B ÉVOLUTIONS DE LIÈGE
le courage et le malheur. Il brûla leurs cabanes, anéantit leurs forges, qui étaient leurs seules richesses, et emmena toute la population captive. De là, il se rendit dans ses états, où tout plia devant lui. L’Europe ne retentit point alors d’un cri général d’indignation et d’horreur, comme nous pourrions le croire aujourd’hui : il y eut seulement quelques murmures sur l’excès de sa sévérité. Mais alors l’Europe presqu’entière était encore livrée à la barbarie.
Le duc en quittant la cité, en laissa le gouvernement à Humbercourt, qui présenta au clergé une lettre de son maître, par laquelle il demandait qu’on lui abandonnât en toute propriété le quartier de l’ile , pour en faire une forteresse. Le duc voulait réunir le pays de Liège à ses autres domaines; il le soumit en attendant à la plus dure domination. Pendant neuf années, il n’y eut plus d’assemblés populaires, ni d’élections, ni de libertés d’aucune espèce; il ne fut plus question de ces bourgmestres, choisis par le peuple, qui disputaient si ardemment le pouvoir aux évêques, et dont l’ambition remuait tout.
Néanmoins les églises et les maisons cléricales, restées debout au milieu des ruines, servirent de point de ralliement à la population errante qui avait échappé au fer des Bourgui-
gnons ; elle revint en foule au bout de peu de temps; et une Liège nouvelle ressortit de ses cendres. L’évêque obtint du duc, moyennant une redevance ( d’un lion de 3 o sous de 2 gros , monnaie de Flandre, par chaque habitation), le droit de rebâtir un certain nombre de maisons, ou plutôt de cabanes en bois, qui s’élevèrent avec une extrême rapidité. Chacun s’emparait du terrain qu’il croyait lui appartenir, ou qui n’était réclamé par personne, et construisait à sa guise , sans s’inquiéter des lois ni des règlemens. L’extrême irrégularité d’un grand nombre de rues de cette ville , dont quelques quartiers ont pris depuis peu d’années seulement un aspect si agréable , atteste encore aujourd huiee bouleversement général.
On a retrouvé dans nos Archives , au palais, à Liège, un acte du 1" de juillet 1469, en réponse à la lettre que nous avons mentionnée plus haut, par lequel, « de l’autorité du lé- » gat du St. -Siège, en la province de Colo- » gne, du consentement de son chapitre, et » de l’avis de son clergé de Liège , Bour- » bon transporte et inféode au duc Charv les, pour lui et ses successeurs en Brabant, » le heu appelé l’île de la cité, où sont l’église » de St. -Paul et l’abbaye de St. -Jacques, avec » les ponts d’icelle , les petites îles y enclavées ,
» et aussi l’ilot du torrent, ensemble, toute » justice, hauteur, droits, seigneurie et sou- » veraineté temporelle, pour ledit duc y faire » bâtir une ville fermée, quand bon lui sem- » blera, avec telles fortifications qu'il trouvera » convenir. » »
Comme ces sortes de concessions étaient évidemment dictées au faible prince, il ne faut pas s’étonner d’y entendre vanter beaucoup la généreuse protection accordée aux gens d’église : quant aux autres, inutile, sans doute, d’en parler. On lit en effet , dans le préambule : « Qu’après la prise de la ville, l’évêque et plu- » sieurs députés du chapitre se rendirent près » du duc, afin de le remercier des grandes pei- » nés qu’il s’était données pour réduire les re- » belles ; de ce qu’en faisant démolir les maisons » de la cité, il avoit à grand soing , travail et di- » ligence, préservé les églises et les personnes , » maisons et biens appartenants à icelles ; et bien » voulu permettre de construire de nouvelles » maisons pour les chapelains et les ecclésias- » tiques qui n’en étaient pas pourvus (■). »
Vers le milieu du mois de février 1 47 1 ? I e duc, en réparation des pillages et profanations que ses soldats avaient exercés dans les églises ,
(i)Analect. Belgiqucs.
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pendant le sac de Liège, et qui lui attirèrent les censures de Rome, envoya en grande cérémonie à la cathédrale de St.-Lambert, un petit St. -Georges en or massif, au pied duquel on le voyait à genoux, en posture de suppliant. Tel était l’esprit du siècle. On transigeait avec le ciel : on croyait pouvoir corrompre Dieu et les Saints comme on corrompait les hommes, et se racheter ainsi des plus horribles forfaits. On dit qu’un jour le fou du roi, entendit Louis XI, son maître , priant tout haut NotreDame deCléry, qu’il appelait sa petite maîtresse et sa grande amie , d’être son avocate auprès de Dieu , pour gu il lui pardonnât la mort de son frère ; et il lui promettait , pour cela y. un beau présent (")!.. Alors l’enthousiasme religieux , la loyauté chevaleresque et les dévouement héroïques avaient fait place à la superstition , à une ambition égoïste, à une politique perfide, atroce, à une dépravation de moeurs très-raffinée. Et ces vices n’étaient pas, comme aujourd’hui , contre-balancés par la diffusion des principes du juste et de l’injuste, et par la conscience éclairée des peuples. Cependant , parce que la dévotion de Charles, et celle de Louis, étaient mal entendues, il ne faut pas en conclure que la religion ait conseillé ou to-
, (i) Brantôme.
1ère leurs crimes. C’était encore la seule sauvegarde des faibles, quoique trop souvent méconnue. L’histoire même en fournit de fréquens exemples : quand ces hommes durs, tout méchans qu’ils sont, accordent paix ou pardon, c’est toujours au nom de Dieu qu’ils se laissent désarmer.
1473. Charles , depuis qu’il avait dicté la loi à Louis XI et détruit les Liégeois , ne mit plus de bornes à ses projets ambitieux : il voulut se faire couronner roi, par émulation, à ce qu’on assure, et pour pouvoir marcher de pair avec son rival. Afin d’y parvenir, il propose à Frédéric, empereur d’Autriche , d’unir l’archiduc Maximilien, à sa fille Marie, à condition que l’empereur lui cède ses droits sur les quatre évêchés des Pays-Bas : Liège, Utrecht, Cambrai et Tournai, pour les relever de l’empire. Frédéric, ébloui par la perspective d’un si brillant mariage, consent à sa demande. Tout était prêt pour l’inauguration du nouveau monarque ; il s’était acheté lui-même une belle et riche couronne avec les autres insignes de la royauté, lorsque la maligne influence de Louis XI vint encore une fois traverser les plans de son éternel ennemi. Il fit représenter à l’empereur, que Charles promettait sa fille à tout le monde pour ne la donner à personne; et que
SOUS LOUIS DE BOUBBON
s’il devenait roi et vicaire de l’empire, la seconde place ne pouvant lui convenir, il voudrait bientôt occuper la première, et chercherait à renverser son suzerain. La négociation fut rompue : bientôt après Charles déclara la guerre à l’empereur.
Nous n’avons rien dit encore d’un homme destiné à terminer d’une manière tragique la longue et sanglante histoire du règne deLouis de Bourbon, d’un homme fameux parmi nous, devenu plus fameux encore depuis un célèbre roman où nos annales sont quelque peu travesties. Nous voulons parler deGuillaume deLamarck d’ Arenberg, surnommé le sanglier des Ardennes. Guillaume de Lamarck (’), issu d’une ancienne fa-
(i) Everardll , seigneur d’Arenberg, épousa en premières noces une fille du sieur de Bracquemont, et ensuite Agnès de Bochefort.il eut de su seconde épouse , Louis de Laroarclt, qui fut comte de Bochefort ; et de son premier mariage , Jean de Lamack, qui lui succéda dans la seigneurie de Sédan. Celui-ci eut six fils , l’histoire en mentionne particulièrement trois qui jouèrent un grand rôle sous les règnes de Louis de Bourbon et de Jean de Horne : savoir , Everard III , comte d’Arenberg ; Robert I« r , seigneur de Sédan et de Florenville; et Guillaume baron de Lumain , surnommé It sanglier.
Cette famille des Lamarck fut toujours ennemie de la maison de Bourgogne et dévouée à celle de France avec laquelle elle entretint de constantes relations. En 4445 Everard II de Lamarck osa bien défier le duc de Bourgogne , et envoyer des bandes d’écorclieurs faire le ravage sur ses terres. Mais il eut sujet de s’en repentir ; le duc lui ruina ses châteaux de Bochefort et d’Orchimont.
Dans les guerres dont nous venons de rendre compte, Everard 111 prit parti pour l’évêque , et Guillaume pour le peuple ; sans y jouer
mille qui avait donné déjà deux évêques (*) au pays de Liège, embrassa de bonne heure le parti des armes. Marchant sur les traces des Laliire , des Saintrailles , des Chabanne , des Damoiseau de Commerci , il fut chef de routiers, et il en avait toutes les qualités. Doué d’une force de corps extraordinaire, infatigable, intrépide , ne respirant que la guerre, vivant de la guerre, et la faisant comme les nobles la faisaient à cette époque, tantôt pour son compte, tantôt pour autrui. C’était l’un des plus beaux chevaliers de son temps; mais pour se donner un air terrible, il laissait croître sa barbe qui était forte et hérissée. On l’appelait le sanglier des Ardennes , soit à cause de son humeur sauvage et farouche , soit parce qu’il possédait de grands biens dans cette contrée, soit parce qu’il portait dans ses armes une hure de sanglier, et la faisait porter aux gens de sa suite.
Louis XI , toujours sourdement en hostilité avec le duc de Bourgogne, ayant essayé en vain de remuer les Liégeois, affaiblis et ruinés, excita Guillaume de Lamarck à fomenter de
toutefois des rôles bien marquans. Fisen rapporte que dès l’origine de ces troubles , Everard était prêt à se déclarer contre Bourbon , mais qu’il fut mécontent de n’avoir pas été élu mambourg, à la place du prince de Bade, honneur qui lui revenait de droit, disait-il, comme haut-avoué héréditaire de lies baye.
(i) Adolphe et Englebert de Lamarck.
nouvelles divisions entre eux, pour harceler le duc et Louis de Bourbon son allié. Guillaume, dans l’intention de chercher querelle à l’évêque, et pour faire voir qu’il ne le redoutait point, fit assassiner en plein midi, pour ainsi dire sous ses yeux, un de ses grands vicaires, nommé Trochillon, quoiqu’il n’eût aucune raison d’en vouloir à ce malheureux. Une foule de bannis ayant ouï dire que Guillaume était soutenu par la France, vinrent se ranger sous sa bannière.
L’évêque lui détruisit son château d’Aigremont. D’Àrenberg, loin de s’effrayer, envoya un héraut pour déclarer la guerre dans les formes et au duc de Bourgogne et à l’évêque. A la vérité le duc, qui assiégeait alors la ville de Nuys, avait toute l’Allemagne sur les bras : il fut contraint de se retirer avec une perte considérable sans avoir pu prendre cette ville. Mais son exaltation guerrière n’en fut pas diminuée.
On sait comment celui qui tenait depuis si long-temps en échec toutes les forces de Louis XI, alla se briser contre de pauvres paysans suisses, que l’amour du pays, la bravoure , la discipline rendaient invincibles, et qui n’étaient pas affaiblis et corrompus par le luxe et la misère, comme les gens de métiers -, comment disparut avec lui cette puissance bour-
guignonne que ses ancêtres, et surtout son père, avaient portée si haut ; comment enfin celui qui condamnait des villes entières au feu et à l’épée, mourut lui-même par l’épée. Sans l’extravagante ambition du Téméraire, la Belgique était probablement destinée à devenir un puissant royaume, dont plusieurs provinces de France auraient fait partie, et dont la Hollande n’eût été que l’accessoire. Le pouvoir aveugle, absolu d’un seul homme changea nos destinées !
Tous ces instrumens du malheur des peuples périrent misérablement. Humbercourt, qui s’était rendu odieux en exécutant à la rigueur les ordres de son barbare maître , fut condamné par les Gantois à perdre la tête sur un échafaud. On l’accusait de crimes imaginaires sans doute ; mais les Liégeois n’en crurent pas moins reconnaître une punition du Ciel dans la mort tragiquedecelui qui avaitservi d’instrument à l’exécrable tyrannie duTéméraire(‘). EtceLouisXI,qui inventa des tortures nouvelles, des cages defer, des chaînes plus fortes etplus pesantes pour ses sujets} comment finit-il ? Il y a du plaisir pour un Liégeois à voir ce méchant
(i) Les quinze livres d'or pur , dont il fit hommage à St.- Lambert, ne parurent pus au peuple une réparation suffisante pour ses exactions et ses violences. Il ne vit dans cette générosité que le témoignage d’une conscience bourrelée.
SOUS LOUIS PE BOURBON
roi devenu son propre bourreau} plus tourmenté, plus malheureux que ses victimes} tyrannisé par les misérables auxquels il accordait sa confiance } cherchant partout un remède à la mort, et ne pouvant se consoler de mourir} tombant tout en vie dans les mains de cette justice divine, qui n’épargne pas toujours ici bas ceux que la justice humaine ne peut atteindre.
Un fait décisif s’était pourtant accompli.
Charles VII et Louis XI avaient cherché à concentrer dans leurs mains presque toute la puissance des communes, des nobles et des grands vassaux . Louis XI, qui réunissait les vertus et les vices qui font réussir un prince ambitieux , acheva l’œuvre commencée par son père. Actif, ferme et persévérant dans ses projets , il fonda l’ordre , la justice et la police en France, mais dans l’intérêt de son pouvoir ; car il y fonda aussi le régime du bon plaisir} et il leva des impôts à volonté sans consulter la nation. Au dehors, il se rendit redoutable par les habiletés de sa politique. Il entretint de nombreuses armées, et livra peu de batailles , parce qu’il ne voulait point commettre le sort de sa couronne à depérilleux hasards. Il aimait mieux désarmer ses ennemis à force d’or, ou les tromper en négociant. La création des troupes soldées porta un coup
mortel aux compagnies franches , espèces d’armées nomades ^ qui sevendaient au plus offrant; et aux gens de métiers , souvent plus redoutables à leur propre pays , par leur indiscipline , qu’à l’étranger. Toutefois, en Belgique, plusieurs grandes communes maintinrent leurs anciennes coutumes et leurs libertés. Les cités de Flandre, comprimées sous les ducs de Bourgogne, réagirent fortement après la mort du Téméraire : quoique souvent vaincues, elles ne se laissèrent jamais abattre. En combattant pour leurs libertés , les Liégeois montrèrent une obstination qui les fit distinguer entre tous les peuples des Pays-Bas. Mais au dehors, l’état ne se releva point de sa chute : désormais il excita moins l’attention : on cessa de rechercher son alliance ; et il n’eut pour ainsi dire plus de guerre sérieuse qu’avec ses princes.
À la mort de Charles, Bourbon essaya de se faire nommer tuteur de la princesse Marie ; mais il ne put y réussir. Voyant qu’il n’y avait rien à gagner pour lui à demeurer à la cour de sa nièce, il prit le parti de venir gouverner enfin son propre peuple. Il sembla dès-lors adopter des sentimens conformes au caractère auguste dont il était revêtu. Profitant de sa position auprès de Marie pour rendre à ses sujets un éminent service, il la
pria de renoncer aux droits exorbitans que le duc s’était arrogés sur le pays de Liège , en vertu de la conquête. La jeune duchesse y consentit. Elle lui fit remise en outre d’un tribut de trente mille florins qu’on devait payer au duc annuellement ; elle promit de renvoyer aux Liégeois leurs titres, chartes et privilèges , etc. L’héritière de Bourgogne , dont Louis XI convoitait l’héritage , crut faire acte de politique, et se concilier l’amitié des Liégeois par cette restitution. L’évêque en rap- 19 m»« im. porta lui-même la déclaration authentique qui fut déposée aux archives de la cité. En voici les propres termes : « Nous, Marie, duchesse de » Bourgogne et de Brabant , etc. , faisons sa- » voir à tous, que en faveur et contemplation » de notre très-cher et très-amé oncle l’évê- » que de Liège , duc de Bouillon , comte de » Looz , et pour la décharge de l’âme de no- » tre très-cher Seigneur et père, que Dieu » absoille; ayant regard aux grandes et excessi- » ves sommes de deniers guil a levées ès dits pays
» de Liège et de Looz , depuis dix ans en çaj
» mesmement afin que notre dit oncle puisse ac- » quérir pour lui , et pour nous , le courage de ses » subjects des dits pays } tellement que puissions » être suys d’euùv , s’il est besoing et que soyons » participans aux prières et oroisons qui se font
» journellement aux églises d’iceux pays ; » avons pour nous, nos hoirs et successeurs, » donné, cédé, transporté à icelui notice on- » cle, tout tel droit que nous avons sur ses dits » pays, etc. (*). »
La princesse Marie renvoya aussi à Liège le Perron de cuivre, qui se trouvait à Bruges depuis dix années. Le peuple le reçut avec des démonstrations de joie extraordinaires : pour témoigner sa reconnaissance à son évêque, ce même peuple , qui s’était montré si récalcitrant jadis, lui offrit spontanément un don gratuit, considérable , et annuel. Quant aux anciennes archives de la cité, enlevées par les Bourguignons , on ne put les recouvrer à cause des troubles qui survinrent en Flandre. Nos historiens pensent qu’elles furent déposées , par ordre du Téméraire, à Gand et à Bruges , d’où Louis XIV les fit transporter à Lille , lorsqu’il envahit la Belgique. Les actes mêmes qu’on a recouvrés depuis, à l’étranger, semblent confirmer cette assertion. Le silence absolu de nos anciens historiens, les plus érudits, sur quelques-unes des pièces que nous avons citées , prouve assez l’absence de ces documens , à l’époque où ils écrivaient. Comme on avait perdu les originaux des anciennes lois , paix ,
{ i) Louvre*.
concordats, etc. , on chargea une commission d’hommes instruits de faire des recherches dans les dépôts publics et chez les particuliers ; ils suppléèrent aux titres originaux par des copies , ou par des extraits. On appela cette compilation , la paix de St. - Jacques , parce qu’elle fut rédigée dans l’abbaye de ce nom. Mais une foule de renseignemens précieux s’y trouvent omis : on en a notamment écarté tous les actes transitoires de la conquête.
L’évêque ayant quitté Gand avec précipitation, parce qu’il n’y était plus en sûreté, au milieu de l’exaspération populaire, s’arrêta un instant à Curange, puis revint à Liège. Guillaume d’Arenberg alla au devant de lui : dès qu’il l’aperçut , sautant en bas de son cheval, et embrassant ses genoux , il lui demanda pardon de sa conduite passée. Le prince le reçut avec bonté, le rétablit dans ses anciennes places et dignités, et lui en conféra de nouvelles , entre autres , celles de capitaine de ses gardes ; de mambourg de l’église de Liège; de gouverneur de Logne et de Franchi mont : pour tant de faveurs, il le pria seulement de vouloir bien donner satisfaction à la famille de son grand vicaire Trochillon, qu’il avait si cruellement occis. U lui fit obtenir de Marie une somme considérable pour l’aider à reconstruire son châ-
teau d’Àigremont , détruit par les ordres du feu duc. De son côté, d’Àrenberg promit de se dévouer à la défense de la duchesse. Enfin l’évêque, qui redoutait le sanglier, à cause de son audace etdesa puissance, fittantqu’ille renditplus audacieux et plus puissant que jamais, sans pouvoir gagner ni fléchir ce caractère indomptable.
Par la mort duT émér aire , les Liégeois a v aient recouvré l’indépendance au dehors, mais non la liberté au dedans : la liberté ! d’autant plus séduisante et plus belle, qu’on l’a perdue ! Chacun jetait un regard douloureux sur le passé. Quelle épouvantable tyrannie que celle dont on respirait à peine! Jadis, un citoyen n’avait à répondre de ses actions qu’aux lois et aux juges du pays : il choisissait ses magistrats, et se taxait lui-même ; le grand n’osait fouler le petit; celui - ci avait le droit d’accuser, de poursuivre les ministres et les officiers du prince (*) : pauvre homme en sa maison était roi ! le Liégeois pouvait bien se dire l’homme libre par excellence ! A la vérité, en temps de révolutions , on ne jouissait guère de ces brillans avantages : il y avait de fréquentes émotions sur la place publique; les métiers ne s’entendaient pas toujours entre eux et avec leurs magistrats : mais le peuple se voyait là tout puissant !
( i) Qui n’a point ouï parler du fameux tribunal des XXII ?
Quel bonheur pour le moindre particulier de pouvoir exprimer hautement son opinion sur les affaires publiques , et y prendre part lui-même! quelle vie! quelle énergie! quelle explosion de patriotisme parfois, dans ces turbulentes assemblées! . . On trouve étrange que ce peuple ait fait souvent la guerre contre la volonté de ses princes. Mais ainsi faisaient les villes de Flandre, et même celles de France avant leur asservissement. Mais Liège était une commune libre, et elle pouvait en cette qualité venger ses injures particulières, tout aussi bien que ces nobles, ces grands vassaux, qui, de temps immémorial, s’arrogeaient le droit de vider leurs différends entre eux , et de se défendre à main armée contre toute oppression !... C’est ainsi que les coeurs généreux exprimaient leurs désirs et leurs regrets?
Les états . vinrent remercier le prince en grande cérémonie des services qu’il avait rendus au pays , en énonçant le vœu qu’il voulût bien achever ses bienfaits. Bourbon les reçut avec affabilité , les pria d’oublier leurs funestes divisions et de chercher ensemble des remèdes aux maux de la patrie. « Mes » enfans , dit-il, il est pour les nations comme » pour les hommes, des principes d’ordre éter- » nelqui font leur bonheur ou leur malheur,
19 avril 1477.
» leur gloire ou leur ignominie, selon qu’on s y » tient ou qu’on s’en écarte: quand on a eu letort » de les oublier, on ne saurait y revenir trop tôt. » Hélas ! prêtres et laïques, nous fûmes tous pé- » cheurs! Aulieu d’écouter les salutaires avertis- » semens que Dieu nous envoyait, nouslesmé- » prisions ! Nous ne voulions pas nous corriger » nous-mêmes; et à la fin il nous a châtiés cruel- » lement pour nous rappeler à lui. Il adonnéau » monde , en nous punissant d’une si terrible » manière , un éclatant exemple de sa justice, » qui doit toujours se satisfaire, soit dans cette » vie soit dans l’autre. » Ces remontrances ne déplurent point, car la conduite de Bourbon parut alors celle d’un évêque. C’était en effet à lui, et non à la cité, que Marie fit remise de tout les droits et de toute l’autorité usurpés par le duc : il fut assez sage pour ne pas s’en prévaloir dans son intérêt persqnnel. Il permit d’abord au peuple de nommer ses bourgmestres, selon le mode fixé par le règlement de Hinsberg; puis il rétablit les échevins et tous les anciens tribunaux supprimés par le Téméraire. Sa condescendance enhardit les citoyens à lui présenter une nouvelle requête. Ils demandèrent : i° d’être relevés des sermens qu’ils avaient faits par force au feu duc de Bourgogne; 2 0 que le prince voulût bien se
remettre en mémoire la sentence de Rome qui lui adjugeait la seigneurie temporelle et spirituelle, c’est-à-dire, en termes respectueux, qu’il reconnût que la Pauline ne pouvait préjudicier aux vieilles lois du pays ; 5° que monseigneur ne fit nulle guerre , nulle alliance, nulle levée d’impôts , nulle émission de nouvelles monnaies , sans le consentement des trois états; 4° qu’il préférât les indigènes aux étrangers dans la collation des emplois ; 5° que la cour spirituelle , transférée à Maestricht et à St.-Trond, fût rétablie à Liège; 6° que l’on permît aux exilés de rentrer dans leurs foyers ; 7 ° que la main de monseigneur fût levée de dessus les biens confisqués; 8° que l’on abolît les gabelles dans la ville et la banlieue; 9 ° que l’on réprimât la longueur des procédures , les fraudes des gens de justice et des agens du fisc, qui avaient été l’origine ou le prétexte de cette malheureuse révolution.
Le prince donna son approbation à ces divers articles , sauf quelques restrictions. Il est assez remarquable que dans sa détresse même, alors qu’il se montrait si débonnaire, Bourbon ne renonçait point au droit de seigneurie ou de souveraineté primitive et absolue que lui attribuait la Pauline ; qu’il déclarait même ne vouloir rien accorder au préjudice de ladite
BÉV0LUT10NS DE UËGE
sentence (i). Maison était trop fatigué de révolutions pour recommencer à discuter sur cette vieille question , qu’avec plus de sagesse de part et d’autre j on aurait soigneusement évitée.
L’évêque rendit enfin à la cité, aux métiers et aux particuliers tous leurs biens confisqués. Dans ces malheureuses guerres civiles, on confisquait beaucoup : et alors , comme il est arrivé souvent depuis, on proscrivait pour dépouiller. On regardait donc avec justice ces restitutions , au retour de la paix , comme un puissant moyen d’union et d’oubli. En effet, l’expérience prouve que les hommes se consolent encore assez facilement de la perte de leurs places, de leurs honneurs, de leurs proches, de leurs enfans même; mais non pas de leurs biens. Comme on fait tout dans ce monde pour arriver à la fortune, on ose tout aussi pour la conserver, ou la ressaisir quand on l’a perdue.
Raes de Heers ayant reparu à l’improviste sur la frontière, à la tête d’un corps d’exilés liégeois et d’aventuriers français, on envoya savoir
(i) Nouslisons dans le Recueil des paix et ordonnances, que le 24 mai 1477, fat apportée aux trois états, la sentence du pape, Paul II, par Guillaume d'Arenberg, seigneur d’Aigreraont et de Seratng, avoué de Hesbaye , chevalier, souverain raaïeur de Liège, à la requête de Jean, seigneur de Lavaul, chevalier, et de Henri de Hemricourt, maître d’hôtel de l’évêque, pour ladite sentence être mise en garde de lois.
ce qu’il voulait : il répondit qu’il était prêt à déposer les armes si on voulait lui permettre de rentrer dans le pays avec un sauf conduit. On y consentit ; on lui rendit même tous ses biens.
Mais cet homme qui avait reçu de si grands avantages de la nature et de la fortune, qui joua long-temps le premier rôle dans sa patrie, n’y revint que pour terminer tristement une carrière toujours agitée. Dédaigné du peuple qui l’idolâtrait jadis, vieux et souffrant, déjà miné par une maladie cruelle et par le chagrin , on vint lui dire un jour que sa fille, qu’il chérissait tendrement, éprise d’un jeune parisien d’obscure naissance , avait déserté la maison pa- * ternelle pour fuir avec son séducteur. Il fut tel-
lement frappé de ce malheur domestique, qu’il en mourut peu de jours après.
Le roi de France , prêt à commencer la U 78 . guerre contre l’archiduc Maximilien , époux de Marie de Bourgogne, essaya d’entraîner encore une fois les Liégeois dans ses propres périls. Il chargea le sénéchal d’Albret et les comtes d’Arsilliers et de Roucy , d’entrer en pourparlers avec les délégués de l’évêque. La conférence se tint à Mouzon : on répondit de la part des Liégeois , que leur ferme volonté était de garder désormais la neutralité. Ils devenaient enfin sages à leurs dépens.
Mais de nouveaux orages se préparaient à l’intérieur. L’âme inquiète et fougueuse de d’Arenberg ne lui permettait point de demeurer en repos. Il se rendit odieux à tout le monde par la licence de ses mœurs, par son humeur rude et tyrannique. « Maître ab- » solu dans le palais de l’évêque, il n’y avait » (dit le vieil historien de Huy) ni conseiller , » ni courtisan qui osast parler que par sa » bouche ; ni secrétaire qui osast écrire que » par son dictamen. Les édits et mandemens » étaientfaits selon qu’il en ordonnait. Iln’écou- » tait aucun commandement de prévost, de » doyen, ni de chapitre. Jamais on ne le voyait » entrer en une église, ouïr la messe, se con- » fesser ni communier; il mangeait commu- » nément de la chair en caresme ; et il ne » s’était point réconcilié aux parens du grand » vicaire occis par lui... S’étant divorcé de sa » compagne, de son autorité, il en avait prins » une autre en laquelle il avait engendré plu- » sieurs enfans. De tout quoi étant reprins » par l’évêque et autres bons citoyens , il s’en » tint tellement offensé qu’il quitta la cour » brusquement... (>) »
1480 . On découvrit qu’il continuait d’entretenir des intelligences avec Louis XI, et qu’il s’était
(i) M&art.
SOUS LOUIS DE BOUBBON
engagé à le rendre maître du pays. Poursuivi en justice , quoique absent , il fut banni par sentence des échevins, conformément à une loi qu’il avait lui -même provoquée en ï 477*
Ce qui ne laissa nul doute sur sa félonie, c’est que le roi de France se plaignit de cette condamnation comme d’une injure personnelle.
D’Arenberg médita long-temps sa vengeance, en attendant une occasion favorable pour éclater. Un jour on apprit qu’il s’avançait par les Ardennes à la tête de 1 200 chevaux et de 5ooo 1482. hommes de pied. L’évêque, qui résidait alors à Huy, connaissant le danger qui menaçait sa capitale, résolut de venir la défendre. Il donna rendez-vous aux gens de fief de St. -Lambert, et à la milice bourgeoise, sur la place du marché. Là il fit distribuer du vin aux officiers et aux soldats : dans une courte allocution , il leur rappela ce que lui devait la patrie. « Quant » aux calamités qu’elle avait jadis éprouvées ,
» ajouta-t-il, elles étaient le fruit des com- » plots de quelques hommes ambitieux et » méchans , sur la trace desquels marchait » Guillaume d’Arenberg : pour lui , s’il ne » put les empêcher, on n’ignorait pas qu’il » les déplora toujours amèrement. »
Cette harangue fit peu d’effet. L’assemblée l’accueillit d’un air taciturne et sombre ; soit
que la crainte eût glacé les esprits; soit, comme on l’assure, que les partisans de d’Aremberg s’y trouvassent en majorité, et que la tête de Tinfortuné Bourbon fût dévouée. On prétend que les traîtres portaient des feuilles de chêne à leurs chapeaux pour se reconnaître entre eux. Presque toute la force de l’évêque consistant eu infanterie , on lui conseilla d’attendre d’Arenberg derrière les remparts de la cité. Telle était entre autres l’avis de Jean de Horne, jeune homme intrépide, doué d’un instinct guerrier, à qui Ton avait confié la garde du drapeau de St.-Lambert.Mais le prince, croyant qu’il serait indigne de son courage et de son nom, de paraître reculer devant une horde d’aventuriers et de brigands, se dirigea à la tête des siens , vers la Chartreuse où était l’ennemi. Bourbon , armé de pied en cap, montait un coursier vigoureux : on dit pourtant que l’animal immobile et triste, refusa long-temps de marcher, quoi qu’il l’excitât delà voix et de l’éperon ; et Ton en tira un fâcheux augure pour l’issue de cette journée. D’Arenberg connaissait tout par les amis qu’il avait à Liège. Dès que l’évêque fut engagé dans les défilés de la Chartreuse, Guillaume placé en ambuscade, vint fondre brusquement sur sa faible escorte , qui vu les difficultés du terrain, ne pouvant retourner en arrière ni recevoir de secours de ceux
qui suivaient, se trouva bientôt annéantie ou dispersée. L’évêque se voyant seul, abandonné aux mains de son mortel ennemi , lui cria d’une voix tendre et lamentable : Grâce! grâce! Seigneur d’ Arenberg , je suis votre prisonnier ! Dans le même moment un des gens de Guillaume frappa le malheureux Bourbon à la figure : le sang ruisselait; et il demandait toujoursla vie à mains jointes. Alors d’Àrenberg poussant son cheval sur lui , l’épée haute , lui en donna dans la gorge; puis se retournant vers un des siens, il lui commanda froidement de l’achever. L’évêque tomba de cheval : son corps roula dans une mare d’eau formée par un petit ruisseau qui découlait de la fontaine de Wez, sur le chemin de Grivegnée. Là , le cadavre meurtri , sanglant et presque entièrement nu de Louis de Bourbon, évêque et prince de Liège, demeura pendant plusieurs heures , gisant dans la boue, exposé aux regards et aux insultes de la populace : d’Àrenberg ayant expressément défendu qu’on lui accordât les honneurs de la sépulture : ce ne fut que sur les vives remontrances du clergé, qu’il permit de lui rendre les derniers devoirs. Ainsi périt, à l’âge de 4 ^ ans, après 26 ans de règne, ce prince, qui placé trop jeune dans un poste difficile et périlleux , gâté par ses flatteurs , parut peu capable et peu digne de
gouverner. Toutefois, dans ses dernières années , cette âme faible mais bonne , battue par l’adversité, se dégagea peu à peu du limon qui l’inclinait vers le monde, et se releva dignement. Sa mort violente et prématurée fut, comme l’avait été son avènement , une immense calamité pour la patrie. (').
D’Arenberg voyant qu’après un premier instant de stupeur, on commençait à s’apitoyer sur le sort du prince, réunit le peuple au palais. Là, il dépeignit l’évêque comme un tyran vendu à l’étranger, qui fut cause delà ruine du pays j il dit qu’il n’avait pris les armes que pour délivrer ses concitoyens et les venger. Le premier de septembre , on appela les chanoines au chapitre de St. -Lambert; d’Arenberg les pria de s’occuper le plus tôt possible de l’élection d’un nouvel évêque, et il leur recommanda instamment son fils. La plupart des membres s’absentèrent pour l’élection : il effraya tellement les autres par ses menaces, qu’ils choisirent le jeune Jean d’Arenberg , non encore
(i) L’année de la mort de Bourbon, les bourgmestres furent Jean de la Boverie , dit leRhuite , et Jean le Pollain , dit de Rhuillier. Je ne sais où l’historien Duclos a découvert qu’ils s’appelaient, l’nn Bousselar, et l'autre Papillon. Quoiqu’il en soit , le grand romancier, Walter-Scott , a adopté ces personnages imaginaires, et pour enchérir, il en a fait de ridicules grotesques flamands, comme chacun sait.
tonsuré. Guillaume se fit nommer lui-même mambourg (lu pays.
Les chanoines qui s étaient enfuis de Liège , et ceux qui avaient voté par force, se réunirent en nombre suffisant à Louvain , déclarèrent nulle l’élection de Jeand’Arenberg, comme entachée de fraude et de violence, et procédèrent à un nouveau choix. Leurs voix se partagèrent entre Jacques de Croï , frère du comte de Chimay, et Jean de Home, le même qui, prisonnier après avoir avoir vaillamment combattu à côté de Bourbon à la Chartreuse , venait de s’évader de Maestricht. Celte triple élection ne fit que compliquer les affaires et attiser le feu de la guerre civile. D’Arenberg alla dévaster le comté de Horne. Et de son côté l’archiduc Maximilien envoya des Flamands vers le pays de Liège pour venger la mort de Louis de Bourbon son allié. Cependant Louis XI, principal instigateur des menées de d’Arenberg, vint à mourir. Son successeur, prince d’un naturel doux et pacifique, inspira peu d’ombrage à Maximilien. De sorte que l’une et l’autre puissance cessèrent de s’occuper des Liégeois} ils se trouvèrent ainsi livrés à eux - mêmes. D’ailleurs le pape , saisi de la triple élection faite par le chapitre de Liège , se déclara en faveur de Jean de Horne ,
qui était aimé du peuple. D’Arenberg se voyant contraint de plier, ne songea plus qu’à faire une paix qui lui procurât tous les avantages et toutes les garanties possibles.
On se réunit à Tongres afin d’y tenir des conférences, et on y arrêta : i° Que la cité serait reconnue débitrice de la somme de trente mille livres de Flandre envers d’Arenberg ; pour sûreté de laquelle somme, la terre deFranchimont et le duché de Bouillon lui seraient engagés ; 2 ° Que s’il arrivait qu’on voulût insulter d’Arenberg on ses adhérens, pour cause provenant de la guerre précédente, l’évêque et les états du pays seraient tenus de les protéger ; 3° Que tous les méfaits de cette guerre , imputés à des gens deglise, ou à d’autres, comme pilleries , vols , brigandages , etc. , seraient pardonnés et oubliés ; 4° Q ue chacun reprendrait ses biens dans l’état où ils se trouveraient. De Horne consentit à cette paix fort onéreuse pour le pays, avec l’intention d’en revenir en temps plus opportun, ainsi qu’on le vçrra tout à l’heure.
Le nouvel évêque fit son entrée à Liège en grand appareil. A la porte deSt. -Léonard, il accorda la grâce à une troupe de criminels qui l’attendaient sur son passage. Les bourgmestres se présentèrent au devant de lui et le requirent, conformément à l’ancien usage, de prêter le
même serment que ses prédécesseurs, avant de mettre le pied dans la cité. Le serment prêté, ils ordonnèrent d’ouvrir les portes , passèrent les premiers, et introduisirent l’évêque. Parmi les seigneurs de sa suite, on remarquait Jacques de Horne, son frère ; Guillaume d’Arenberg;
Guy de Kanne; Raes de Waroux, et le comte de Ilamal. Les métiers étaient sous les armes avec leurs drapeaux et formaient le cortège : les Franchimontois occupaient une place d’honneur sur le marché. Tout annonçait le rétablissemant de la paix. On la croyait d’autant plus assurée, que l’évêque et d’Arenberg paraissaient avoir déposé leurs vieilles inimités, pour offrir à tous l’exemple de la plus parfaite union. Us étaient devenus inséparables, s’envoyaient des cadeaux , se donnaient des fêtes, prenaient part aux même jeux, mangeaient à la même table, couchaient dans le même lit. A l’époque dont il s’agit , cette dernière marque de familiarité semblait entre les grands , la plus forte preuve possible d’amitié. Mais il y avait des gens bien avisés qui pensaient qu’on en faisait trop pour être sincère.
L’abbé de St.-Trond ayant un jour invité i 486 , l’évêque de Liège à un festin, d’Arenberg y fut convié : les frères de l’évêque , Jacques ,
comte de Horne, et Frédéric, comte de Montigny, y vinrent aussi. Il s’y trouvait beaucoup d’assistans et beaucoup de dames de la plus haute noblesse. Après le festin, on s’amusa à divers jeux, on rit, on folâtra, on dansa; enfin tout le monde se divertit et se donna du plaisir. La journée s’avançant, les frères de l’évêque, feignirent de vouloir s’en retourner à Louvain, et firent amener leurs chevaux; l’évêque dit qu’il ne les laisserait point partir seuls, qu’il les reconduirait à quelque distance; Guillaume, par courtoisie, ajouta qu’il leur ferait cortège à tous. Il était suivi d’un seul valet, et sans armes. Quand on fut en plein champ, Montigny défia d’Arenberg àla course. Celui-ci, monté sur un excellent cheval, et ne se doutant de rien, eut bientôt devancé son rival, qui galopait de son mieux pour l’exciter. A peine entré dans un petit bois ('), d’Arenberg se vit tout à coup entouré par une bande de soldats placés en embuscade , qui lui coururent sus , mèches allumées sur le bassinet; aussitôt arriva Montigny qui le déclara son prisonnier. D’Arenberg surpris, demande ce qu’on lui veut! — Montigny exhibe froidement un ordre signé de l’archiduc Maximilien. — Mais où me conduisez-
(i) Qu’on nommait la forêt de Heert.
vous, dit d’Arenberg? — A Maestricht, lui répond-t-on. — C’est donc à la mort, répliquet-il. On y arriva vers le soir. Pendant la nuit on vint le prévenir qu’il n’avait que le temps de mettre ordre à sa conscience , parce qu’il devait mourir le lendemain. On le mena le matin de bonne heure à la place St.-Servais , où était dressé l’échafaud. D’Arenberg aperçut dans la foule des spectateurs, l’évêque de Liège appuyé sur un balcon, qui paraissait triomphant : il éleva la voix pour lui reprocher sa perfidie , et lui prédit que cette tête, qu’il voulait voir tomber, saignerait long-temps. Puis, s’adressant à ceux qui étaient proches de lui, il les pria déporter son dernier adieu à Marie sa femme, à ses deux fils, à ses deux filles, à Jehannot son bàtard(') : recommandant ensuite sa vengeance à ses frères, à ses amis, il ôta lui-même son manteau et ses chaussures, et les jeta au peuple; puis relevant sa longue barbe, il en couvrit son visage , et tendit sa tête au bourreau , qui la lui abattit d’un seul coup. Son corps fut réclamé par les dominicains, dont le prieur avait assisté l’illustre patient dans ces derniers momens.
Il paraît qu’on arrêta Guillaume sur un ordre de Maximilien , qui prétendait avoir la preuve de quelque trame nouvelle entre lui et le roi de
(i) Grande chronique manuscrite des Chartreux.
France. Mais quand le fait eût été vrai, était-ce bien à l’élu de Liège et à ses frères à se rendre les exécuteurs d’un tel ordre , et au moyen d’un tel guet-apens? D’Arenberg , dit-on , fut lui-même l’assassin d’un évêque! Mais par le traité de Tongres, qui avait pacifié le pays, tout était aboli et pardonné. Quel siècle! quelles mœurs! quelle perfidie barbare et raffinée! On ne peut la concevoir surtout de la part de Jean de Home, naturellement colère , violent , mais qui ne passait pas pour dissimulé. Toutefois , si les bons citoyens détestaient le Sanglier, le peuple, dont il se proclamait le défenseur à chaque occasion , et à qui il avait réussi à le faire croire , le chérissait. Comme si lecrime n’était jamais bon arien, la mort de d’Arenberg fut aussi fatale au pays que celle de Louis de Bourbon qu’on voulait venger. Robert deLamarck, seigneur de Sédan, et Adolphe, frères du défunt, jurèrent de laver dans le sang la tache imprimée à leur nom : ils recommencèrent contre la maison de Horne une guerre à outrance, dans laquelle ils furent secondés par les chefs du parti démocratique , notamment par Gui Kannes , célèbre factieux, d’abord favori de la populace, puis son tyran, puis sa victime, commetant d’autres.
Cette longue suite de révolutions, de guerres civiles , de brigandages rendit le peuple aussi
malheureux queméchant et dépravé : la misère était au comble dans les campagnes et dans les villes : il n’y avait plus ni repos ni sûreté pour personne. Depuis quatre ans cette guerre durait, et l’orgueilleuse et sanguinaire vengeance des frères de Guillaume semblait toujours plus acharnée, lorsque le clergé fit une démarche solennelle auprès d’Éverard pour l’engager à se laisser fléchir. N’ayant pu le désarmer, on résolut d’invoquer le secours du Ciel par l’entremise du bienheureux St. - Lambert , afin d’en obtenir le retour de la paix.
Des prédicateurs renommés, de saints prêtres , qu’on avait fait venir de divers lieux , commencèrent à préparer les esprits à la pénitence, par des prières et des sermons en langue française, d’une éloquence pathétique. Le 28 1489 . avril eut lieu une procession extraordinaire , véritable témoignage de la piété et des moeurs du temps. L’abbé de Stavelot , après avoir officié au nom de l’évêque , découvrit la châsse du bienheureux patron de Liège , en tira les saintes reliques et les remit entre les mains des abbés deSt.-Gillesetdu Val-St. -Lambert, qui les promenèrent par la ville. Rien n’était moins prodigué qu’un tel spectacle : depuis 046 ans le peuple n’en avait point joui 5 il y avait juste trois siècles et demi que la châssedu saint
fut portée devant le château de Bouillon, où elle releva le courage des Liégeois et leur procura la victoire. C’était précisément le 28 avril que l’on célébrait la commémoration de cette grande journée. A la vue de ce monument vénéré, qui rappelait tant de chère et de glorieux souvenirs , chacun se sentit tremblant de crainte et d’espérance. Les uns, suivaient la procession à pieds nus; d’autres, se fustigeaient à grands coups de cordes nouées, ou de chaînes de fer; d’autres, revêtus de cilices, portant à la main des torches ou des flambeaux , fondaient en larmes en invoquant la miséricorde du Ciel dans les termes de la plus vive componction; d’autres faisaient à haute voix la confession générale de leurs péchés. Qui pourrait énumérer la quantité de prêtres, de religieux , de religieuses de tous les ordres, qui assistaient à cette auguste cérémonie? Combien de chanoines de toutes les collégiales? Combien de bénédictins, de prémontrés, de croisière, de mineurs, de chartreux, de carmes, de carmélites, de dominicains, de pieux personnages et de saintes femmes qui avaient dit adieu au monde, étaient sortis ce jour là de leurs asiles, où le monde venait encore les tourmenter! Après le clergé, un double rang de jeunes filles choisies , d’une beauté remarquable, gentement accoutrées.
vêtue9 de fines étoffes, les cheveux frisés, bouclés ou pendans , ornées de riches anneaux d’or , de bracelets, de chaînes en filigrane d’un travail achevé, marchaient à pas cadencés. Une compagnie de deux cents jeunes étudians avait obtenu l’insigne honneur de porter l’étendard de la cathédrale, tout resplendissant d’or et de pierreries : ils le faisaient majestueusement planer sur le chef de St. -Lambert, auquel ils servaient d’escorte. L’abbé de St. -Jacques portait un morceau de la vraie croix; l’abbé de St.-Laurent , une précieuse image de la Ste. -Vierge, et l’abbé deStavelot, le St. -Sacrement. Auprès d’eux était une troupe de jeunes gens des meilleures familles, dont chacun tenait un éventail de plumes de paons pour rafraîchir l’air, car il faisait fort chaud. Enfin, après bien des tours et des détours dans les principales places et rues de la cité, tout rentra dans l’immense basilique, abbés, chanoines, prêtres, moines, religieuses , flambeaux, reliques, images, étendards , milices armées, et peuple innombrable, qui se pressait à la suite de son patron. A l’instant où l’on déposa la châsse sous la grande couronne du temple , des nuées d’encens de toutes parts élancées , obscurcirent l’air, et une divine musique se fit entendre. Les sons retentissans des trompettes et des tambours , auxquels succédait et se mariait tour à
tour le doux son des hautbois et des flûtes , formait une harmonie qui transportait et ravissait tous les coeurs au Ciel. Ensuite les chantres de la cathédrale, avec leurs fortes voix, entonnèrent le te Deurn en déchant (‘), tandis que les moines leur répondaient en chant simple. Puis douze jeunes enfans, prosternés presqu a terre, chantèrent en choeur, une antienne d’une mélodie angélique, en l’honneur du bienheureux St.-Lambert. Après vêpres, les chantres et les musiciens s’étant placés sur une estrade élevée au dehors, à la hauteur de l’édifice , donnèrent à tout le peuple un nouvel et magnifique concert. On y chanta des hymnes joyeux, des chansons propres à récréer les cœurs attristés. Enfin la nuit étant venue, chacun se retira chez soi , tout émerveillé et bien content de ce qu’il avait vu et ouï dans cette mémorable journée (*).
Toutefois, plusieurs années se passèrent encore ainsi. Chacun abhorrait la guerre et soupirât après la paix ; et on ne savait comment 1492. sortir de cet abîme de calamités. A la fin les trois états résolurent de tenter un dernier effort pour amener un accommodement entre 1’évêque et la puissante famille des d’Arenberg. Après bien des pourparlers , on
(i) In discantu, dit le texte.
(») Historia solcmnîs$imœ feslivitatis , venerandi capitis Sli. Lamberti , par un témoin oculaire.
convint d’une entrevue dans la plaine de Haccourt , entre Liège et Maestricht. L’évêque , à la tête de sa noblesse, et sans armes, s’avança au devant d’Éverard et de Robert de Lamarck.
Dès qu’il les aperçut, il descendit de cheval, et s’adressant au comte Everard, d’une voix tremblante, il lui cria par deux fois de suite : Je vous prie , seigneur Éverard de me pardonner la mort de votre frère Guillaume ! Et comme Éverard ne répondait rien, il reprit en pleurant : Seigneur Everard , pardonnez-moi la mort de votre frère , je vous en conjure , par la mort et la passion de notre Seigneur J ésus ■ Christ ! (C’était pendant les fêtes de pâques). Alors Éverard, commençant aussi à pleurer et à sangloter, lui répliqua : Vous me demandez pardon de la mort de mon frère , au nom d’un Dieu mort pour nous tous : eh bien! je vous l’accorde! Il lui tendit la main 5 ils s’embrassèrent à plusieurs reprises. On servit ensuite un copieux festin : ils se renouvelèrent à table les assurances d’une éternelle amitié. Afin de rendre la réconciliation plus sûre , l’évêque voulut la cimenter par un mariage : il donna sa nièce, Marguerite, jeune dame d’une grande sagesse , d’une admirable beauté, laquelle avait tendre , loyal cœur, et miséricordieux , au fils d’Éverard de Lamarck ; il nomma celui-ci grand maïeur de Liège. De-
puis lors les deux maisons vécurent dans une union que rien ne put troubler. Toutefois l’évêque Jean de Horne continua à guerroyer jusqu’à la fin de sa vie. Et tel était le malheur des temps qu’il serait difficile de dire si ce fut plus par inclination que par nécessité.
La longue période dont nous venons de tracer l’esquisse fut des plus désastreuses pour les Liégeois. En proie aux factions , déchirés par leurs discordes intestines durant les 12 premières années du règne de Louis de Bourbon , et puis ruinés , détruits , dépouillés de leurs privilèges, gouvernés arbitrairement par le duc de Bourgogne , ils retombèrent , à sa mort , dans de nouvelles guerres civiles. Pendant les deux siècles suivans , ils furent livrés à de nouvelles agitations, toujours cherchant , outrepassant la liberté, et ne pouvant trouver le repos. Pour être heureux et libres à la fois , il leur fallait un homme qui en respectant leurs vieilles franchises , auxquelles ils tenaient avec une invincible obstination , sût contenir les méchans et les factieux, défendre hautement sa propre autorité, et faire régner au dessus de tout la justice et les lois. Ce grand homme fut Erard de Lamarck , fils de Robert, et neveu de aire du Sanglier.