DEUXIÈME PARTIE
Histoire des RévoLUTioNS qui ont précédé , accompagné
ET SUIVI LA mort DU SDLTAÎÏ SÉLIM III.
Création des Nizam-Gedittes . — Troubles dans la Roniélie excités par les Janissaires , qui refusent d'entrer dans ce corps régulier. — Changement du ministère. — Grands moui^enients diplomatiques occasionnés par la déposition des princes grecs Morusi et Ipsilanti. — Invasion des provinces de Valachie et de Moldavie par les Russes. — Déclaration de guerre contre la Russie. — Passage des Dardanelles j et apparition dune flotte anglaise devant Constantinople. — Attaque de V Egypte par une armée anglaise partie de la Sicile et de Malte — Résultats de ces entreprises. — Déclaration de guerre contro-
a RÉVOLUTIONS
la Grande-Bretagne. — Révolte des Janissaires et des hamacs contre le sultan Sélim.
— Déposition et captii'ité de ce prince. — Avènement de Moustapha IV. — Abolition des Nizam-Gedittes . — Entreprise de 3Ioustapha Baïractar pour rétablir le sultan Sélim.
— 3Iort de Sélim. — Déposition et captivité du sultan Moustapha. — Avènement du sultan Mahmoud. — Création d'un lïouvcau corps régulier sous le titre de Sevmeii. — Révolte des Jcmissaires contre Moustapha Baïractar. — Blort de Baïractar et du sultan Moustapha
. IV. — Abaiulon déjinitij du projet de former des corps réguliers disciplinés à l'européenne.
J^A paix d'Aiiiiciis rendit une tranquillité précaire à l'Europe en 1802 , et fut suivie d'un traité qui rétablit les anciennes relations commerciales et politiques de la France avec la Turquie. La Porte , à qui une entreprise audacieuse avait enlevé riigypte , fut renîisc en possession de cette province importante et déclarée; protectrice de la nouvelle république des Sept-Iles : mais forcée de s'allier aux cabinets de Pétersbourg, de Londres et de Vienne pendant la guerre, elle resta sous l'influence de ces puissances après la paix. Cet état de dépendance déplaisait au sultan
Sélim et à ses ministres. La cour de Russie , dont l'influence sur les Grecs s'accroissait de jour en jour , donnait de vives inquiétudes et choquait sans cesse l'orgueil ottoman par le ton fier et menaçant de ses notes diplomatiques. Le cabinet devienne plus modeste donnait moins d'ombrage. L'Angleterre, qui n'avait jamais eu de démêlé avec la Turquie , aurait été chérie par la Porte , si elle s'était montrée moins zélée pour servir les vues et les intérêts du cabinet de Pélersbourg.
Le gouvernement français , instruit des dispositions du Grand-Seigneur et de ses mmistres à l'égard de ces trois puissances de l'Europe , résolut d'en profiter , pour rétablir les rapports d'amitié qui avaient existé autrefois entre la cour de Versailles et la sublime Porte : mais il eut à combattre la timidité et firrésolution ordinaire des ministres turcs et le ressentiment récent des Osmanlis contre les Français.
Les nouvelles relations de la France avec la Porte furent froides et peu importantes jusqu'au moment où Bonaparte, ayant fait sa paix avec toutes les puissances de l'Europe en qualité de premier consul de la Ptépublique française , résolut de changer son titre et ses rapports personnels avec les autres souverains.
Cet homme, par l'ascendant de son génie ^
• l'audace de ses entreprises et la fermeté de son caractère, avait vaincu les factions et arrêté l'anarchie. On croyait que, s'établissent médiateur entre le peuple français et Louis XVIIÏ , il allait fixer et affermir dans un pacte solennel les prérogatives du souverain et les lijjertés de la nation , et rendre par cet événement la France libre et l'Europe Iranquilic.
Mais Napoléon , maîlrc du trône et pouvant y monter , ronipit tout pacte avec les Bourbons par un crime , et se fit empereur. Obligé d'effrayer des rivaux ambitieux qui avaient été ses égaux et qui étaient devenus ses sujets , de contenir les factions et d'occuper la nation française que quinze années d'agitation avaient rendue excessivement remuante , il ne pensa qu'à obtenir une autorité sans contrôle et rechercha la guerre.
On cessa de faire retentir le mot de liberté aux oreilles des Français ; mais on parvint à les séduire par les prestiges de la gloire militaire.
La France asservie prodigua ses ressources pour asservir les autres nations. L'état politique de l'Europe fut bouleversé. L'empereur Napoléon ambitieux, despotique et fier de ses victoires, menaça de tout envahir, mécontenta les j)euples et choqua l'orgueil des auciens rois. Tous les souverains de l'Europe se rémiirent pour sauver
leur existence et pour venger leur amour-propre outragé. Les peuples secondèrent les efforts des rois. La France fut envahie , elle perdit son nouveau monarque et une partie de sa grandeur; mais eile reprit l'antique race de ses rois et lui dut sa liberté.
Cependant, au moment où Napoléon monta sur le trône, l'Autriclic, la Prusse, le Danemarck et tous les princes d'Allemagne, influencés par les circonstances , par le mauvais succès des luttes précédentes et encore plus par les considérations de haine et de rivalité qui divisaient alors plusieurs de ces princes , aimèrent mieux le reconnaître comme empereur des Français que de recommencer la guerre. Les souverains du midi de l'Europe étaient trop faibles et trop isolés pour suivre une autre conduite , mais l'empereur de Russie , et les rois d'Angleterre et de Suède refusèrent de donner le titre de frère à un général audacieux qui, à peine assis sur un trône encore chancelant, annonçait publiquement que sa dynastie serait bientôt la plus ancienne.
L'empereur Napoléon , désirant se faire reconnaître par la Sublime Porte, chargea decetteaffaire délicate : le maréchal Brune, ambassadeur de France en Turquie, mais ce général n'était pas propre à réussir dans cette négociation qui de-
mandait beaucoup d'adresse et de ménagement. Rompant souvent par une fougue déréglée et par des actions ou des paroles imprudentes les opérations diplomatiques de M. Ruffin, son conseiller d'ambassade, il pria, jura, menaça, fit semblant de partir , s'éloigna pendant quelques jours de Constantinople , et comprenant enfin , par les notes évasives de la Porte , qu'il n'avait pas de réponses satisfaisantes à espérer , il renonça à son entreprise et retourna à Paris.
Le gouvernement français , qui n'était pas intéressé à se brouiller avec la Turquie , avait ordonné à M. Rufiin de rester à Constantinople en qualité de chargé d'affaires , dans le cas où le maréchal Brune serait forcé de revenir en France. MM. Italinski et Stralton , ministres de Russie et d'Angleterre , montrèrent dans ces circonstances leur habileté personnelle et l'influence de leurs cours , et réduisirent le chargé d'afliiires de France à jouer un rôle insignifiant.
Mais la campagne de i8o5 ajouta un nouvel éclat à la gloire militaire de Bonaparte et changea l'état politique d'une partie de l'Europe.
La dissolution de l'empire germanique et la sécularisation des principautés ecclésiastiques avaient rendu l'Allemagne un vaste champ de spoliation , où les cours prépondérantes de
France , d'Autriche et de Prusse , en travaillant à faire leurs parts, s'eiForçaient en même temps de favoriser leurs anciens et leurs nouveaux amis. La France , amie alors de la Prusse , la soutenait ainsi que la Bavière dans leurs prétentions ambitieuses et contrariait l'Autrichr. Le cabinet de Vienne , sollicité par ceux de Pélersbourg et de Londres et comptant sur l'assistance des armées russes, crut qu'il aurait plus à gagner par la guerre que par des négociations insidieuses , et se déclara contre la France.
Dans cette lutte importante qui devait décider du sort de l'empire germanique , la Prusse n'écouta que ses intérêts du moment et son ressentiment contre l'Autriche, et resta neutre. La Bavière , plus animée que la Prusse dans sa haine contre l'Autriche parce qu'elle avait plus de raison de la craindre, ne garda la neutralité que jusqu'au moment où elle pût se déclarer ouvertement en faveur de l'empereur Napoléon.
Les dispositions de la cour de Munich décidèrent de la campagne. Le général j\L'ick, commandant en chef l'armée autrichienne , reçut Tordre de se porter en toute hâte sur la Bavière et de disposer ses troupes de manière à contenir les Bavarois. Cette position, quoique appuyée à droite sur le Danube, pouvait être tournée sur
les derrières et éloignait beaucoup trop les Autrichiens des Russes qui s'avançaient à marche» forcées au secours de leurs alliés.
Napoléon, qui avait des corps d'armée en Hollande et dans le Hanovre et qui sous prétexte de l'expédition d'Angleterre , tenait réunis depuis deux ans près de Boulogne environ cent mille hommes que le long séjour dans un camp, des exercices journaliers etdcsmanœuvrcs fréquentes avaient complètement disciplinés et instruits , put sans perdre de temps diriger toutes ses forces contre l'armée de Mack , avant que les Russes arrivassent à temps pour la secourir.
Il passa le Rhin près de Strasbourg avec une grande partie de ses forces , dirigea de suite des corps d'armée du côté de la Suisse et du Tyrol pour tourner le flanc gauche des Autrichiens , et ordonna à différentes divisions de passer le Danube de manière à attaquer le flanc droit et les derrières de l'armée de IMack, qu'il faisait en même temps presser de front par des masses considérables.
Les ordres de Napoléon furent exécutés avec audace et promptitude. Les troupes autrichiennes attaquées avec vigueur furent battues et bientôt cernées sur tous les points. Mack déconcerté dans ses projets se jetta dans Ulni où il se vit bientôt
réduit à capituler avec son armée. Les Bavarois se joignirent aux Français, et Vienne n'ayant plus de défenseurs fut obligée de se soumettre pour la première fois au joug des étrangers.
La bataille d'Austerlitz , où les Ixusseg furent vaincus et où l'infanterie française montra dans ses manœuvres l'habileté qu'elle avait acquise au camp de Boulogne, termina cette campagne et décida de la paix entre la France et l'Autriche. La cour de Vienne ne l'obtint qu'avec de grands sacrifices. Les succès de cette guerre et la formation de la confédération du Rhin dont Aapoléon devint le chef, sous le titre de Protecteur, accrurent la gloire et la puissance de ce monarque.
Ces grands événements firent une forte sensation sur le divan de Constantinopîe et le disposèrent en faveur du chef du gouvernement français. Les Turcs apprirent avec le plus grand plaisir que les Russes avoient éfé vaincus à y\usterlitz. Napoléon ayant humilié hs cabinets de Vienne et de Pétersbourg, parut trop grand aux yeux du sultan Sélim , pour qu'il continuât à refuser de le reconnaître comme empereur. Gaîip- Efendi,quioccupapar lasuitelemploi important de reis-efendi. fut chargé, comme ambassadeur extraordinaire, d aller féliciter l'empereur Napoléon sur son élévation au trône de France et l'as-
lo REVOLUTIONS
surer, suivant l'usage , qu'il pouvait compter sur le sincère attachement de son parfait et puissant ami, l'invincible empereur des musulmans (i). Cependant la nouvelle paix de Presbourg ne paraissait pas pouvoir être de durée. Les Russes vaincus, mais non affaiblis, continuaient à être en état de guerre avec la France. La cour de Berlin, dont les intérêts avaient été négligés dans le traité de paix, sentait le tort qu'elle avait eu d'abandonner la cause de l'empire germanique pour se fier aux promesses fallacieuses de Napoléon ; elle jettait les hauts cris sous le prétexte que les troupes françaises , en se rendant sur le Danube , avaient violé la neutralité du territoire prussien. Le cabinet de Londres , infatigable et constant dans ses projets, et toujours disposé à prodiguer son or pour chercher de nouveaux ennemis à la France, se remuait pour former contre elle une nouvelle coalition. L'empereur Napoléon enorgueilli par ses succès ne se gênait plus et déployait sans réserve son caractère bouillant, inquiet, tracassier et ennemi de tout repos. La Porte ne tarda pas à être informée par ses
(i) Les empereurs ottomans emploient souvent dans leurs écrits et proclamations , et ont consacré sur leurs monnaies ce titre fastueux de toujours victorieux, mérite par leur ancêtres.
DE CONSTANTINOTLE. m
agents diplomatiques de ces symptômes de discorde qui présageaient un incendie général et résolut de garder une stricte neutralité ent e les puissances belligérantes. IMais elle sentait que dans une guerre dont le théâtre pouvait par suite des événements se rapprocher des frontières de la Turquie , sa neutralité ne serait respectée qu'autant qu'elle aurait mis ses places fortes crb état de défense et réuni des troupes près du Dniester, et du Danube. Elle ordonna aux vaivodcs grecs de Valachie et de Moldavie d'approvisionner les places de guerre et les forts situés sur les frontières et près du Danube , et envoya des firmans au pacha d j Roniélie et aux agents de cette province , pour faire des levées et organiser des rassemblements près de Bender et de Kottym et sur les points plus importants de Rutschuk, Galatz et ïsmaël.
Comme le corps des nizam-gedittes s'était illustré dans la belle défense de Saint -Jean- d'Acre en 1798, le Grand-Seigneur résolut de l'envoyer en entier sur le Danube et espéra que sa bravoure et sa discipline serviraient d'exemple aux autres troupes et qu'il pourrait se renforcer par de nombreuses recrues dans ces lieux où le voisinage et la fréquentation des étrangers tendent à diminuer la force des préjugés religieux.
Nous allons donner quelques détails sur l'origine, la composition el l'organisation de ce corps, qui étant destiné à remplacer les janissaires , à régénérer l'armée ottomane, est devenue la première cause des révolutions qui ont agité Conslinople.
Le général Aubert Dubayet ( i ) , ambassadeur de la République française près la sublime Porte, fut chargé par son gouvernement d'amener avec lui à Constantinople en 1796, comme un nouveau genre de présent, à Salïautesse, des pièces de canon de campagne montées sur leurs affûts et attelées pour servir de modèles, ainsi que des officiers , des soldats et des ouvriers d'artillerie pour 'instruire les topchys et diriger les fonderies et les arsenaux. Des instructciu^s de toute arme destinés à donner des leçons sur la tactique et les manœuvres aux janissaires et aux spahis, accompagnaient également cet ambassadeur.
(1) Les ageiils diplomatiques de la France, depuis le départ de M. de Choiseul-Gouiricr, avaient été MM. Verninac et Descorchcs , marquis de Sainte-Croix : ce dernier, dans un temps où presque toutes les puissances de l'Europe étaient coalisées contre la France livrée elle-même à l'anarchie des factions , était parvenu à soutenir la dignité el les intérêts de sa patrie , et à lui conserver l'afrection de la Porte , malgré les intrigues
DE CONSÏANTINOPLE. i5
Les leçons des artilleurs et des ouvriers français ne furent pas perdues pour les topcliys et servirent à perfectionner le matériel et le personnel de l'artillerie ottomane. Un escadron de cavalerie fut organisé, armé et exercé à l'EuropéenDe. Mais les janissaires ayant refusé d'apprendre les manœuvres de l'infanterie française, les officiers instructeurs de cette arme , ne furent employés qu'à former et à dresser un faible squelette de bataillon qui était composé en grande partie d'étrangers renégats ( i ) . Ce dernier corps fut dissous et se dispersa après la mort d'Aubert Dubayet et le départ des officiers instructeurs , qui avaient suivi cet ambassadeur à Constantinople. Husseyn-Pacha, grand-amiral, dont nousavons parlé dans la première partie de cet ouvrage à l'occasion de l'amél ioration de la marine , accueilli i et prit à son service les étrangers renégats qui avaient fait partie du bataillon d'infanterie régulière. Il prenait plaisir à les réunir quelquefois surtout les vendredis, pour leur faire faire en sa
(i) Les Turcs n'emploient pas d'autres chrétiens à leur service que des ingénieurs militaires ou des constructeurs de la marine. Tout homme qui aspire à un commandement dans les troupes ottomanes, doit embrasser l'islamisme.
présence, l'exercice à rEuropéeniie sur la grande place devant son palais. La populace accourait à ces manœuvres comme aux spectacles d'ombres chinoises et de marionnettes (i). La contenance iière de ces anciens soldats, leurs habits uniformes, leurs armes élincelantes, la régularité et la prestesse de leurs mouvements , la vivacité et l'ensemble de leurs feux, étonnaient les spectateurs.
Les caresses et les largesses du capilan-pacha envers ces militaires après chaque exercice, en»gagèrent quelques musulmans à s'enrôler dans ce corps pour prendre part à ces avantages. Mais malgré les soins assidus et la générosité constante de Husseyn-Pacha pour ces soldats, les enrôlements, contrariés par les menaces et les railleries <les janissaires , furent peu nombreux. Ce corps ne contenait que cinq à six cents honnnes , lorsque la guerre éclata cuire la Turquie et la Ilépubhque française, en 1798.
Ces soldats payés par les soins du capilan-pacha, appartenaient au département delà marine. Ils furent embarqués sur les vaisseaux que la Porte envoya à cette époque dans les mers de
(1) Les Turcs n'ont pas d'autres speclades que ceux des ombres chinoises et des marionnelles. Les scènes qu'on y joue sont de la plus grande indécence.
DE CONSTANTINO'PLE i>
l'Asie mineure et de l'Egypte , pour croiser dans ces parages et prendre part aux opérations de l'escadre anglaise commandée par le commodcre , sir Sidney Smilli.
D'après les conseils ducommodore anglais, ces soldats furent débarqués pour renforcer la garnison de Saint-Jean-d'Acre, lorsque Bonaparte entreprit l'expédition de Syrie. La défense glorieuse de cette \ille qui résista avec succès aux assauts vigoureux etrépétés de la brillante armée française d'Orient, est due en grande partie aux soldats disciplinés de Husseyn-Pacha , qui y montrèrent une valeur, une docilité et une persévérance admirables.
Ces soldats étant revenus à Constanlinopleavec l'escadre ottomane après l'abandon de la Syrie par l'armée française , furent reçus avec enthousiasme et caressés par les habitants de cette capitale. On comparaît leur conduite valeureuse avec celle des autres troupes qui s'étaient deshonorées par une faible résistance et par une fuite honteuse aux batailles d'Aboukir , du Mont-Thaboret de Nazareth.
Le sultan Sélim , qui aimait beau coup. les défenseurs de Saint-Jean-d'Acre et désirait en faire le noyau d'une milice qu'il voulait opposer aux janissaires , résolut de profiter des dispositions
i() RÉVOLUTIONS
favorables du peuple pour augmenter la nou- \elle troupe, eu faire un corps particulier et indépendant, lui assurer une solde régulière sur le trésor publicet perfectionner son organisation. Ce projet hardi , qui devait être fortement combattu par les oulémas et les janissaires, effraya d'abord les ministres à l'excepîion de Husseyn- Pacha (i) qui , profitant de l'ascendant que lui donnaient la ("orce de son caractère et ses largesses, finit par entraîner ou plutôt par subjuguer ses collègues.
(i) Hiisseyn-Pacha , né en Ceorgie, et vendu comme esclave à Constanlinople, avait épousé une cousine germaine du sultan Sélira. Il possédait toutes les qualités propres à lui faire jouer un grand rôle en Turquie. Son activité inlatigable , qui contrastait avec la lenteur ordinaire des autres ministres , le faisait passer pour un homme extraordinaire. Sa générosité, entretenue parles largesses du sullan Sélim , son maître et son ami ^ et par son avidité à l'égard des sangsues du peuple , lui procurait beaucoup de jiarlisans enlièrement dévoués à sa ttersonne , surtout dans les basses classes. Sa fermeté inébranlable et sa sévérité quelquefois cruelle , faisaient trembler ses ennemis. Après avoir donné à la marine une nouvelle organisation et créé les nizam-gedittes , il mourut en i8oj. On croît généralement à Constantiuople, que s'il eût été vivant en 1807, le sullan Sélim n'aurait pas perdu le trOnc et la vie.
DE COiNSTANTINOPLE. 17
Le iinifly d'alors ( Vely-Zadé-Efendi ) avait été, ainsi que le capilan-pacha, le compagnon d'enfance du sultan Sélini el lui était attaché par des liens ijartieuliers qui sont extrêmement respectés en Tnrcjuie. Le père de ce mufty avait fait présent au sultan Mustapha ÏIl de la belle Circassieruie qui devint la mère du sultan Sélim. Cg pontife, plus éclairé que tous les magistrats qui ont occupé cette place éminenle, était disposé a favoriser, par son influence personnelle, son maîlre et son ami.
Ce fut lui qui , mêlant adroitement les promesses aux menaces el disposant de quelques emplois vacants dans la liiiutc magistrature, parvint à engager les oulémas , sinon à approuver le projet du sultan Sélim, du moins à ne pas le combattre et à se taire.
L'aga des janissaires , les principaux chefs et les soldats les plus turbulents de ce corps étaient alors absents et se trouvaient à l'année dugraudvisir, dans la Syrie. Disposant des oulémas , le mufty , assisté par le terrible et généreux Husseyn-Pacha , n'eut pas beaucoup de peine à séduire par des présents (1) le seymen-bachi et
(1) Nous avons vu, clans la première partie de cet ouvrage, que ie seymen-bathi est le lieutenant de l'aga u, 1
il RÉVOLUTIONS
le stamboul-agassi et à contenir par ses fetfas redoutables le reste des janissaires de Constantinople et la populace de cette ville.
Cependant ce pontife magistrat aussi prudent et modéré que zélé pour le service de son maître , représenta à celui-ci , que quoique les circonstances fussent favorables pour l'exécution de son projet , il devait éviter autant que possible de choquer trop fortement les préjugé* populaires et surtout ceux de la capitale ( foyer ordinaire de toutes les révolutions ) , et que le parti le plus sage était de ne former et de ne conserver à Constanlinoplo que deux régiments de la nouvelle milice et d'organiser et d'établir les autres dans l'intérieur de l'Asie mineure, dont les habitants moins indociles et plus laborieux opposeraient peu de résistance aux volontés de leur souverain.
Les ministres de la Porte , pour qui le moindre mouvement populaire est un juste sujet d'alarmes , puisque c'est sur eux que tombe ordinairement la fureur du peuple, furent unanimement de l'avis du mufty.
Le firman pour l'organisation du nouveau
des janissaires el le remplace en cas d'absence. Le stamboul-agassi commande les janissaires de Constantinople
corps , qui prit dcfiiiitiveinent le Bom de iiizamgeditle , ou de nouvelle ordonnance, fut rédigé d'après ces considérations dans ini grand-divan composé des ministres actuels et de tous ceux qui , ayant rempli des fonctions ministérielles ou ayant été gouverneurs d'une province sous le titre de pachas, continuaient à jouir du droit de siéger dans cette assemblée. ï! y fut stipulé , que le corps des topchys séparé de celui des janissaires , auquel il ne tient plus que par le souvenir d'une origine commune et par les mêmes dénomi; ations des emplois d'officiers et de sousofficiers des odas , recevrait dans son organisation son service, sa discipline, sa solde, et dans le matériel de cette arme les modifications dont nous avons rendu compte dans la première partie de cet ouvrage. La marine , les bombardiers et les ingénieurs militaires reçurent des institutions , qui existent encore et que nous avons détaillées.
La cavalerie nizam-geditte armée et équipée à l'européenne ne dût être composée, jusqu'à nouvel ordre, que de deux escadrons, distingués l'un par la cornette rouge et l'autre par la cornette jaune.
Les régiments d'infanterie furent divisé» en dix compagnies de quatre-vingts à cent homme»
chacune et eurent dos colonels , des lieutenantscolonels, et des chei's de iKttaillons. Les compagnies eurent des capitaines, des lieutenant-^, et des sous-lieutenants et le même nombre de sousofficiers que dans les régiments français.
On décida que les fusils des fantassins nizamgedittes seraient conformes en tout aux modèles envoyés par le gouvernement français , et que chaque soldat serait armé d'un sabre courbe et d'une bjiïonnette.
L'habillenient des fantassins fut composé d'une veste de couleur rouge serrée au corj)s, de pantalons bleus ou gris collés à la jambe, mais larges entre les cuisses et d'un manteau bleu. Leur coiffure, au lieu d'être un turban, fut semblable aux bonnets allongés de drap rouge, qui distinguent les bostangis du sérail , avec Ksquels on désirait les afifiiieret dont on prit quelques hommes pour en faire des sous-ofliciers du nouveau corps. Leur équipement et leur chaussure furent déclarés devoir être conformes à ceux de tous les autres militaires turcs.
On attacha une compagnie d'artillerie à chacun des régiments nizam-gedittes , ainsi qu'un imam et une musique militaire.
Pour subvenir aux dépenses de l'entretieh de ce corps et des nouveaux changements qui
DE CONSTANTINOrLE. 21
devaient être opérés dans le génie militaire, l'artillericet la marine, on décida , que tous les malikianès du produit de i5,ooo à i5o,ooo piastres seraient destinés spécialement à cet usage et seraient mis en régie sous la direction de l'intendant-général des nizam-gcdittes , qui prit alors le titre de nizam-gedittes terfterdary. On ôta tous les fiefs militaires à ceux qui n'avaient pas répondu à l'appel ou qui n'avaient pas fait leur devoir dans le cours des dernières guerres. On stipula , que tous les grands fiefs appartiendraient de nouveau à la couronne et seraient administrés pour le compte des nizamgedittes , après la !norL des occupants actuels. Les revenus des douanes et des droits sur les tabacs furent versés dans la nouvelle caisse , qui reçut également les produits des nouveaux impôts , que l'on établit sur le vin , la soie , les cotons et la laine.
Ces moyens imaginés pour faire face aux dépenses des nouveaux établissements s'élevaient déjà à près de 5o m illions de piastres en 1 800 et ont produit un revenu de plus de 76 millions en 1 806.
La Porte s'est vue obligée de les conserver, malgré les cris du peuple pour demander leur suppression et malgré les promesses qui furent faites aux janissaires à l'époque de la révolution,
Q2 RÉVOLlîTÏONS
qui mit fin en 1807 , à TexisteDce du corps des
nizam-gedittes.
D'après ce firman et les sages conseils du mufty ou ne forma à Constantinople que deux régiments d'infanterie nizam-geditte et deux escadrons de cavalerie régulière et on les caserçia hors de la ville , l'un en Asie près de Scutari sur l'emplacement de l'ancien sérail de Calcédoine , et l'autre en Europe à Levend-Tchiflick, sur la route de Pera à Buyukderré , dans un terrain qui avait appartenu au fameux amiral îlasson-Pacha.
Le sultan Sélim se plut à montrer son goût et sa magnificence dans les grands bâtiments qu'il fit construire pour le logement de ces deux régiments favoris et dans la superbe mosquée impériale qu'il bâtit auprès de la caserne de Calcédoine.
Le beylesbey résidant à Kuluyar et le pacha de la Caramanie reçurent l'ordre de lever dans leurs provinces des régiments de. nizam-gedittes d'après le plan adopi»'* pour leur organisation.
Le pacha de Kuluyar mit peu de zèle à seconder les vues de son souverain; prétexta des obstacles et ne parvint qu'après pltisieurs années à former deux régiments dans les districts populeux soumis à sa iuridiction.
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Mais AJ^durraman-Pacha , plus conmi sous le nom de Cadi-Pacha (i), exécuta avec le plus grand zèle les ordres du sultan Sélim , employa ses parents et ses amis à chercher des recrues , fit de grands sacrifices pécuniaires et parvint en trois années à organiser huit régiments nizamgedittes.
Deux renégats , qui s'étaient distingués au siège de Saint-Jean-d'Acre , l'un Grec , nommé Aga, et l'autre Prussien, qui après son abjuration avait pris le nom de Soliman-Aga, furent choisis pour être les chefs du nouveau corps. Tous les militaires européens qui consentirent à renoncer à la foi de leurs pères , furent admis dans les nizam-gedittes. Ils obtenaient facilement, s'ils étaient sobres , modérés et vigilants ( qualités assez rares parmi eux), le grade d'officier et un avancement rapide.
Le nouveau corps ne tardap as à montrer qu'il valait mieux, à force égale, que les janissaires.
Durant les années i8o5 et i8o4, des bandes nombreuses de brigands , sorties presque toutes
(i) Abdurraman-Pacha 5 élevé pour la magistrature, avait été cadi ou juge. Mais entraîné par son inclination guerrière , il prit le métier des armes et devint pacha. Delà dérivait son nom de Gadi-Pacha.
des montagnes de l'Albanie et de la Bosnie, ravagèrent la Pioméîie et la Bulgarie , et s'\ livrèrent aux plus affreux excès. La Porte ordonna aux pachas, aux sandjacks et aux ayins de ces provinces de réuuir leurs troupes particulières aux janissaires du pays et de marcher contre ces féroces dévastateurs.
Mais ces ordres furent mal exécutés. Les brigands attaqués par des forces mal disciplinées furent toujours victorieux. \ ncouragés p.ir leurs suctès et accueillis dans quelques villes , dont les ayans prétendaient avoir le droit de se plaindre du gouvernement, ils devinrent plus nondjreux et plus cruels et osèrent s'approcher de Constantinople et d'Andrinople et menacer ces deux résidences impériales.
Le sultan Séîim , ne pouvant îiror aucun parti des j'.iiissaires de la Koméile pour défendre leur propre territoire, résoni de f.dre marcher contre les brigands une partie de ses ni/amgcdiltes.
Un des deux régiments de Constanlinople , une compagnie d'artilhîrie le^gère, un escadron de cavalerie et trois régiments de la Caramanie furent réunisen peu de temps auprès de Tchiorlou et marchèrent de suite contre les vo'eiirs.
Malgré le mépris que ces féroces montagnards
DE CONSTANTÎXOPLi:. aS
témoignaient pour des soldats sortis des provinces asiatiques , la victoire s.' déc'ara dans tous les combats pour les troupes régulières. Les brigands battus , affaiblis et poursuivis avec acharnement, se virent obligés en moins de deux mois de quitter la plaine et de rentrer dans leurs montagnes , où il se dispersèrent.
Ces succès extraordinaires faisaient sentir les avantages de la discipline européenne. Une poignée de jeunes soldats asiatiques et inexpérimentés avaient pu vaincre, par la sevde force de la discipline , ces audacieux montagnards qui depuis deux siècles avaient pris la coutume de descendre de temps en temps de leurs montagnes pour porter la. désolation dans les belles plaines de la Tbrace et de la JMésie méridionale.
Mais les préjugés populaires et la jalousie des janissaires disposèrent les habitants des provinces qui avaient été délivrées des brigands , à dédaigner le triomphe des nizam-gedittes et à leur témoigner plutôt de i'éîoignement et de l'aversion que de la reconnaissance.
Il n'en fut pas de même du sultan Sélim et de ses ministres. Les nizam-gediites furent accueillis et généreusement récompensés. Leurs succès contre les brigands firent croire quils suffisaient
déjà pour brider les lâches janissaires; on résolut d'en augmenter le nombre par la voie de la conscription, et d'abandonner le système dispendieux des enrôlements volontaires qu'on avait suivi jusqu'alors.
Tels furent les motifs du dangereux kattichérit du mois de mars i8o5,qui ordonnait de choisir dans les villes et principaux villages de la Turquie européenne, parmi les janissaires et les jeunes gens de 20 à 25 ans , les hommes les plus forts et les mieux constitués pour être incorporés dans les nizam-gedittes.
Cet ordre prématuré excita une fermentation générale. A Andrinople on interrompit par des cris et des coups de bâton le crieur public qui annonçait les ordres du Grand-Seigneur. A Rodosto le cadi , chargé de l'exécution du kattichérif , fut massacré par la populace. Ces événements tragiques épouvantèrent les magistrats des autres villes ; peu d'entre eux osèrent faire connaître au public les intentions du souverain. L'ordre du sulian Sélim no reçut dans aucun endroit son exécution.
Constantinoplo resta tranquille pendant ces scènes tumultueuses , parce qu'on n'osa pas y publier les ordres du Grand-Seigneur. Les oulémas ne remuèrent pas durant ces moment*
DE CONSTANinOPLE. 27
critiques, parce que le mufly sut les conlenir par son adresse et sa fermet»''.
Le sultan Sélini et ses ministres furent convaincus par cette résistance £>énéraie , que le temps , pour l'exécution de leur plan de conscription , n'était pas encore venu ; ils résolurent d'attendre un moment plus favorable pour punir les auteurs de ces désordres et pour exécuter le nouveau projet.
Au commencement du printemps de l'année 1 80G l'horizon politique de l'Europe annonçait de nouveaux orages. La cour de Russie , qui n'avait pas coopéré au traité de Presbourg, continuait à être en état de guerre avec la France ; le cabinet de Berlin , mécontent trop tard du gouvernement français , lui faisait des représentations menaçantes. Le parti qui dominait dans cette cour voulait la guerre.
Ce fut dans ces circonstances, que l'ordre fut envoyé à Cadi-Pacha , gouverneur de la Caramanie , d'augmenter tous les régiments nizamgedlttcs d'Asie jusqu'à l'eiTectif déterminé par le katticlîérif impérial , de les réunir à Cutuyar , et de les conduire lui-même cà Constantinople où il devait être rendu dans les premiers jours de la lune de sefer ou juin 1 806. Il devait sommer tous les zaims et limariols de son gouvernement de
28 RÉVOLIJTÎONS
se joindre à lui et à deux corps de cavalerie , d'en\iron 5oo lionimes cliaciui , que les puissantes faniiiles de Tchiapaa-Oj'Ioii et de Garaosman-Oglou ^'oblige uent de fournir pour suivre les mouvemonls des nouvelles troupes.
On espérait cjue ce pacha audacieux et intelligent, se trouvant à la tête d'environ î5 à i6 mille hommes de troupes ri'^giilières , pourrait, en traversant les villes principales de la Roméîie pour se rendre à RotUschouk, intimider les hahiîants de celte province et faire respecter l'autorité du gouvernement en punissant les auteurs des mouvements séditieux de l'année précéd -nte.
Cadi-Pacha arriva à Constantinople , à l'époque fixée, avec tous les nizam-gedilles (!e l'yVsie et environ i5oo hommes decavalerie féodale. On netarda pas <à faire circulerle bruit, dans cette capitale et dans toute la Romélie, que le but de cette réunion et des mouvements annoncés était de faire exécuter [)ar la force le kaltichérif impéri;d auquel les janissaires s' laicnt oj)posés,et de punir les auteurs dos désordres qui avaient été commis à l'époque de sa public ition.
Ces bruits engagèrent les jj.nissîvires de celle province , surtout ceux d"S villes cpii se trouvaient sur le chemin que les mzam g<p*d;'les devaient parcourir pour se rendre à Routscliouk , à se
concerter entre eux pour leur opposer la plus vigoureuse résistance et pour déjouer les projets du gouvememeîii.
Les brigands des montagnes du Rhodope et de la Bosnie, dont les nizani-gedittes avaient purgé cette province deux ans auparavant, par leur valeur et leur discipline , furent invités à venir assister leurs frères contre ces mêmes soldats , que les janissaires représentaient alors comme des infidèles qui voulaient changer les anciennes institutions militaires et religieuses de l'empire.
Si la Porte avait pris le parti d'envoyer à Andrinople et sur le Danube les troupes nizamgedittes aussitôt après leur arrivée à Constantinople, les janissaires surpris auraient été forcés de se soumettre; les coupables auraient été punis et Cadi- Pacha serait arrivé sans obstacle à Roulschouk , après avoir rétabli l'autorité du sultan dans la Homélie par la terreur qu'auraient inspirée partout sa marche triomphante et ses sanglantes exécutions.
Mais le sultan Sélim , qui prenait un plaisir extrême à voir manœuvrer ses troupes régulières sur lesquelles il avait fondé l'espoir de la régénération de son empire, ordonna de les faire camper près de la caserne de Levend-Tchiflick, à deux lieues de Constantinople , dans un ordre de
5o RÉVOLUTIONS
campement conforme à celui des armées européennes. Il allait les voir presque tous les jours, les examinait en détail et admirait leurs manœuvres et leur tenue. Ces vaines parades durèrent plus de vingt jours et eurent un funeste résultat. Cadi-Pacha ne commença son mouvement que vers le milieu de juillet à l'époque des plus grandes chaleurs. Il ne trouva aucune résistance à Selivria , Tchiorlou et Burgas , parce que les janissaires avaient choisi pour leur principal point de résistance la ville populeuse d'Andrinople , dont la position au confluent de trois rivières est forte et facile à défendre. Ils n'avaient pas négligé cependant d'occuper le point important de Babatski , petite ville sur la Yena , ruisseau très-encaissé , ei; y avaient jeté un corps de près de 10,000 hommes qui s étaient retranchés près de la rivière et dans les maisons.
Cadi-Pacha , naturellement bouillant , mais peu expérimenté dans l'art de la guerre , ordonna l'allaque sans prendre aucune des dispositions qui étaient nécessaires pour faire réussir une pareille entreprise. Les nizam-gcdiltes s'avancèrentavec intrépidité et traversèrent le ruisseau; mais arrivés dans la ville ils furent écrasés par le feu des maisons. Leur persévérance et leur docilité égalèrent leur courage. Ils revinrent lroi;>
DE C0N8TANTÎN0PLE. Zi
fois à la charge et furent constamment repousses. Leurs elforts étant vains et Jeiir perte considérable , Cadi-Pacha se vit obligé de renoncer au projet de pénétrer jusqu'à Andrinople.
Lesnizam-gedittes retournèrent à Burgas pour y prendre la route de Routschouk par les Quarante-Églises, Osman-Bazar et Carnabet. Ils étaient attendus à Routschouk par Moustapha-Baïractar. Celui-ci avait obtenu le commandement de cette place importante et celui d'une partie de la Bulgarie pour avoir fait assassiner Tersenic-Oglou, son prédécesseur, dont la Porte avait voulu se défaire parce qu'elle le regardait comme un homme insubordonné et comme un ennemi des nouvelles institutions militaires.
Mais arrivé à Burgas , Cadi-Pacha fut informé que les rebelles concentrés en force à Leleh-Dersi sur la route des Quarante-Églises , l'attendaient pour lui disputer le passage d'un défilé long et étroit , et que les janissaires de Rodosto et d'Héraclée, réunis aux brigands des montagnes , marchaient en force pour couper sa communication avec Constantinople et la mer de Marmara. Il se vit obhgé de revenir sur ses pas et de se diriger à marches forcées sur3elivria.
Cependant les rebelles l'avaient devancé; et un corps de sept à huit mille homryes occupait déjà
5a RÉVOLUTIONS
]a ville de ïchioiloii dont les habitants s'étaient déclarés pour les janissaires. C idi-Paclia aurait pu continuer sa route et laisser Tchiorlou derrière lui; mais indigné de la conduite coupable des habitants de cette ville, il résolut de les punir.
A peine ses troupes furent-elles arrivées, cpiil i5 août les m^a à l'attaque. L'enceinte de Tchiorlou était trop grande pour être enveloppée; l'armée manquait d'échelles et la nudité du pays environnant ne permettait i)as d'en construire ; l'artillerie des régiments n'était pas d'un caliijre assez fort pour entamer les murailles.
Les nizam gedittcs cherchèrent à s'élever à la hauteur des murs en formant devant les saillants de l'enceinte des amas de terre et de pierres. Ce travail fait à découvert devint très - meurtrier.
Cadi-Pacha avait eu la persévérance de le continuer pondant trois jours. Mais ne recevant point de nouvelles deConstantinople et apprenant que tous ses convois étaient enlevés parles rebelles, il dut renoncer au projet de se venger des habitants de Tchiorlou et se r<}plia sur Selivria dont les habitants, contenus par la présence de deux frégates et d'une corvette du Grand-Seigneur , le reçurent, toutefois en murmurant.
Cadi-Pacha forma un camp avec son armée autour de Selivria et attendit pendant quinze
jours dans cette position où les rebelles menaçaient de l'attaquer et où il fut lui-même assailli dans sa tente par un assassiti audacieux, les renforts que la Porte lui promettait pour recommencer le sièîje de Tchiorlou et continuer sa marche sur le Danube.
Mais pendant ces événements que j'ai détaillés pour faire connaître, par l'exemple d'un des généraux les plus renommés de la Porte, combien les Turcs sont ignorants dans l'attaque des retranchements et dans le choix des localités , qui sont la partie la plus importante de l'art de la guerre, les janissaires de Constantinopîe avaient su profiter de la terreur où la retraite de Cadi-Pacha avait jeté le ministère ottoman.
Des réunions séditieuses , des menaces contre les ministres , des discours insolents contre le souverain, avaient été le pronostic d'un soulèvement général. On avait déjcà lieu de craindre une révolution ; mais le mufty ami fidèle de son maître, après avoir déjoué les intrigues de quelques oulémas qui agitaient sourdement le peuple, paralysa par ses redoutables fetfas, les èfibrts de ceux qui voulaient égarer l'opinion publique et s'offrit comme médiateur entre le Grand- Seigneur et les janissaires.
A force de soins, de présents et de caresses, i\
parvint à sauver le monarque et le corps des nlzam-gcdittes , en changeant les ministres et en faisant donner le sceau du Grand - Seigneur à isTe.^™ l'^&'^ ^^^ janissaires. II se fit comprendre lui-même dans cette disgiâce et fut envoyé en exil à Brousse d'où il revint bientôtpour reprendre son influence ordinaire et ses fondions (i).
Ces arrangements rcta})lirent eutièrement le calme dans la Romélie. Cadi-Pacha reprit avec ses troupes le chemin de l'Asie. Les deux régiments stationnés à Calcédoine et à Levend-ïchiflich, rentrèrent dans leurs casernes. On ne parla plus de l'ordre d'incorporer les janissaires dans le nouveau corps; mais c^firman n'ayant pas été révoqué, ne fut que suspendu; le sultan Sélim conserva ses projets et ses espérances , et les " janissaires n'abandonnèrent pas leurs inquiétudes et leurs craintes.
Dans le cours de ces troubles , le général Sébastiani arriva à Constantinoplc en qualité d'am- 10 août bassadeur de France; la mission importante que ce général avait remplie en i8o3 dans le Levant , avait engagé Napoléon à le choisir pour son ambassadeur auprès de la Sublime Porte.
(i) Ibrahim Kiayabey et Hadgi-Ibrahim efendi , qu furent changés à la même époque , conservèrent une très-grande influence dans les affaires du govivcrncmenl.
Le général Sébastiani , ayant de l'esprit, de l'audace , de la souplesse et de l'activité , ne pouvait guère manquer de se rendre utile à son maître et joua un beau rôle à Constantinople , tant qu'on y conserva quelqu'cspoir sur l'accomplissement de ses brillantes promesses.
Le nouvel ambassadeur de France avait pour instruction de profiter de toutes les circonstances favorables et d'employer la séduction auprès des ministres pour entraîner la Porte dans une guerre contre la Russie.
La conduite des princes Ipsilanti et Morusi qui gouvernaient alors les provinces de Valachie et de Moldavie , donnait lieu de soupçonner leur fidélité. Le général Sébastiani , après avoir obtenu des renseignements positifs sur les menées perfides de ces deux princes à l'égard de leur souverain naturel , et après avoir sondé les dispositions du ministère ottoman, travailla à les faire destituer, et prévit que cette mesure deviendrait un motif de rupture entre la Sublime Porte et la Russie.
Cependant d'après le traité d'Yassy , Icsvaivodea régnants des provinces de Valachie et de Moldavie ne pouvaient être déplacés qu'avec le consentement de la cour de Pétersbourg , à moins qu'ils n'eussent terminé l'époque de sept an-
nées fixée pour le règne de ces princes temporaires. Ipsilanti et Morusi n'avaient pas encore atteint ce terme. L'intervention de la cour de Pétersbourg était indispensable pour prononcer leur destitution.
Mais l'ambassadeur de France représenta au Grand-Seigneur et aux ministres de la Porte , combien il serait dangereux pour l'empire ottoman de conserver dans ces circonstances critiques, à l'époque d'une nouvelle guerre continentale, à la tcte des provinces importantes de Valachie et de Moldavie, deux hommes dévoués à la Russie , et chercha à prouver, que quoique ces princes ne pussent pas être changés sans le consentement du cabinet de Pétersbourg , pour des fautes administratives , une telle faveur ne devait pas s'étendre à des mandataires visiblement traîtres envers leur souverain (i).
Le Grand-Seigneur était mécontent depuis longtemps des princes Ipsilanti et Morusi. Les ministres ottomans, toujours disposés à favoriser un changement de cette espèce à cause des profits
(i) Ces deux princes étaient regardés comme les iiistij^ateurs des troubles de la Servie, surtout Ipsilanti. Une amitié intime unissait ce prince à Czerni George , chef des Serviens.
considérables qu'ils ont coutume d'en retirer, approuvèrent les raisons du général Sébastiani et fermèrent les yeux sur les dangers de cette opération.
Cette manœuvre diplomatique, au lieu d'être conduite avec la lenteur et l'irrésolution que les Turcs mettent ordinairement dans leurs négociations, fut terminée en peu de jours. L'avidité aveuglait les ministres et donnait de l'activité à leurs opérations. Un kattichérif impérial destitua les princes Ipsilanti et Morusi ( 1 ) , et désigna leurs rivaux Suzzo et Callimachi pour les rem- is^o. placer, avant que l'ambassadeur d'Angleterre et l'envoyé de Russie eussent pris toutes leurs mesures pour empêcher ce résultat.
Mais aussitôt que M. Italinsky fut informé of-
(1) Ipsilanti se sauva en Transilvanie. Morusi eut le courage de revenir à Constantinople. 11 réunit ses troupes à celles de Moustapha-Baïractar à l'époque de l'invasion des Russes. Ipsilanti, constant dans sa haine contre les Turcs, pai-vint à soulever de nouveau contre eux Czerni George et les Serviens, qui venaient de conclure avec la Porte un traité de paix. Ses biens furent confisqués à Constantinople. Mais la fidélité de Morusi ne fut pas récompensée. On lui ôta de nouveau le commandement de la Moldavie. Suzzo, son rival, le remplaça le 1 5 janvier 1807. Le vieux Ipsilanti, père du vaivode destitué, lut déca^* pité, après avoir soulfevt les plus cruelles tortures.
ficiellement de la destitution des princes Morusi et Ipsilanti et de leur remplacement par deux hommes qui déplaisaient à la Russie , il répondit à la Porte que cette décision étant une infraction manifeste du traité de Yassy, il demandait le rétablissement immédiat de ces vaivodes , ou bien des passeports pour quitter lui-même avec sa suite le territoire ottoman.
M. Arbuthnot , ambassadeur d'Angleterre, qui n'avait pu réussir à faire renouveler l'ancien traité d'alliance que la Porte avait conclu avec l'Angleterre à l'époque de la guerre d'Egypte, prit avec chaleur les intérêts de son collègue , et annonça le mécontentement de sa cour pour une mesure qui allait apprendre , disait-il , à l'Europe , que le gouvernement turc abandonnait ses anciens et fidèles alliés pour se livrer aveuglément à l'influence funeste du gouvernement révolutionnaire de la France.
Les ministres turcs craignaient peu alors le ressentiment de la llussie à cause de l'assistance puissante qu'ils attendaient de l'empereur Napoléon. Mais une rupture avec l'Angleterre n'était pas de leur goût. Us sentaient combien elle serait funeste au commerce de leurs provinces maritimes. D'ailleurs les Anglais avaient été constam-
DE CONSTANTINOPLE. Zg
ment les amis des Turcs et leur avaient rendu des services importants.
La note de I\I. Arbuthnot, dans laquelle des menaces de guerre étaient intercalées, inquiéta vivement le ministère ottoman , et le fil retomber dans ses irrésolutions ordinaires. En vain le général Sébastiani , qui ne tarda pas à s'apercevoir de leui^ craintes et de leur indécision, leur représenta que l'Angleterre ne consentirait jamais à sacrifier les intérêts de son commerce et ses liaisons amicales avec la Turquie à des considérations de cette nature , et qu'on blâmerait à Londres M. Arbuthnot pour s'être mêlé d'une afliui-e qui , bien appréciée , n'était autre chose qu'un juste châtiment infligé par un souverain mécontent à des sujets coupables.
Les ministres turcs furent peu rassurés par ces réflexions; mais ne voulant pas revenir immédiatement de leur décision, ils résolurent de tramer cette affaire en longueur , reprirent leur méthode lente et indécise de négocier, écrivirent des réponses évasives , cajolèrent le premier dragoman d'Angleterre et employèrent plusieurs voies pour adoucir l'ambassadeur britannique; celui-ci fut inflexible.
Cette négociation pénible durait depuis trois jours. M. Italinski s'était déjà embarqué sur un
4© RÉVOLUTIGNS
bâtiment qui était destiné à le porter en Crimée^ et attendait ses passeports. Les ministres du divan tourmentés par les notes menaçantes que né cessaient de leur adresser les légations rivales , ne décidaient rien, et tremblaient.
M. Arbuthnot ennuyé de leur irrésolution , et inquiet sur le résultat de ces manœuvres diplomatiques , avait résolu de terminer la question sans la voie des dragomans , et de se présenter lui-même devant le divan pour y faire connaître les intentions de sa cour.
Mais retenu à sa maison de campagne de Buyukderré par une fièvre lente , il se contenta d'envoyer à la fin du troisième jour son second secrétaire d'ambassade , M. William Wellcsley Pôle , pour exiger de la Porte une réponse cathégorique.
Ce jeune homme vif , un peu brusque, mais assez intelligent et audacieux, se rendit à franc étrier à Conalautinople , se présenta le fouet à la main , et tout couvert de bouc ( i ) , devant les ministres et conseillers d'État réunis pour cette délibération importante , regarda fièrement l'as-
(i) Il avait beaucoup plu dans la journée. Buj'ukderré est à quatre lieues de Constantiiiople, sur le canal du Bosphore.
DE COi\STAiSTINOPLI<. 4î
semblée, répéta en peu de mots les demeiiides de son ambassadeur, et au lieu de s'appuyer simplement sur les conséquences maliieureuses que le refus de la Porle pourrait entraîner, annonça hautement qu'une flotte anglaise, déjà partie de Gibraltar , allait passer les Dardanelles , et qu'elle viendrait dans peu de jours dicter la loi devant Constantinople, si le Grand-Turc ne consentait pas de suite à rétablir les vaivodes destitués.
Le ton de ce jeune homme, son air d'assurance , l'état même de son habillement , qui annonçait la précipitation de sa marche pour venir annoncer, par un temps pluvieux , la nouvelle de la prochaine arrivée d'une flotte anglaise, disposèrent les ministres à croire à la réalité de cet événement. La peur s'empara d'eux. Toute discussion cessa. Tcheleby efendi, homme pacifique et ami des Anglais , ayant représenté qu'il était prudent d'adhérer sans retard aux propositions de M. Arbuthnot, tous les ministres furent de cet avis , et prièrent le grand-visir de faire connaître de suite leur opinion à Sa Hautesse.
Ce monarque n'eut pas le courage de combattre l'avis unanime de ses ministres et de ses conseillers d'État, et rétablit en gémissant les princes Morusi et Ipsilanti.
Pendant ces opérations diplomatique§ la guerre
43 IIÉVOLUTIONS
avait éclaté entre la Prusse et la France. Le gouvernement prussien, qui était resté neutre durant !a campagne de i8o5 , vit avec une inquiétude inélée d'effroi les résultats de celte guerre , la formation de la Confédération du Rhin sous la protection de la France , l'occupation d'une partie de l'Allemagne par les troupes françaises, et l'empressement de tous les princes de l'empire germanique à captiver la bienveillance du monarque français.
Au lieu des agrandissements qu'il attendait pour fruit de sa neutralité , le cabinet de Berlin sut bientôt que Napoléon avait offert le Hanovre à l'Angleterre pour gage de la paix , et qu'il avait proposé à l'empereur Alexandre , afin de cimenter une alliance solide avec ce puissant monarque du Nord, la recomposition de l'ancien royaume de Pologne sous le gouvernement d'un prince russe. Inquiet et mécontent , il s'empressa de demander des explications sur les changements projetés , insista sur l'évacuation immédiate du territoire allemand par les troup(^ françaises, et proposa rétablissement d'une Hgue entre tous les princes du nord de l'Allemagne pour servir de' contrepoids à la Confédération du Rhin.
Napoléon répondit d'une manière évasive sur ses projets relatifs au lianovre et à la Pologne ^
refusa de faire évacuer l'Allemagne par ses troupes , et ne consentit à la formation de la ligue germanique du nord, qu'a condition que le Hanovre , la Saxe et les villes Anséatiques n'en feraient pas partie.
La Prusse furieuse d'avoir été trompée , et n'ayant d'autre perspective que celle de se voir bientôt réduite à entrer dans la catégorie des petites puissances protégées, regarda la guerre comme le seul remède qui put lui éviter l'avilissement dont elle était menacée.
La Russie , qui avait des affronts à venger , offrit son assistance et celle de ses alliés. L'Angleterre prodigua son or; la Saxe, après quelque hésitation, livra ses armées. L'Autriche , qui avait à se plaindre de la neutralité de la Prusse en i8o5, refusa de l'assister en 1806.
jMaJgré l'inaction du cabinet de Vienne, une ardeur guerrière , excitée par l'espoir des plus brillants succès, électrisa toutes les têtes à la cour de Berlin. Mais on ne pensa qu'à attaquer sans s'occuper des moyens de se défendre. On n'attendit pas les Russes ; on dédaigna la ligne défensive de l'Elbe, et on passa cette rivière pour contenir les Saxons.
Le commandement en chef des armées prussiennes fut confié au vieux duc de Brunswick.
44 IIÉVO LUXIONS
Ce général accoutumé à faire la guerre avec beaucoup d'ordre , de méthode et de précaution , se vit opposé à Napoléon, jeune, actif, entreprenant, dont les manœuvres rapides et les mouvements imprévus devaient confondre et dérouter son lent et mesuré antagoniste.
Les armées prussiennes estimables par leur bravoure et leur discipline, mais amollies par quatorze ans de paix , avaient à combattre les troupes françaises aguerries par quinze ans de combats et de victoires.
La lutte ne fut pas longue. La victoire des Français à lena fut complette et décisive. Napoléon en profita avec son intelligence et son activité ordinaires. Les troupes prussiennes , battues et poursuivies avec vigueur, n'eurent pas le temps de se rallier. Dispersées sur différentes directions, elles tombèrent en détail entre les mains des Français, ou se dissipèrent parla désertion.
Comme de pareils revers n'avaient pas été prévus , une confusion générale paralysa l'action du gouvernement prussien.
Les places de l'Elbe et du l'Oder se rendirent presque toutes sans résistance. Berlin reçut un gouverneur français et bientôt le roi de Prusse ne conserva de ses possessions qu'une partie de la Prusse ducale.
DE CONSTANTINOPLli:. 45
Ce fut à pou près à l'époque où ces grands événements furent connus à Constantinople , que l'empire ottoman se trouva entraîne dans une guerre inévitable avec la Russie. î.e rétablissement des princes Morusi et Ipsilanti n'avait pas été suffisant pour dissiper l'orage que leur déposition avait fait naître ; car le cabinet de Pétersbourg , instruit que , depuis la nouvelle de la bataille d'Austerlitz et surtout depuis l'arrivée du général Sébastiani , le ministère ottoman montrait pour la France une prédilection marquée et manifestait déjà l'espoir de reprendre bientôt la Bessarabie et la Crimée , considéra le changement des vaivodes de Valachie et de Moldavie comme le commencement des hostilités.
Connaissant la lenteur ordinaire des Turcs dans leurs préparatifs et le mauvais état des places ottomanes du Dniester et du Danube , il résolut de les prévenir ; et sans attendre le résultat des nouvelles négociations , il expédia de suite l'ordre au général Michelson, qui commandait un corps d'observation près du Dniester , d'envahir les provinces de Moldavie et de Valachie , et de prendre par surprise ou de bloquer toutes les places frontières de l'ennemi jusqu'au Danube.
Michelson entra comme un torrent , s'empara novembre sans résistance de plusieurs places , bloqua Kho-
46 UÉVOLUTIONS
tym et Imaël , occupa Yassy et Bukarest et devint maître en peu de jours des deux provinces importantes de Valachie et de Moldavie. En vain Moustapha-Baïractar , à qui la Porte venait d'accorder le titre et les honneurs de pacha , avait tenté, avec un petit corps d'armée et de concert avec Passawan-Oglou (i) , de s'opposer à Focsani sur la frontière de la Valachie , à la marche rapide des Russes. Battu et forcé de se replier sur Bukarest il avait montré plus de bravoure que d'intelligence et était rentré à Routschouk, après avoir laissé à Giorgiova une garnison suffisante pour défendre cette petite place. Il avait eu soin de se saisir de la personne de M. Chirico , consul de Russie à Bukarest, et de l'emmener comme prisonnier de guerre par représailles pour l'arrestation de M. Rheinard, consul général de France à Yassy.
Cette invasion inattendue ranima la haine générale des Turcs contre les Russes. Ceux-ci furent traités de brigands , de perfides agresseurs et de violateurs de la foi jurée. Tous les
(i) Passawan-Oglou, pacha de Widin , si célèbre par. sa longue résistance et ses succès contre la Porte, montra un entier dévouement pour le sultan Sélini , et un zè'ç ardent pour la défense de Tlslamisme , lorsqu'il vit l'in- Yasion des Russes. Mais il mourut le 5 février iSo;.
DE CONSTANTINOPLK. 47
esprits parurent se réunir; on n'entendait de tous côtés que des cris de guerre et de vengeance.
JM. Italinski , interrogé par la Porte sur les motifs de celte injuste agression, était fort embarrassé , parce que son gouvernement ne lui avait pas donné avis de la marche du général Michelson. Il répondait que l'envahissement des provinces de Valachié et de Moldavie avait été ordonné par l'empereur Alexandre probablement après la nouvelle de la destitution irrégulière des princes Morusi et Ipsilanti , et dans les premiers accès de son mécontentement : mais qu'il était disposé à croire que cet ordre avait été ou serait révoqué aussitôt qu'on avait su ou qu'on saurait à Pétersbourg la satisfaction donnée à la Russie et à ses alliés par le prompt rétablissement des vaivodes déposés.
La position de cet envoyé était d'autant plus désagréable que la fureur du peuple contre les Russes se trouvait à son comble. Sa vie courait les plus grands dangers ; mais le sultan Sélim sous le prétexte de s'assurer de sa personne envoya au palais de Russie un oda de janissaires , qui servit à contenir la populace (i).
(i) La Porte attendit pendant un mois, après l'époque de l'invasion des provinces de Valachie et de Moldavie^
M. Arbiitlinot , qui par son influence et sa médiation était parvenu à faire rétablir les princes Morusi et Ipsilanti , était mécontent du mouvement des Russes. Son triomphe était nul ; sa parole se trouvait compromise ; les malheurs ipi'il avait voulu empêcher devenaient inévitables. La position difficile de son collègue lui donnait en même temps les plus vives inquiétudes.
M. Italinsky s'attendait suivant l'ancien usage à être mis aux Sept-ïours , où M. Rulfin , chargé d'affaires de France , avait été détenu et traité durement pendant toute la guerre d'Egypte : mais M. Arbuthnot, qui désirait mettre fin à cet usage barbare et sauver à son collègue les désagréments de cette dure et dangereuse captivité , se donna tant de mouvements et employa si adroitement son influence , qu'il parvint à obtenir pour M. Italinsky la liberté de partir avec toute sa suite.
Le général Sébasliani , pour qui la détention de M. Italinsky ne pouvait pas être utile, seconda de son côté les vues et les efforts de M. Arbuthnot, et coopéra à procurer aux ambassadeurs européens la jouissance d'un droit respecté chez
les rt-ponses delà cour de Pùlcrshourg avant de lui déclarer la guerre-
toutes les nalions civilisées et inconnii jusqu'alors en Turquie.
Afin d'obtenir cet heureux résultat on attaqua le sultan Sélim par son côté le plus sensible , en lui représentant que l'arrestation d'un ambassadeur était regardée en Europe comme un attentat digne des peuples barbares , et qu'il ne convenait pas à un monarque éclairé , dont les intentions bienfaisantes tendaient à élever les osmanlis au niveau des nations les plus civilisées de l'univers, de conserver un usage si contraire à la civilisation européenne et au droit des gens.
Un vaisseau anglais, le Canopus, de 80 canons, ayant à bord le contre-amiral Louis, était mouillé alors dans le port de Constantinople. Il faisait partie d'une escadre de trois vaisseaux , qui était déjà arrivée aux Dardanelles et qu'on regardait comme l'avant -garde d'une flotte destinée à croiser dans l'Archipel et à influencer les opérations du divan.
M. Italinski eut la permission de s'embarquer 26 decemb. avec sa suite sur ce vaisseau qui le porta à Ténédos , d'où cet envoyé partit pour se rendre à Malte , et de là en Italie.
Le départ de M. Italinsky qui , par son intelligence et ses connaissances profondes dans les langues orientales, était parfaitement au fait des
5o RÉVOLUTION.'^
dispositions et des manèges des ministres ottomans , laissait M. Arbuthnot seul aux prises avec l'ambassadeur de France ; car l'internonce autrichien , le baron de Sturmer , se conformant strctement aux instructions de sa cour , quoiqu'il désirât sincèrement le succès des puissances alliées , restait neutre et immobile ; le chargé d'affaires de Prusse , le baron de Bielfeld , était regardé comme nul depuis les revers des armées prussiennes ; celui de Suède , le chevalier Palin , se donnait beaucoup de mouvements , mais le peu d'influence de sa cour ne lui permettait pas de jouer , malgré son mérite personnel , un rôle bien important ; le baron de Hubsch ( i ) , agent du Danemarck , s'occupait moins d'opérations politiques que des intérêts commerciaux des sujets des puissances en guerre avec la Porte; l'envoyé de Naplcs, le comte de Ludolf , dont le souverain perdit à cette époque sou royaume continental, était tropembarrassé dans ses moyens d'existence pour pouvoir être de quelque utilité à M. Arbuthnot.
(i) Ce respectable vieillard, dont le cœur bienfaisant était inaccessible aux haines politiques , jouissait de l'estime des Turcs et des Francs de toutes nations. 11 est mort saos laiiiser de fortune ù sa famille.
DE CONSÏANTINOPLE. 5i
Le général Sébastiani traînait alors à sa suite le chargé d'affaires de Hollande , et retirait de grands avantages de l'assistance du marquis d'Alnienara, envoyé de la cour d'Espagne.
Cependant malgré son état d'isolement , et l'embarras do sa position, M. Arbulhnot conservait encore, après le départ de M. Italinsky, une influence qui le mettait en état d'entraver les opérations de son rival. Il devait en partie cette influence à la considération qu'il s'était acquise par sa conduite franche et désintéressée, et par l'abandon qu'il avait fait, le premier entre tous les ministres étrangers, du droit dont ceuxci jouissaient depuis un temps immémorial], celui d'arracher à l'action du gouvernement ottoman, par le moyen de berattes de franchise, des sujets chrétiens de la Porte , lesquels payaient chèrement cette prérogative.
Les victoires de l'empereur Napoléon en Prusse donnaient beaucoup de force aux demandes du général Sébastiani. La présence d'une escadre anglaise devant l'île de Ténédos servait d'appui aux représentations de l'ambassadeur d'Angleterre.
Sébastiani actif et zélé, se donnait des mouvements continuels , allait voir les ministres , et travaillait à gagner leur confiance. M. Arbuthnot malade, triste à cause de la mort récente de son,
épouse, et retiré chez lui, montrait du mépris
pour les moyens employés par son rival.
Cette lutte se soutenait de part et d'autre avec un avantage toujours croissant pour la France , lorsqu'on apprit à Constantinople , par la voie des agents de la Porte , que la flotte anglaise qui avait croisé jusqu'alors devant Vico et le Ferrol , avait reçu l'ordre d'entrer dans la Méditerranée, et de se diriger vers les Dardanelles, après avoir pris des renforts à Gibraltar et à l'île de Minorque.
Un semblable avis donné peu de temps auparavant par M. William AA'^ellcsley Pôle, avait suffi pour faire changer les dispositions du divan. 11 partagea en cette occasion les ministres en deux parties, dont l'une pleine de confiance dans la force des châteaux des Dardanelles, et disposée pour la France, voyait avec indiflérence, et presque avec mépris, l'approche et les menaces d'une escadre anglaise , tand is que l'autre , com posée des hommes les plus pacifiques, à qui le caractère entreprenant de Napoléon donnait de justes craintes , désirait qu'on employât tous les moyens possibles pour conserver l'amitié du cabinet de Londres.
Cependant le sultan Sélim qui, au moment du départ de M. Italinsky , avait demandé au chef du génie militaire , ^1. Juchercau de Saint-
Donys , un rapport sur l'état des Dardanelles , et sur la défense de Constanlinople dans le cas d'une attaque par une flotte russe , chargea le ministère ottoman d'examiner les projets défensifs de cet officier. La lecture de ce rapport, qui devint pendant deux jours le sujet des délibérations du divan, donna beaucoup de force aux arguments de ceux qui voulaient, à tout prix, conserver la paix avec l'Angleterre ; mais il ne suffit pas pour faire revenir les autres , soit de leur engouement aveugle pour les châteaux de l'Hellespont, ou bien du parti qu'ils avaient pris par des considérations intéressées.
M. Juchereau de Saint-Denys (i) faisait sentir.
(i) M. Juchereau de Saint-Denys avait émigré après la mort do son père, colonel d'artillerie, qui fut massacré à Charleville le 4 septembre 1792 ; il passa en 1795 à la solde de l'Angleterre, et servit dans les armées britanniques comme officier d'artillerie , du génie et des étatsmajors jvisqu'au traité d'Amiens. Admis au service de la sublime Porte en i8o5, il obtint en 1807 l'emploi d'ins* pecteur en chef du génie militaire ottoman. Traité généreitsemcnt par le sultan SiHim, et voulant être indépendant dans sa conduite politique, et fidèle à ses devoirs, il n'a jamais accepté ni touché aucun traitement ou pension, soit de l'Angleterre, ou de toute autre puissance pendant tout le temps qu'il a été employé au service de
dans ce rapport , en citant l'exemple des vaisseaux de ligne qui reçoivent quelquefois plus de mille^ coups de canon dans un combat sans être coulés bas, ou même tout-à-fait désemparés, qu'une flotte dirigée par un homme hardi, qui ne s'arrêtera ij; pas pour répondre au feu de l'artillerie turque , pourrait passer sans beaucoup de danger, avec l'aide d'un vent favorable , le canal des Dardanelles., à cause de la promptitude du passage, de l'insulTisance des châteaux les plus importants , ceux de KêUdll-Bahar et de Soultanié- Calcssi (i), et enfin, du trop grand éloignement des forls et des batteries situées près de l'em-
Turquie. Revenu en France en 1S09, quelques mois après la mort du sulîan Sélim , il fut envoyé de suite à Madrid, eta serviavec les armées françaises, en qualiléde colonel du génie, durant tontes les campagnes si pénibles, si variées dans leurs résultais, et si instructives de la guerre d'Espagne.
(1) Ces deuxforls, situés dans la partie la plus étroite de l'Hellesponl, sont séparés l'un de l'autre par une dis-, tance d'environ huit cents toises. Le premier est en Europe; le second , qui est le plus considérable , se trouve en Asie. On les appelle comnuuiémcnt châteaux des Dardanelles, à cause de leur voisinage de l'ancienne ville de Dardanus , dont on aperçoit des ruines près du cap des Barbiers. Ils l'nrent bâtis peu de temps après le premier passage de rilellespont par les Osmanlis, lequel eut lieu
boiichure du détroit (i). Il représentait que la partie du canal la plus importante et la plus facile à défendre, à cause du rapprochement des côtes , était celle cpai est comprise entre les chêt^ tcaux deKéUdil-Bttliar et de Soultanié-Calessi, et la j^ointe de Nagara; qu'il convenait d'y construire des batteries considérables , fermées à la gorge, tant sur cette pointe que sur d'autres saillants avantageux , et de remédier à la faiblesse actuelle des deux forts , euy ajoutant des ouvrages en terre dont l'armement pourrait doubler le nombre des bouches à feu destinées à défendre ce point le plus intéressant de tout le canal. Persuadé que des barages avec des chaînes en fer , ou des radeaux , ne tiendraient pas contre le choc d'un vaisseau de ligne poussé par un vent frais, il proposait d'embosser de derrière la pointe de Nagara, sous la protection de plusieurs batteries de côte , une flotte de douze vaisseaux de ligne
en i356, sous le règne du sullan Orcan. Kttidil-Bafiar signifie , dans le langage pompeux des Orientaux , la clef de la mer ; Souttaniô-Catessi y la grande tour du sullan. (i) Les deux châteaux situés près de renibouchure du détroit, à peu de distance de Yenicheher-Bournou ( cap Sigée), ont été construits dans le seizième siècle, après la bataille de Lépante. Ils sont placés ù plus de deus mille toises l'un de l'autre.
sur deux rangs , en échiquier ; le coude que forme le canal au cap de Nagara , et les bas-fonds qui existent sur le prolongement de ce saillanj devaient obliger les escadres ennemies, déjàtrèsmaltraitées, et en partie désemparées parles pro~ jectiles de tous les forts et des autres ouvrages défensifs sur un trajet de plusieurs lieues , à n'aborder que difficilement et successivement la flotte turque, laquelle intacte et protégée par les grandes batteries des deux rives, serait en état d'écraser par une immense supériorité de feux chacun des vaisseaux attaquants , à mesure qu'il déboucherait.
M. Juchereau de Saint-Denys ajoutait que ce n'était que par l'adoption et l'exécution de ces mesures qu'on pouvait espérer d'arrêter , dans le canal des Dardanelles , une flotte ennemie commandée par un homme habile et audacieux , et ayant des équipages braves et expérimentés.
Quant à la défense de Constantinople , comme une escadre destinée à agir contre cette capitale ne pouvait l'attaquer qu'en s'embossant, M. Juchereau de Saint-Denys prouvait que par la direction des courants , les rapprochements des deux côtes , la facilité d'y établir des batteries nombreuses plus élevées que celles des vaisseaux, et enfin , la difficulté d'entrer dans le canal du Bos-
pliore, même avccim vent favorable, cette entre" prise hasardeuse ne pouvait avoir que des suites funestes pour l'ennemi.
Ces réflexions avaient entraîné la majorité des ministres, et les avaient engagés à proposer au Grand-Seigneur de faire commencer de suite les travaux proposés pour les Dardanelles, en renvoyant à une époque peu éloignée ceux qui étaient relatifs à la défense de Constantinople. Un kattichérif , qui suivit le lendemain cette décision du divan , ordonna au grand-visir de faire exécuter sans retard le projet de M. Juchereau de Saint-Denys svir les Dardanelles , et de prendre toutes les dispositions convenables pour que les travaux défensifs de Constantinople fussent promptement commencés.
IMais le grand-visir inepte et aveuglé par les préjugés populaires , et le capitan-pacha , qui , sorti du sérail , avait toute la mollesse et le peu de courage des esclaves élevés dans cette enceinte, n'avaient pas goûté l'avis du chef du génie militaire; ils mirent beaucoup de lenteur et de mauvaise volonté dans l'exécution des ordres du C rand-Seigneur.
Le rapport de M. Juchereau de Saint-Denys avait été pour la Porte un motif de plus pour avoir les plus grands ménagements envers l'am-
bassadeur d'Angleterre , parce que les Turcs accoutumés à voir respecter le canal des Dardanelles par les flottes russes , croyaient que les Anglais étaient seuls assez audacieux et assez habiles pour entreprendre de forcer ce passage y et y réussir.
Depuis le départ de ^f. Italinsky , M- Arbuthnot, qui avait demandé à sa cour des instructions précises sur la conduile qu'il avait à tenir, combattait avec adresse les entreprises du général Sébastiani; mais il évitait dans ses notes et ses démarches toute expression ou action qui aurait pu compromettre son gouvernement avec la sublime Porte. Le courrier qu'il serut de Londres, vers le milieu de janvier, lui fit connaître les intentions définitives du ministère britannique, et mit fin à toute incertitude dans sa conduile.
Les ministres anglais jugeant que la Turquie étant en guerre avec la Russie , devenait poiu' la France une alliée extrêmement utile, résolurent de suite d'employer les menaces et la force pour obliger les Turcs à rompre avec les Français, et à s'allier de nouveau aycc la Grande-Bretagne et la lUissie. ÎM. Arbuthnot avait ordre d'insister sur le renouvellement de cette alliance comme une condition sine qiià non, ou de se retirer. Il
devait demander eu oulre l'expulsion du général Sébastiani, la remise immédiate des forls et batteries des Dardanelles , ainsi que de la flotte turque à la Grande-Bretagne, et enfin, la cession des provinces de Moldavie et deValacliie à la Kussie.
Ces propositions présentées dans des circons- ^5 janviei tances où la fureur des Osmanlis contre les Russes était au plus haut degré , ne pouvaient pas être accueillis par les ministres turcs. La plupart de ceux-ci encore tout honteux des effets de la crainte subite que leur avait inspirée M. Pôle , à l'occasion du rétablissement des princes grecs , avaient passé par un sentiment assez ordinaire aux hommes faibles d'une extrémité à l'autre, en montrant de l'indifférence et du mépris pour des menaces de la même espèce, quoique plus réelles et mieux fondées.
Aussitôt que M. Arbuthnot eut communiqué 25 janvîcir à la Porte les demandes de sa cour et qu'il eut ccquis la connaissance certaine des dispositions des Turcs , il fit en secret ses préparatifs de départ. Craignant d'être retenu comme otage contre les entreprises de la flotte qui devait arriver incessamment devant les Dardanelles, il résolut de partir secrètement (1) sur une fré-
(1) Il avait demandé des passe-ports pour un courrier
6o RÉVOLUTIONS
gâte anglaise , VEndyinion, qui était mouillée dans le port , et d'emmener avec lui tous les négociants anglais établis à Constantinople.
Ce départ ne pouvait pas être caché aux ministres turcs dans un port comme Constantinople sans beaucoup de discrétion et de prudence. M. Arbuthnot, après s'être ouvert à deux ou trois personnes sur son projet , fit inviter à dîner à bord de la frégate , par le capitaine qui la commandait, pour le jour qu'il avait fixé pour son départ , toutes les personnes qu'il voulait emmener avec lui. Lorsque les convives , qui étaient costumés pour un diucr de représentation auquel devait assister l'ambassadeur de la Grande-Bretagne , furent réunis , M. Arbuthnot leur expliqua ses intentions et leur dit , qu'ils ne devaient plus communiquer avec la ville , qu'ils allaient partir , et que le gouvernement anglais , toujours généreux, les indemniserait des perles qu'ils devaient éprouver par ce départ précipité et inattendu.
Cet avis fut un coup de foudre pour tous ces
qu'il voulait expédier. Le mektoubchy, chargé de ce travail, homme lent et mesuré , mil peu d'empressement à lui adresser celte pièce. Ce relard, (piifut inlerprélé comme un acte de malveillance, suite de dispositions hostiles, scnit à colorer le départ mystérieux de M. Ârùulhuot.
DE CONSTANTINOPLE. 6i
négociants. Ils laissaient à terre leurs familles, leurs marchandises et leurs effets d'habillement, et ils allaient partir sans argent et en habit de gala pour une destination qui leur était inconnue.
UEndymion coupa ses cables à huit heures 29 jamicr du soir; il faillit échouer sur la pointe du sérail, où les courants du Bosphore l'entraînèrent; mais il manœuvra avec autant d'ordre et de silence que ce danger le permettait , et sortit du port sans que ce mouvement éveillât l'attention des Turcs, qui ne connurent que bien avant dans la nuit le départ de la légation britannique.
Lorsque M. Arbuthnot passa devant les Darnanelles, le capitan-pacha se trouvait à la pointe de Nagara avec une escadre composée d'un vaisseau de ligne, de cinq frégates et d'un brick. Ce grand-amiral y avait été envoyé avec Feyzi- Efendi , ci devant intendant des nizam-gedittes , pour activer les nouveaux travaux défensifs; Feyzi était chargé de payer les travailleurs.
Les ministres , ignorant que l'aîiibassadeur d'Angleterre se trouvait sur la frégate , qui pas sait devant eux, ne lui firent aucune question et la laissèrent sortir. (1).
(1) M. Arbuthnot recommanda, avant de partir , toutes
Oa REVOLUTIONS
xVrrivé dansla ladedeTile de Tcnédos et n'ayant plus la crainte d'être arrêté cQmme otage , JM. Arbutlinot s'empressa d'écrire à la Porte pour lui faire connaître les motifs de son départ , représenta qu'il n'était pas sorti du territoire Ottoman et demanda cà reprendre la négociation qui avait été commencée à Constantinople.
Les ministres turcs , qui n'avaient pas envie de se brouiller avec l'Angleterre et désiraient le prouver à toute l'Europe , lui répondirent aussitôt et sans lui faire de reproche , qu'ils acceptaient sa proposition , et que , pour donner plus d'activité à la matche de la négociation ils choisissaient pour traiter avec lui le capitan-pacha et Fcyzi-Efendy , qui se trouvaient déjà aux Dardanelles.
M. Arbuthnot vit avec d'autant plus de plaisir que la Porte ne cessait pas de le regarder comme ambassadeur , qu'étant embarqué sur un vaisseau anglais, il pouvait être considéré comme ayant quitté le territoire ottoman. Mais il résolut de ne pas descendre à terre et se contes tamilles anglaises qu'il laissait à Constantinople à la protection ilu général Sébastiani. Celui-ci répondit à ce témoignage honorable de la confiance de son rival eu les protégeant avec zèle.
DE CONSÏANTINOPLF. C5
Icnla d'envoyer M. Bcrlo-Pisani ( i ) , son premier (Jragoman , dans le village des Dardanelles auprès des négociateurs turcs.
Cet interprète fin et adroit, s'insinua prompt^ment dans l'esprit du capitan-paclia et de Feyzi-Efendi , ne leur parla que des intentions pacifiques de sa cour , eut soin de les occuper sans cesse par des pourparlers fréquents et par une correspondance très-active, et réussit à détourner entièrement leur attention des travaux militaires dont la surveillance leur était confiée.
En vain les ingénieurs turcs chargés de la construction des nouvelles batteries demandaient de l'argent et des travailleurs. Les négociateurs de la Porte les écoutaient avec indifTérence. En vain M. de Lascours , aide-de-camp du général Sébastiani , que ce dernier avait en-
(i) M. Berto Pisani , qui , en servant avec zèle et intelligence son gouvernement, a été la principale cause de la mort de Feyzi-Efendi , fut arrêté dans le village des Dardanelles, où il avait été laissé au moment du passage de la Hotte anglaise. Échappé comme par miracle à la fureur des Turcs , il fut conduit en qualité de prisonnier de guerre à Brousse, et de là à Kutyar, où il resta jusqu'au rétablissement de la paix entre la Grande-Bretagne et la Porte.
\oyé aux Dardanelles pour lui rendre un compte exact de la marche de la négociation et des ti'avaux militaires , représentait au capitanpacha la nécessité d'activer les travaux , d'augmenter le nombre des ouvriers et de les payer avec exactitude. Celui-ci , convaincu follement que les Anglais n'avaient ni l'envie ni l'audace de passer le détroit des Dardanelles , répondait en souriant, que tant de mouvements et de dépenses étaient inutiles ; mais qu'il obéirait cependant aux ordres du Grand-Seigneur.
Ces plaintes se renouvelaient tous les jours; les travaux n'avançaient pas ; les ouvriers mal payés et mal surveillés fuyaient de toutes parts ; mais la négociation paraissait très-active.
L'escadre anglaise parut enfin et jeta l'ancre dans la rade de Ténédos. Sa réunion aux trois vaisseaux de l'amiral Louis porta la force totale de la flotte commandée par l'amiral sir John Duckworlh , à huit vaisseaux de ligne , dont trois à trois ponts , deux frégates, deux corvettes et deux galiottes à bombes (i) (2).
(i) Elle fut affaiblie avant de pouvoir agir par la perte de i'Àjax, vaisseau de soixante-quatorze, qui prit feu par accident, et ne put être sauvé.
(2)^ir Sidney Smith , si célèbre par son courage et se»
DE CONSTANTXNOPLE. G5
L'arrivée de cette escadre qui était annoncée et attendue depuis long-temps, ne changea rien à la négociation , ne diminua pas la confiance aveugle du capitan-pacha et de Feyzi-Efendi et ne donna aucune activité aux travaux militaires.
Les lettres nombreuses de M. Arbuthnot, les longues conférences de Pisani avec les négociateurs turcs et les réponses constamment amicales et évasives de la Porte, n'avaient pas encore fait prendre à la question principale une tournvire décisive, lorsque l'ambassadeur d'Angleterre et l'amiral sir John Duckworth, qui avaient l'ordre d'agir constamment de concert, résolurent de profiter du vent qui était devenu favorable et d'employer la force pour faire décider en leur faveur le ministère ottoman.
Les vaisseaux anglais étaient déjà sous voile et ^^^^^"^^ portaient le cap au nord pour profiter du vent et pour embouquer plus facilement le canal des Dardanelles , lorsque le commandant du poste du cap des Janissaires fît avertir le capitan-pacha de ce mouvement et de la direction de la flotte britannique.
principes chevaleresques, se trouvait à bord de cette escadre, et commandait eu second. Ses conseils ne furent pas suivis pendant tout le cours de rentre[>rise contre Conslantinople.
Le capitan-pacha trop confiant dans les déclarations et les promesses du dragoman d Angleterre, cnit d'après les manœuvres et la direction des vaisseaux anglais, que cette flotte allait commencer quelque croisière devant le détroit ou dans l'Archipel , comme les Russes avaient coutume de faire dans les guerres précédentes.
C'était un jour de fêle consacré par l'Islamisme (i). Les canonniers, au lieu de se trouver à leurs postes, étaient dispersés dans leurs maisons ou dans les cafés.
Le capitan-pacha , pressé par le capitaine Lascours et par M. Méchain , vice-consul de France aux Dardanelles, se contenta d'ordonner aux artilleurs et aux troupes de se rendre aux hatteries qui leur avaient été désignées ; mais cet ordre Verbal , donné avec un air d'iudiflerence , fut exécuté avec lenteur.
La flotte anglaise, favorisée par un vent frais , n'avait pas tardé à changer de route; elle était déjà à 1 eniréedu canal, lorsque le capitan-pacha, reconnaissant trop tard son erreur, voulut réparer par le nombre, la précipitation et l'incohérence d«> ses ordres, le temps précieux qui avait été perdu.
(i) C'était le comban-bcyram.
t)R CONSTANTINOPLE. G?
Mais il n'était plus temps; les vaisseaux anglais entraient et lescanonnicrs turcs n'étaient pas encore arrivés aux ciiâto aux extérieurs en nombre suffis ni t pour servir toutes les pi-jces. Le capitan-paeha, inquiet, irrésoln, ne sachant que faire, demandait des conseils, n'écoutait personne, criait, menaçait et courait sins dessein. Le capitaine Lascours le suivait d ms tous ces monvements sans pouvoir le retenir, le diriger on le calmer.
Cependant les artilleurs et les janissaires des deux villages près des châteaux de Kelidil-Bahar et Soultanié-Calessi , se rendirent d'eux-mêmes aux batteries et se disposèrent à les servir. Le capitan-pacha , entraîné par leur exemple , se jeta dans un des châteaux, tandis que Feyzi-Efendi se fit porter à l'autre.
Les vaisseaux anglais entraient dans un ordre parfaitetavanç ûentavec vitesse. Le /îo a -George, monté par l'amiral sir John Duckworth, dirigeai la marche; un espace assez considérable séparait les vaisseaux qui se suivaient en ligne.
Ils avaient déjà dépassé les premières batteries sans répondre au feu peu actif des Turcs, et avaient l'air de se moquer du vain bruit des ouvrages défensifs des Dardanelles.
Mais aussitôt que le vaisseau amiral fut arrivé
en travers des châteaux de Kelidil-Bahar et de Soiiltanié-Calessi, la canonnade des Turcs s'anima; quoiqa'assez, mai dirigée, elle dût causer, à cause du rapprochement des côtes, quelque dommage à l'ennemi. Le royal Gccrge commença alors sou , feu par des bordées de chaque bord sans ralentir sa marche et disparut bientôt sous un nuage de fumée;les autres vaisscat.x suivirent cetexcmple: la canonnade devint très -chaude pendant quelques instants.
Mais le capitan-pacha, voyant les elFets destructeurs de plusieurs boulets qii . vaient pénétré dans la principale batterie où il s.i trouvait , montra de la frayeur et s'empressa de quitter ce poste en disant qu'il allait donner des ordres à son escadre mouillée derrière la pointe de Nagara.
Son départ découragea les canonnicrs. Ils s'écrièrent tous que puisque le capitan-pacha fuyait le danger, ils pouvaient le fuir aussi. N'écoutant plus les ordres de leurs chefs ni les remonlrances des ofiiciers français qui étaient venus partager leurs périls , ils jetèrent les refouloirs et les écouvillons contre les pièces ou sur les parapets et menacèrent de tuer ceux qui s'opposeraient à leur fuite. En peu d'instants les ofiiciers français se trouvèrent presque seuls sur ces batteries que
DE CONSTANTINOTLE. 69
les vaisseaux anglais dans leur marche rapide foudroyèr<nit en avaisçant.
Aiissilôl que la flotte ennemie eût dépassé le château de Keiidil-Bahar, elle se trouva engagée dans celte partie du canal où M. Juchereau de Saint-Denys avait proposé à l'époque de la rupture avec la Russie, de réunir les principaux moyens de défense. Mais la batterie tracée sur la pointe de Nagara commençait à peine à s élever de terre; celles près du couvent de Saint-George et de la petite Barbe n'étaient pas même ébauchées; les matériaux nécessaires à la construction des nouveaux ouvrages près des châteaux n'étaient pas encore réunis. L'escadre qui aurait dû être embossée derrière la pointe de Nagara , se réduisait à un vaisseau de ligne, cinq frégates et un brick.
Le vaisseau de ligne sur lequel le capitan-pacha avait eu soin de ne pas s'embarquer, reçut quelques bordées , se soumit et fut brûlé; quatre frégates l'imitèrent et eurent le même sort. La cinquième , commandée par un homme extraordinairemcnt courageux opposa la plus vigoureuse résistance. Attaquée presqu'à la fois par plusieurs vaisseaux de ligne, elle ne cessa de répondre à leur feu terrible que lorsque les trois quarts do son équipage furent morts ou blessés. Le brick
se sauva et alla annoncer à Constantinople la
prochaine arrivée de l'escadre hritann'q le.
Quelques soldats turcs s'étaient montrés , pendant ce combat naval , sur la plage de Nagara et paraissaient occupés à monter des pièces de canon pour tirer sur los vaisseaux ennemis. Les Anglais se hâtèrent d'y débarquer du monde, chassèrent les Turcs et enclouèrent tous les canons qu'ils trouvèrent sur l'emplacement de la nouvelle batterie et qui étaient destinés à faire partie de son armement.
Le succès des Anglais dans cette entreprise fut comph^t et leur coûta peu de monde, lis eurent la gloire d'avoir passé les premiers ce détroit des Dardanelles, qui avait été regardé jusqu'alors comme une barrière insurmontable.
Les officiers français qui, après le départ du capilan-pacha avaient prévu l'issue de l'attaque, ne s'arrêtèrent pas à examiner le combat naval ; ils prirent des chevaux de poste et arrivèrent à Constantinople peu d'heures après le brick qui était parti de Nagara.
Leur récit fit tomber tout le blâme sur le capitan-pacha et Feyzi-Efendi. Le premier, quoique plus coupable, fut soutenu dans le sérail et ne perdit que sa fortune et son emploi; le second
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fut condamné à mort et périt pour avoir montré trop de négligence et de crédulité.
Le premier avis du passage des Dardanelles et de la prochaine.arrivée de la flotte anglaise produisit dans le sérail la plus grandes confusion. Tous les ministres et conseillers d État, réunis à la hâte dans la salle du divan, ne virent d'abord d'autre salut pour la capitale et pour le palais du Grand - Seigneur que dans une prompte adhésion aux demandes de l'ambassadeur d'Angleterre.
Leur dessein pusillanime se joignant aux cris des femmes , aux gémissements des eunuques , aux signes manifestes de la terreur sur tous les visages, fit une forte impression sur l'esprit du sultan Sélim. Ce prince qui n'était jamais sorti de sa capitale et qui n'avait entendu le bruit du canon que pour célébrer les fêtes publiques ou pour le saluer lui-même, ne put se garantir de la frayeur contagieuse de ceux qui l'entouraient.
Comme la rupture immédiate avec la France et le renvoi du général Sébastian! étalent une des conditions principales de la nouvelle alliance proposée par M. Arbuthuot, le sultan Séiim envoya un de ses favoris, Isniaël-Bey («), à l'hôtel
(i) Ce même personnage fut choisi [louv ntgocie?
de France pour faire connaître à l'ambassadeur la décision du divan, et lui demander s'il était disposé à partir. Le ton froid et dédaigneux d'Ismaël-Bey et ses réflexions sur les dangers où vine politique imprudente avait jeté la capitale de l'empire, causèrent d'abord de vives inquiétudes au général Sébastiani,
Mais prenant aussitôt le ton de fierté qui convenait au représentant d'une grande nation, il répondit au favori du sultan Sélim: « Que l'ar- » rivée de la flotte anglaise ne l'effrayait pas; » qu'accrédité auprès de la Porte, il se trouvait » sous sa sauve - garde et qu'il ne quitterait » Constantinople qu'après en avoir reçu l'ordre * formel de Sa Ilautesse. b
La terreur des habitants du sérail ne s'était pas communiquée à ceux de la ville et des faubourgs. Jamais la noblesse du caractère des Osmanlis ne parut avec plus d'éclat. Au lieu dc' craindre les approches d'une escadre formidable qui avait forcé le passage des Dardanelles, ils
avec M. Arbulhnot et l'amiral Diickworth. Amené eu France par le baron de Tott , et élevé à Versailles par les bienfaits de Louis XVI , il conservait une grande reconnaissance pour la maison de Bourbon , et avait conçu une haine violente contre tous les gouvernements révolutionnaires de la France.
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poussaient des cris de fureur et de vengeance contre ces perfides Anglais qui, disaient-ils, sans provocation et sans motifs, avaient attaqué en pleine paix leurs anciens amis , avaient brûlé une escadre turque , et venaient dicter la loi au sultan Sélim en menaçant de détruire sa capitale et son sérail.
> Les topchys se hâtaient d'armer les batteries ( i ) ; les janissaires quitlaient leurs bâtons qui sont leurs armes pendant la paix pour prendre des fusils et des yatagans. Les vieillards et les enfants se dirigeaient en foule sur les travaux et offraient leurs services pour porter des terres et des fascines; ceux dont les maisons pouvaient gêner l'action de l'artillerie, s'empressaient de les détruire pour laisser aux canons un libre jeu contre l'escadre ennemie. Tous paraissaient disposés à périr plutôt qu'à se soumettre.
Cet élan populaire changea les dispositions des ministres. La crainte de devenir les victimes de la fureur du peuple fut plus puissante sur eux que la honle d'avilir leur souverain et le nom musulman. Peu d'heures après avoir déclaré au
(i) Aucune des nouvelles batteries de Constanlinopie n'était armée , lorsque la flotte anglaise parut devant cette capitale.
sultan Séîîm que le salut de la capitale exiî*eait une prompte adhésion aux demandes de l'ambassadeur d'Angleterre, ils prièrent le grand-visir de représenter à Sa Hautesse, que puisque tout le peuple de Constantin opîe était résolu de se défendre, il convenait de profiter de cet enthousiasme national et de se mettre en état de com^ battre la flotte ennemie qui s'approchait.
Le sultan Sélim adopta avec plaisir cette opinion digne, disait-il, des Osmanlis, et or^ioMua de suite que tons les travaux commencés seraient achevés, perfectionnés et armés dans la même nuit, qu'on mettrait sans n^ard à la disposition des ingénieurs militaires tous les matériaux et les ouvriers nécessaires pour la construction des nouvelles batteries, que tous les musulmans seraient a])pelés à servir les pièces et à combattre, que les fidèles rayas n'auraient d'autre destination que celle de porter des terres, des fascines, des projectiles et de traîner les canons, et qu'enfin les ministres de la Porte surveilleraient eux-mêmes les travaux, dont il mettait la prompte exécution sur leur responsabilité personnelle.
Les terrasses adossées intérieurement au mur d'enceinte du sérail du côté de la mer ayant été désignées comme propres à l'établissement de
DE CONSTANTINOrLE. ;5
plusieurs batteries, ce prince fit ouvrir la porte du jardin du Iiarem, après avoir pris la précaution d'envoyer ses femmes dans le vieux sérail ( i ). Le général Sébastiani , enchanté de ces nouvelles dispositions qui assuraient à ses opérations diplomatiques un succès complet, s'empressa de se rendre à la Porte et demanda une audience particulière au sultan Sélim. Elle lui fut immédiatement accordée. LcGrand-^Seigneur, voulant le dédommager du désagrément et des inquiétudes qu'avait dus lui causer le message d'Ismaël- Bey, lui fit un accueil très-amical et daigna écouter avec un air d'intérêt les discours que ce général lui fit (2) pour lui dire combien sa résolution de repousser 1 injuste agression d'un ennemi insolent, éîaît noble et digne de ses glorieux ancêtres, et pour lui faire sentir combien l'amitié de Napoléon allait être utile à la Porte dans un > —
(1) Le vieux Sc''r;u'l , où l'on renferme les cadunnes et les cilalii^ques des enipt reurs morts ou déposés , est situé dans uii ancien palais des empereiu's Grecs, qui se trouve presqu'au centre de la ville.
(i) Le général Sébastiani fut secondé iiabilement dans ces circonst nces importantes par les deux premiers dragomans de France , les sieurs Franchini , et surfout par l'aîné des deux frères , homme trèsinîelligent et acfit.
temps où ce prince, victorieux de ses ennemis,
marchait sur Pétcrsbourg pour conclure une paix
dont ses fidèles alliés retireraient les plus solides
avantages.
L'ofFrc , que cet ambassadeur fit de ses services et de ceux des officiers français qui se trouvaient à Constantinople , fut agréée avec reconnaissance. On le vit dès ce moment se porter sur les batteries , attacher à chacune d'elle avec le consentement des ministres un des officiers de sa suite et répandre à pleines mains l'or parmi les travailleurs et les canonniers. II fil réunir environ deux cents Français (i), qui s'offrirent volontairement, et les dispersa dans les batteries.
(i) Les Français qui se distinguèrent dans celte circonstance furent MM. la Blanche et Lalonr-Maiibourg , secrétaires d'ambassade; Lascours , capitaine aide-dc~ camp du général Sébastiani; Desacres de Fleuranges et Gérard , officiers à la suite ; mais surtout les ca[)ilaiiics lioutin , Leclerc et Coutaiîlout , qui , envoyés de Dalniatie par le duc de Raguse, arrivèrent à Constantinople au moment de l'apparition de rescadic anglaise devant cette capitale. M. Gustave de Coignjf , aide-dc-canq) du général Sébastiani, se trouvait alors en mission auprès de Moustapha-liaïractar, pacha de Routschouk.
M. le comte dePontécoulant, sénateu:- français, qui se trouvait àConstantinopIe, déploya dans cette circonstance le zèle, l'activité et le discernement d'un ancien militaire.
Le marquis d'Alménara ( 1 ) , qui pendant l'cntievuc du général Sébasliani avec le Grand- Seigneur, était allé voir les ministres (2) pour les afterm:r dans la résolution que l'enthousiasme du peuple avait f^iit prendre, fut constamment d'un grand secours à son collègue, se tint de jour et de nuit sur les batteries avec ses secrétaires d'ambassade (5) , et organisa une compagnie de canonniers, pris parmi les marins de sa nation, qui se trouvaient à Constantinople.
(1) M. le marquis d'Alménara reçut parla suite un témoignage éclatant des services qu'il avait rendus à la Porte à cette époque, par le grand cordon de l'ordre du Croissant. Nommé en 1809 ministre de l'intérieur en Espagne par le roi Joseph , il prit constamment le parti de ses compatriotes opprimés et montra un cœur noble et élevé , digne du caractère de cette nation énergique , ainsi que les talents et la prudence d'un habile administrateur.
(a) AH-Efendi, ministre, de la marine, qui avait été ambassadeur en France dans le temps du directoire, eut une grande part à cette résolution du divan. Il était très- Lé avec M. le marquis d'Alménara, qui lui avait rendu de grands services pendant son séjour à Paris.
(3) Le marquis d'Alménara fut secondé avec zèle dans cette circonstance par ses secrétaires et les ofGciers à la suite de sa légation ; entre autres, par MN. Enderiz P ere:« et Belin.
Cependant la flotte anglaise, profitant du vent favorable, s'avançait à pleines voiles vers le cap Saint - Stéfano à deux lieues au sud de cette capitale; mais le vent d'oucsl, se cilmr.it tout-àcoup, annonça le retour prochain du vent de la mer Noire. Le jour baissait, les courants empêchaient d'aller plus loin; les galiottes à bombes n'avaient pu suivre. Il fallut jeter l'ancre et attendre le lendemain.
Ce fut pendant cette nuit importante que tous les projets que j'ai détaillés plus haut, furent adoptés et que la Porte , effrayée d'abord par un événement aussi extraordinaire, prit, en voyant le mouvement du peuple , la résolution de se défendre.
L'ambassadeur et l'amiral anglais pensaient d'après les événements antérieurs , que l'effet moral de l'apparition d'une flotte anglaise devant Constantinople devait sulHre pour engager les ministres turcs à changer de système politique. Ils préférèrent en conséquence la voie des négociations à celle d'une attaque immédiate, qui pouvant causer la perte des vaisseaux à cause des courants et des autres difficultés locales j n'aurait [>as manqué d'ailleurs d'aigrir à jamais les Turcs contre la Grande- Bretagne. Cette considération à laquelle le vent
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devenu contraire donnait une grande force, fit prendre à l'amiral sir John Duekworth la résolution d'aller mouiller derrière Proli , la plus considérable des îies des Princes, à deux lieues àlesldeConstantinople. La bonté de co mouillage avait été reconnue d'avance par le capitaine de la frégate, ÏEndymion, qui s'y était tenu exprès à l'ancre pendant tout le mois qui avait précédé le départ de M. Arbuthnot.
Aussitôt que les vaisseaux anglais furent mouillés dans la rade des îles des Princes, un parlementaire entra dans le port de Constantinople avec des lettres signées par M. Arbuthnot et sir John Duckworth. Ceux-ci, se servant toujours du langage de l'amitié , engageaient la Porte à se décider de suite en faveur de l'Angleterre et à ne pas les obliger par une plus longue indécision ou par un refus formel à avoir recours à la force et à des moyens violents qui répugnaient aux sentiments de leurs cœurs (i).
Les officiers chargés de ces dépêches furent conduits chez Ali-Efendi, ministre de la ma-
(i) Ces sommations étaient une répétition des demandes faites par M. Arbutlinot au reis-efendi le aS janvier.— Elles furent beaucoup adoucies, lorsque les
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rine. L'accueil assez brutal qu'ils reçurent , l'air menaçant clos officiers et des marins et quelques paroles indiscrètes leur firent croire que les Turcs allaient violer en eux le droit des gens. Appelés auprès du sérail pour être entendus ils crurent que leur dernière heure était venue et au lieu de se rendre au Kiosk- Vert, lieu désigné de la conférence ( qui est souvent celui des exécutions ) , ils se dirigèrent à force de rames vers l'escadre anglaise sans être arrêtés et sans remettre les lettres qui leur avaient été confiées.
Cet événement produisit dans cette négociation un relard, qui fut extrêmement avantageux aux t.-avaux militaires. Ceux-ci avancèrent avec une rapidité, dont il n'y a peut-être jamais eu d'exemple. Les canonnicrs , les janissaires, les bostangys et les Frai) es s'occupaient à placer les saucissons et les fascines et à façonner et armer les batteries. Les Grecs , les Arméniens et les Juifs ayant à leur tête leurs patriarches et le kakam bachy , portaient des terres pour les épaulenicnts, des branches d'arbres pour les clayonnages, et
négociateurs anglais reconnurent que les Turcs, loin de se laisser influencer par la crainte ;. étaient résolus de se défendre.
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traînaient le^s canons. Les deux rives d'Europe et d'iisie étaient couvertes de travailleurs. On voyait les parapets s'élever comme par enchantement.
Le port, défendu par les deux formidables batteries de la pointe du sérail et de Tophané , fut fermé dès la première nuit par un double rang de chaloupes canonnières. Sept vaisseaux de ligne embossés en avant de Bechictache furent destinés à défendre le canal du Bosphore. Des bateaux remplis de matières incendiaires furent réunis à Tophané pour être lancés contre les vaisseaux ennemis.
Les ministres , pour exciter les travailleurs , avaient partagé entre eux la surveillance des principales batteries et s'y étaient établis eu permanence avec une partie des employés de leurs bureaux. L'activité entretenue par leur présence , par l'enthousiasme général et par des largesses répandues à propos, fut si grande que trois cents pièces de canon étaient placées dans les batteries et prêtes à servir dès la fin du premier jour. Le nombre des bouches à feu destinées à combattre l'ennemi s'éleva dans les jours suivants , à près de douze cents de toutes espèces et de tous calibres.
Le sultan Sélim , qui , entraîné par son éducation et égaré par les conseils de ses ministres
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s'était montré faible dans quelques eirconslances importantes , déploya, durant la présence de l'escadre anglaise , une activité digne du chef dune nation belliqueuse.
Mettant de côté la morgue d'un sultan et le faste d'un empereur, il se promenait souvent à pied , tenant à la main un archêne d'ivoire comme premier architecte de l'empire , et n'ayant à sa suite que deux ou trois officiers de sa maison. On le voyait sourire à tout le monde , interroger les ingénieurs et mesurer Jui-même les dimensions des batteries pour reconnaître si elles avaient été tracées avec soin et exactitude. Ses largesses donnaient beaucoup de poids à ses éloges ; ceux-ci étaient faits avec discernement.
Le second jour après le mouillage de la flotte anglaise dans la rade des îles des Princes , l'ambassadeur et l'amiral envoyèrent faire à la Porte une sommation plus forle et plus pressante que la première. Tous les vaisseaux anglais avaient leurs voiles délerlécs et paraissaient disposés à se mettre en mouvement. Une frégate; était sous voile et cherchait à refouler le courant du Bosphore. Ses elForls funMil vains. Entraînée par le vent et par la mer , elle se trouva pendant quelques instants assez près
d'une balterie turque pour eu être vivement canonnée. Tout annonçait une attaque.
Mais Conslantinople se trouvait déjà en état de défense. Les principales batteries étaient construites. L'ouverture du port et du canal était défendue par les feux croisés des nombreuses batteries d'Asie et d'Europe. La direction des côtes , la vitesse du courant , le rocher sur lequel est bâtie la tour de Léandre , laquelle avait été armée de pièces de gros calibre et pourvue d'un fourneau à boulets rouges, une centaine de chaloupes canonnières, une escadre embossée à Bechictache, et des bateaux incendiaires rendaient extrêmement difficile et dangereuse l'attaque de cette partie qui, par son importance décisive , devait fixer principalement l'attention de l'ennemi.
Car c'est dans le port de Constantinople, que se trouvent tous les établissements maritimes. C'était seulement à l'embouchure du Bosphore , entre Scutari , la pointe du sérail et Tophané , que la flotte anglaise pouvait foudroyer à la fois la ville , ses populeux faubourgs et le palais du Grand-Seigneur. Sur la rive de la Propontide une ancienne muraille haute , solide et assez bien conservée garantissait presque partout la ville contre les effets de la canonnade , et
était défendue dans les points les plus accessibles près des portes de Aker-Capou, Davoud- Pacha, etc., par des batteries formidables. Le rentrant que fait la côte dans cette partie, ajoutait beaucoup à la force de cette ligne défensive, dont les sept tours et le Kiosh-Ingeriu du sérail formaient les deux extrémités.
Les deux galiottes à bombes , qui accompagnaient la flotte anglaise , étaient le plus grand épouvantail pour Constanlinople , dont toutes les maisons particulières sont bâties en bois. Mais on avait disposé dans les quartiers près de la mer un grand nombre de pompes. Celles-ci , entourées par une réunion considérable de pompiers et de porteurs d'eau , et protégées par des détachements de janissaires, armés de haches aussi-bien que de fusils , étaient destinées à arrêter de suite les effets de l'incendie.
Mais ces galiottes ne pouvaient pas envoyer leurs bombes dans l'intérieur de la ville sans approcher des batteries de la côte.
Exposées à près de six cents bouches à feu , elles auraient évité difficilement d'être détruites par les projectiles des Turcs , ou incendiées par des radeaux remplis de matières inflammables , que plus de deux cents Musulmans , qui se sacrifiaient volontiers pour leur
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religion et leur patrie, s'étaient offerts de diriger tant sur elles que sur les vaisseaux einiemis (i).
Les négociations entre la Porte et l'ambassadeur d'Angleterre continuèrent pendant plusieurs jours (2). Les réponses des ministres turcs , d'abord incertaines et évasives, prenaient un ton fier et menaçant à mesure que les travaux avançaient^, Les lettres de M. Arbuthnot , qui dut s'apercevoir des le deuxième jour qvie le coup était manqué , étaient celles d'un négociateur habile, qui, malgré les menaces et les hostilités, voulait laisser encore une porte ouverte à la réconciliation.
(1) On vil (les marins liucs qui, pleins d'enthousiasme, osèrent se risquer dans de frêles embarcalions, au milieu de la flotte anglaise , et enlever des canots qui se rendaient d'un vaisseau à l'autre.
(u) M. Al buthnot étant tombé malade , déclara que sa mission était finie et remit toute la négociation entre les mains de l'amiral Duckworth. —Celui-ci se laissaamuser par les ministres de La Porte, qui, ayant proposé une entrevue, firent naître des diflicultés sur le choix du lieu de la conférence et eurent l'adresse de traîner cette affaire jusqu'au jour du départ de l'escadre britannique. iS'insislant plus sur le renvoi du général Sébastiani , l'amiral anglais n'exigeait dans les derniers jours que la simple remise de qviinze vaisseaux de ligne.