est le symbole de la souveraineté militaire.

Les faubourgs de liassékni, Ilassen-Pacha , Galata et Tophané, tous placés le long de la rive septentrionale du port, sont habités, le premier par des Juifs, le second par les employés de l'arsenal de la marine , le troisième par des commerçants de toutes nations , parmi lesquels figurent une trentaine de facteurs européens, et le quatrième par les canonniers, les ouvriers de l'artillerie et par leurs familles. Ces faubourgs , situés au bas d'une colline, sont moins sains que les autres parties de Constantinople, à cause de leur exposition méridionale, et ne jouissent pas, comme Péra et Saint-Dimitri, placés sur le plateau supérieur qui les domine , des émanations agréables et salutaires des vents de la mer Noire.

Le faubourg de Scutari , placé sur la côte d'Asie , est dans une position heureuse et riante; l'air ((u'on y respire est toujours frais et pur ; seg environs sont fertiles ;

il sert de point de départ et d'arrivée à toutes les caravanes qui traversent l'Asie-Mineure pour se rendre dans la Perse , la Syrie et l'Indostan. Sa population est de plus de 3o,ooo âmes.

Le matériel de Constantinople et de ses faubourgs se compose de i4 mosquées impériales, de 200 mosquées ordinaires, d'environ 3oo mcssgids , de 5o bésestins,de plu» de 5oo fontaines et d'environ cent mille maisons.

Les grandes mosquées , dont les magnifîques colonnes furent presque toutes tirées des temples ruinés de l'ancienne Grèce , ont été construites sur le modèle de l'église de Sainte-Sophie , laquelle est imposante par sa masse , admirable par la grandeur de ses coupoles, mais moins élégante que les temples de l'ancienne et de la nouvelle Rome , et pevit-ôtre itioîns intéressante sous le rapport de la hardiesse et de la légèreté , que plusieurs églises d'architecture gothique. — Les petites mosquées et les messdgids ne sont distingués des maisons particulières que par leur contigviilé à un minaret , du haut duquel les nezzins appellent les musulmans à la prière.

Toutes les maisons particulières sont composées d'une charpente légère , dont les espaces entre les poteaux et les traverses sont remplis de briques et de terre. — Combustibles et fragiles, elles ressemblent à la condition politique des hommes qui les habitent. "- Si elles

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échappent par hasard à l'action fréquente des incendies ^ elles dépérissent naturellement et tombent en ruine au bout de trente ans d'existence. — Les mœurs orientales y qui établissent une séparation entre les hommes et les femmes , nécessitent la division de ces édifices en deux parties, qui ne communiquent entre elles que par un corridor très-étroit , et dont l'une sert de harem pour les femmes , tandis que l'autre est destinée à recevoir les amis et les étrangers.

Il est probable que malgré les grands éloges que les historiens Grecs ont fait de la beauté de Constantinople, avant Tépcque de sa chute , cette ville n'était alors ni gvière mieux bâtie , ni plus belle qu'elle n'est à présent : car les Turcs , qui ont adopté l'habillement des habitants de Constantinople, et qui ont donné à toutes leurs grandes mosquées la forme de Sainte-Sophie , se seraient plus à imiter également l'architecture des Grecs dans la construction de leurs maisons particulières. — Comme il n'existe que très-peu d'édifices, à l'exception des églises, dont l'existence remonte au-delà du seizième siècle , on peut croire , avec raison , que les maisons des Grecs, que Mahomet II s'était réservées pour sa part dans la conquête de cette ville , étaient généralement bâties en bois, et que, détruites par les incendies, elles ont reparu et reparaissent encore à la suite de ces désastres avec la forme

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extérieure et les dimensions qu'elles avaient avant la prise de Constantlnople par les Turcs.

Les bésestins ou marchés publics, sont d'immenses corridors , assez étroits et mal éclairés , dont les murailles bâties en pierres et surmontées de voûtes, servent à garantir contre les ravages de l'incendie les marchandises qu'on y laisse sans crainte et sans inquiétude, sous la garde des hommes préposés à le.ur conservation. — Les marchands de toutes classes y sont séparés par nation et par profession. Les Turcs et les Américains y surfout rarement , mais l'acheteur doit se tenir en garde contre l'astucieux marchand Grec, s'il ne veut pas en être dupe ; il doit réduire au moins de uioitié le prix demandé par les Juifs.

Quel(|ues places , la plupart irrégulîères , forment des Tîdes au milieu de ce labyrinthe de maisons ; mais les deux plus remarquables sont celles de rHyppodrôme, si célèbre du temps des Romains, et l'Etmeidan , ou place des boucheries , dans laquelle les janissaires ont coutume de porter leurs marmites et de faire leurs assemblées, lorsqu'ils veulent renverser les ministres ou déposer le sultan. — L'Hyppodrôme , qui sert encore à présent , comme du temps des Grecs , pour les courses aux chevaux, a quatre cents pas de long sur cent de large; ses dimensions n'ont pas changé, puisqu'une aiguille de

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granit égj'plien , une pyramide en pierre de taille et une colonne torse en bronze, sont encore actuellement placées dans la ligne centrale de cette place, et à des distances égales de ses deux extrémités.

Les Turcs , profitant des aqueducs construits par les empereurs romains, ont établi dans Constanlinople un grand nombre de fontaines, dont la forme varice se rapproche plus de l'architecture chinoise ou iudicnne que de celle de l'Europe. — La nécessité de fournir abon* damment dans tous les quartiers de celte capitale les eaux nécessaires aux bains et aux lotions fréquentes des musulmans, a rendu les fontainiers turcs industrieux. Ils ne sont guère inférieurs aux nôtres pour la conduite des eaux. Leurs aqueducs et leurs pyramides hydrauliques sont dirigés avec autant de soin que d'inlelUgence. Mais ne s'occupant que du présent, et dédaignant de jeter un regard attentif sur l'avenir qui les menace , les Turcs ont négligé les nombreuses citernes que les empereurs grecs avaient fait construire pour l'approvisionnement de Constanlinople, en casde siège, et ont permis qvie la Basilica, dont M. le général Andréossi vient de publier une description exacte , savante et détaillée , fût transformée en ateliers de cordages et de filature.

Le nombre des habitants de Constanlinople est incer-

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tain. On ne peut déterminer que par des calculs approximalil's la population d'une ville où l'on ne tient aucun compte des moris et des naissances et où les voyageurs de toutes nations sont admis sans passeports. Quelques auteurs donnent à Constantinople et à ses dépendances une population de 5oo,ooo âmes; d'autres prétendent que le nombre des habitants de cette ville et de ses faubourgs s'élève à plus de 1,100,000. — La consommation journalière du blé peut seule nous fournir le moyen de déterminer approximativement ce nombre.

Quinze mille kilots de farine (correspondant à 840,000 livres) sortent tous les jours des magasins publics, où est déposé, pour le compte du Gouvernement, tout lo blé destiné à la subsistance des habitants de Constantinople , et sont livrés aux cent principaux boulangers de cette capi'ale. En supposant que la consommation journalière de chaque individu ( hommes, femmes et enfants compris) soit d'une livre de farine, ce qui est beaucoup, attendu que les Turcs font un grand usage de fruits et de Jégumes, on aura 840,000 âmes; si on ajoute à celte quantité plus de trente mille personnes, qui reçoivent leur subsistance du sérail, et un nombre d'habitants proportionné à la consommation journalière du blé qui est introduit par la fraude, on aura un résultat d'enviroo

neuf cent mille âmes pour l'effectif réel de la population

D'autres calculs fondés sur le cours ordinaire de la

mortalité, lorsque cette vUle n'est pas affligée parla pesta

ou par d'autres maladies contagieuses, donnent à peu près les mêmesrésultats.

Cette population générale se divise en cent -vingt

mille Grecs, eu quatre-vingt-dix mille Arméniens, en cinquante mille Juifs, en deux mille Francs et en six cent trente mille mahométans.

Chacune de ces nations habite des quartiers séparés et a lin costume distinctif et des mœurs différentes. La forme du cahouk ou chapeau et la couleur des bottes, qui sont jaunes pour les musulmans, rouges pour les Arméniens, noires pour les Grecs et bleues pour les Juifs, servent à les distinguer entre eux au premier coup

d'oeil.

L'Osmanli et l'Arménien, qui sont d'origine asiatique, ont à peu près les mêmes mœurs et suivent les mêmes usages. Leurs femmes vivent dans la retraite et portent un voile sur la figure lorsqu'cllcE sortent dans les rues. Les sombres tableaux que quelques écrivains, zélés admirateurs des mœurs européennes, se sont plus à tracer de la jalousie orientale, sont cxa- .§érés. Les Turcs et les Arméniens aiment en général

leurs femmes avec tendresse et savent rarement leur refuser ce qu'elles désirent. Tendres épouses , excelientes mères, les maliométanes et les Arméniennes n'ont en général d'autre but que de plaire à leurs maris et d'élever soigncJisement leurs enfants. Ces qualités, qui les distinguent presque toutes , n-udent le beaii sexe tellement respectable aux yeux des Turcs et des Arméniens, ' que le mari qui frappe sa femme est regardé par eux comme le plus lâche et le plus méprisable des hommes. Les femmes grecques, plus libres, n'ont peut-être pas toujours des mœurs aussi pures Les enfants , moins soignés, négligent quelquefois leurs parents. Quelques querelles de ménage scandalisent de temps en temps le public. On voit très - souvent des maris grecs frapper leurs femmes sans exciter rindiguation de leurs compatriotes.

Les Juifs, venus d'Espagne, ont conservé les mœurs de leur ancienne patrie, mais avec le relâchement et quelquefois avec la dépravaUon que donne toujours l'amour du gain , lorsqu'il est supérieur à toutes considérations humaines.

Les Francs vivent à Constantinople comme dans leur pays natal. N'ayant rien à craindre, ni des lois, ni de l'action des autorités locales, par suite des capitulations qui les mettent sous la dépenda.ice unique de leurs am

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bassadeiirs, ils se gùnent fort peu et portent avec orgueil, le costume européen, depuis que les Russes ont appris aux Turcs, par leurs nombreuses victoires, à respecter les peuples chrétiens de l'Europe. Le faubourg de Péra , où habitent les ministres étrangers, présente la réunion de tous les peuples; on y voit tous les costumes; on y entend tous les langages. On s'y salue, on s'accoste, on se donne la main, on s'embrasse comme dans nos villes. Les boutiques et les magasins des marchands sont décorés comme à Londres ou à Paris. Les Français , les Russes , les Anglais , les Autrichiens, etc., tous distingués sous 1« nom général de Francs,, évitent d'y montrer leurs haines et leurs préjugés nationaux , se visitent fréquemment et vivent quelquefois en frères.— C'est en voyant dans ce petit espace cet accord fraternel entre les sujets des plus grands souverains de l'Europe , qu'on peut dire que Péra est comme l'île de la civilisation européenne au milieu de la barbarie asiatique.

Le port de Conslantinople , dont la direction est de l'est-sud-est, à l'ouest-nord-ouest, offre, sur une longueur de quatre mille toises et sur une largeur moyenne de trois cents, un mouillage tranquille et sûr. La profondeur de ses eaux et la bonne tenue du fond qui est argilo-vaseux, permettent aux plus grands vaisseaux de ligne d'approcher des deux riyes a.u point de toucher les mai-

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sons avec leurs vergues. — Quoique ce port soit le réceptacle des immondices et des égoùts des faubourgs de Eyoub , Hassekeui , Hassan-Pacha , Galata et Tophané , ainsi que d'une partie de ceux de Constantinople, on n'y voit aucun encombrement ou atlerrissement- Ses eaux gardent toujours la même profondeur. Les travaux immenses, dispendieux et quelquefois insuffisants pour le di^blaiement et l6 curage des ports, qui ont lieu dans la plupartdcs villes maritimes de l'Europe , sont ici très-inutiles , puisque la nature se charge elle-même de cette opération. Les eaux des deux ruisseaux , le CydarisetlesBarbyces, connus aujourd'hui à leur confluent sous le nom de rivière des eaux douces, joignant leur action impulsive à celle du courant de Bosphore, rendent au port de Constantinople le service important d'entraîner vers la mer de Marmara les terres et les immondices qui pourraient exhausser son lit ou y former des atterrissements ou des bas-fonds.

C'est sur la rive septentrionale du port , entre les faubourgs de Galata et de Hassakeui, qu'existe le grand arsenal de la marine. Une petite anse, dite autrefois le Port des galères, est entourée par la maison du tersané-emini , ou intendant général de la marine, par une place spacieuse contiguë à une colline sur laquelle est bùti le vaste palais , qui sert de demeure au capitan-

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pacha, par la grande et magnifique caserne pour les galiondgis ou niateluls , construite d'après 4es ordres du célèbre grand apii ml Hassan -Pacha, et enfin par les chantiers de construction et le bassin de radoub que U Porte doit à M. Rodé, ingénieur suédois. C'est à Pouesl de la maison du tersané-emini que se trouvent tous les magasins de la marine, et le quai près duquel sont aniarés une trentaine de vaisseaux de ligne, frégates, corvettes et bricks: qui forment la force navale de la Turquie.

Eu arrière des magasins de la marine, dans un recoin bas et humide , situé auprès de la colline sur laquelle est bdti le palais du capitan-pacha, existe le triste bagne, où l'homme est réduit à l'cxlréme degré de misère et d'abaissement, où le prisonnier de guerre est réuni au malfaiieur, et où les menaées et les coups de bâton des gardes et des geôliers se mêlant aux jurements et aux cris plaintifs des détenus, rappellent l'image de l'enfier.

Le sultan Sélim, qui prenait un plus vif intérêt aux besoins et à la gloire de sou empire qu'à ses plaisirs et à ses jouissances persoiuielles, avait cédé à la marine sou sérail de Aïnali-Cavak,<;hâteaudes miroirs, palais £avori du sultan Ahmtt 111;, où cp prince se plaisait. à se mirer avec ses esclaves dans de grandes glaces que le sénat de Venise lui avait envoyées après le traité de Passarowilr.

ET LE BOSPHORE. a63

De grands travaux avaient été déjà commencés dans ce vaste local, contigu à l'arsenal de la marine. Mais la déposition du sultan Sélim a fait abandonner ces projets, et le Grand-Seigneur est rentré en possession de ce palais ruineux , qu'il n'habitera probablement jamais , parce que les dépenses de réparation monteraient à des sommes considérables.

C'est près de rextrémité occidentale du faubourg de Hasse-Keni, qui est lui-même placé à l'ouest du sérail de Aïnili-Cavak, que se trouve l'école du génie nailitaire, dont nous avons parlé dans la première partie de cet ouvrage. Le local de cette école étant devenu trop petit à cause du nombre des élèves et de la nouvelle division des classes , le sultan Sélim avait cédé au génie militaire le palais d'une sultane, sœur de son père, qui n'était plus occupé depuis plusieurs années. — Mais après la chute de ce prince , les élèves du génie ont dû sortir de ce sérail qui tombe en ruine, et rentrer dans leur ancienne et étroite demeure.

La magnifique caserne des bombardiers est située en avant de l'école du génie militaire et près de la mer. Elle forme par sa grandeur, sa magnificence et la hauteur dfl* minarets de sa mosquée, un des ornements de l'extréinilé du port. On voit près de cette caserne les fourneaux pOur

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la fonfe des mortiers à bombe , et les ateliers pour la construction de leurs affûts.

Le faubourg de Tophané, placé à l'est de Galata, en face du sérail, contient les vastes casernes des canonniers et tous les grands établissements pour le matériel de rartillerie.

Le sultan Sélim avait fait construire des casernes magnifiques pour les nizam-gedittes, à Sculari, à Lcvend- Tchiflick et auprès de Péra. — Les deux premiers édifices ont été détruits par les janissaires après la mort de Mouslapha-Baïractar. Le troisième a été épargné, parce qu'il n'était pas entièrement achevé à l'époque de cette dernière révolution.

Les palais des ambassadeurs européens, auxquels on donne le nom. de sérails, ne seraient en Europe que des maisons bourgeoises. Celui de France qui se trouve sur le versant oriental et rapide de la colline de Péra, jouit d'une très -belle vue et contient un assez grand jardin. Bdti par le baron de Brèves, sous le règne d'Henri IV, il a été réparé sous la direction du baron de Toit, dans le temps de l'ambassade de M. le comte de Saint-Pricst. — Le palais de Venise (occupé actuellement par l'internoncc aulricliicn), présenSc une assez belle façade. — La position des palais de France et de Venise, sur le versant septcntrioual de lu colline de Péra , prouve qu'A l'époque

ET LE BOSPHORE. a65

où ils ont été construits le plateau] supérieur n'était pas encore habité.

Les palais d'Angleterre , de Russie et de Suède , n'offrent rien d'élégant ni de régulier dans leur architecture. Celui de Russie est petit et peu digne d'une telle ambassade. L'hôtel de l'ambassadeur d'Angleterre, nouvellemeut conslruit sur le commencement du versant méridional de Péra, présente à la vue un grand carré, dont les façades de peu de goût ne sont aperçues qu'obliquement de la porte d'entrée, et dont la distribution intérieure ne procure aucune des commodités qu'annoncerait un si grand local. Le terrain sur lequel ce palais est situé, a été donné en présent par la Sublime Porte à l'Angleterre , comme un témoignage de sa reconnaissance pour la délivrance de l'Egypte.

Le canal de Constantinople ou du Bosphore sert d'écoulement aux eaux de la mer Noire, lesquelles se dirigent avec rapidité vers la mer de Marmara, ou Propontide , et de là vers la mer de l'Archipel, ou Egée, par le canal des Dardanelles ou de l'Hellespont. Ce canal, qui sépare l'Europe de l'Asie, coule entre deux chaînes de collines parallèles. Sa profondeur varie entre quinze et vingt, brasses dans le milieu de son cours. Aucun basfond ne rend sa navigation dangereuse. Un seul écueil

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bien connu, vis-à-vis de Thérapia , offrirait quelque danger s'il n'était tout près de la cAle. Ce canal est un excellent port dans toute sa longueur , d'environ sept lieues marines. Son fond est d'une bonne tenue. Ses sinuosités et ses collines qui bordent ses rivage» le mettent à l'abri de tous les vents. Le golfe de Buyukdarré , où ce canal s'élargit en se prolongeant vers la vallée de ce nom, sert de mouillage et de station aux bâtiments qui doivent entrer dans la mer Noire, ou en sortir.

Les deux côtes, qui depuis ce dernier mouillage s'étendent jusqu'à la mer Noire , sont plus escarpées que celles du reste du canal. Quelques voyageurs ont pensé que toute celte partie des rives du Bosphore a été un terrain volcanique, et ont prétendu que l'éruption d'un volcan a produit cette brèche , par laquelle les eaux de hi mer Noire se sont précipitées vers la Méditerranée. Le général Andréossi, q^ii a étudié pendant trois années ce terrain , avec l'attention d'un savant géologue, n*a reconnu aucune trace de volcan dans cette 'partie du Bosphore , et pense que ce détroit existe , parce que les chaînes de montagnes de l'Asie -Mineure et des Balkans d'Europe, qui se dirigent en s'abaissant l'une vers l'autre, se trouvent dans cet endroit au point de leur plus grand abaissement, et qu'elles ont pu fournir nalurellemeut,et

ET LE BOSPHORE. aCj

sans avoi'r recours à aucun déchii'ement, une issue aux eaux de la mer Noire.

Le canal du Bosphore est défendu , près de son ouverture dans la mer Noire , par les deux chdteaux de Fanar, ou fanaux d'Europe et d'Asie. Ces deux forts , dont la distance l'un de l'autre est d'environ quinze cents toises , remplissent mal le but auquel ils sont destinés.

Mais leâ nouveaux châteaux de Poyraset de Caribche , construits par le baron de Toit , à l'endroit où le canal , commence à t»'étrécir i ne sont séparés que par une distance de 5oo toiles; ils peuvent comballreavec avantage les vaisseaux ennemis , tant à cause de leur rapprochement que de leuf position dominante et de leurs batteries casemâlées. Les forts de Roumily-Cavac, et d'AnatoIi-Cavac, qui ont été réparés et perfectionnés par MM. Monuier et Fontaine,, n'ont q^e des batteries à fleur d'eau et découvertes. Situées au pied d'une colline , dont la pente est coupée par un grand mur de soutènement , ces batteries seraient dominées par le feu des batteries, hautes des vaisseaux de ligne et deviendraient le .réceptacle de tous les boulets, qui frapperaient la jmuraille qui se trouve en arriére.

' Dans le nouveau système de défense du Bosphore, on a entremêlé , à distances presque égales , !es anciens

aGS CONSTA-NTKNOrLE

châteaux du canal avec d'autres bat Icries, tantôt rasantes

et tantôt élevées de sept à huit toises au-dessus du niveau

de la mer. On avait , en outre , proposé de couvrir les

batteries basses par un fort blindage, afin de garantir

les cannonicrs du feu des vaisseaux de ligne et des

boulets repercutés soit par la muraille en arrière ou

bien et par les rochers voisins. Mais ce projet n'a jamais été exécuté.

Plusieurs batteries ont été construites sur les rivages de la rade de Buyuckderré, afin d'empêcher une escadre ennemie de s'établir dans ce mouillage, après avoir passé la partie supérieure du canal malgré le feu des ouvrages défensifs.

Les châteaux de Romily-IIissar et d'Anadoly-Hissar, construits dans le quinzième siècle , à deux lieues nordest de Constanlinoplc, peu de temps avant la prise de cette capitale , dans un endroit où le canal n'a que trois cents toises de largeur, sont restés dans leur état primitif. — Formidables aux bâtiments qui naviguaient alors, ils seraient peu dangereux actuellement à des vaisseaux de haut-bord , à cause de la petitesse de leurs batteries , et du peu de largeur de lexirs terre-pleins qui empêchent d'y placer des canons de gros calibre. — On n'a cessé de représenter à lu Porte que ce point est de la plus haute importance pour la défense du Bosphore : les Turcs sont

ET LE BOSPHORE. aQg

disposés à rire quand on leur propose de perfecUondes ouvrages qui ont été construits par Mahomet II, le vainqueur de tant de rois, et le conquérant de Constantinople. Cependant le sultan Séiim III avait adopté, pour ces châteaux, un projet qui aurait été exécuté, sans la chute de ce monarque dont l'esprit était supérieur à tous les préjugés de sa nalion.

Placé dans une position centrale entre les régions du nord et celles du midi , entre les peuples de l'orient et ceux de l'occident , pouvant communiquer avec eux par le Pont-Euxin , la Propontide , l'Archipel , la Méditerranée et l'Océan , et par tous les afllacnts de ces mers , offrant un mouillage vaste , sûr et commode dans son port et le canal du Bosphore à tous les vaisseaux de la terre , qui pourraient s'y réunir , Constantlnople paraît destiné par la nature à être la métropole du monde.

Réduite à n'avoir plus qu'un rayon de quelques lieues carrées autour dé ses murailles sous le règne des derniers empereurs grecs , cette ville présentait encore une attitude respectable et formait seule l'empire romain.

Quel que soit son sort à venir , capitale d'un vaste empire ou d'un petit royaume , ou bien ville libre et indépendante , Constantinople sera toujours , malgré

ajo GONSTANTINOPLÉ

toutes les révolutions et les bouleversements politiques , une des premières cités de l'univers.

Mais outre les avantages politiques et commerciaux dont Constantinople jouit par sa position, cette ville peut encore devenir facilement la première des places de guerre de notre continent. Bâtie sur un promontoire triangulaire , dont deux faces sont baignées par des eaux profoniles , elle n'est attaquable que par un seul côté. Ce côlé défensif, présentant une ligne droite, jouirait de tous les avantages du système bastionné à grandes demi-lunes. Les faubourgs de Péra , Saint-Dimitri et Galata, peuvent former par leur réunion une place importante de très-grande force et d'un excellent appui pour Constantinople. Leur enéeiiite passant au-dessus du cimetière turc près de féraj sur le plateau près de Saint-Dimitri , et enfin par. lOkmeidan , pourrait aboutir d'un côté au Bosphore , en arrière de Dolma- Bakche , et de l'autre , au port de Constantinople entre Hassekeni et le sérail d'Aïnali-Cavak.

Si , par une révolution heureuse que l'on ne doit guère espérer , les empereurs ottomans parvenaient à acquérir , avec le désir de civiliser leur nation , la force nécessaire pour exécuter ce grand et difficile projet ; ou bien si tous les monarques chrétiens pouvaient s'entendre

ET LE BOSPHORE. aji

pour chasser de l'Europe les barbares incorrigibles qui en [occupent une des plus belles parties , Constanllnople ) sorti des entraves qui paralysent en grande partie ses ressources naturelles et gênent sa prospérité , ne tarderait pas à devenir la plus belle, la plus peuplée , la plus riche ; la plus forte , la plus saine et la plus agréable de toutes les cités de Tunivers.

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Juchereau de Saint-Denys, 731 Antoine de, baron

J83 Révolutions de Constentinople

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