I« REVOLUTIONS DE LIÈGE
mais qu’ils devaient les suivre à Liège, et non demeurer avec les Bourguignons. Au ton de ces paroles , le légat comprit qu’il ne s’agissait point de résister : Févêque le pensa comme lui; et ils se mirent en route au milieu de cette petite armée , qui les ramena sans désordre jusqu’à Liège , non pas comme des captifs, mais comme des gens qu’ils venaient de délivrer des mains de leurs ennemis (*).
Avant de quitter Tongres , Strailhe ayant aperçu Humbercourt caché derrière les autres, voulut le forcer à les suivre : alors celui-ci, qui connaissait Jean de Ville personnellement, l’appela et lui dit : « Je suis » votre prisonnier : je vous demande à ce titre » la permission de ne point aller à Liège, » et de pouvoir m’absenter pendant quarante » jours; au bout de quel temps je vous pro- » mets de me rendre en tel lieu qu’il vous » plaira de m’indiquer. » Non - seulement , Jean de Ville lui octroya ce qu’il désirait, mais il donna la liberté aux gens de sa suite , en ajoutant : « Vous voyez comment nous agis- » sons avec vous : rendez-en compte à votre » maître ! » Jean de Ville périt peu après , ainsi que nous le verrons; et Humbercourt se
(i) Piccolomini.
SOUS LOUIS UE BOURBON. 419
trouva quitte envers son généreux protecteur, dont il ne paraît pas au surplus qu’il s’inquiéta beaucoup de remplir les intentions auprès du duc. Les débris du corps de Humbercourt le devancèrent au quartier - général : mille bruits absurdes se répandirent aussitôt dans l’armée sur ce qui s’était passé à Tongres. On disait que les Liégeois avaient fait violence au prince pour le reconduire dans leur ville, et massacré seize chanoines de la cathédrale sous ses yeux , pendant la route j que le légat trempait dans ce complot ; qu’il aspirait à devenir lui-même évêque de Liège. Ces nouvelles , répandues à dessein , recueillies par Comines, et par quelques écrivains plus récens ('), se trouvent formellement démenties dans les commentaires du cardinal Piccolomini, où les faits sont tellement détaillés et précisés, que l’auteur doit avoir été témoin de ce qu’il raconte. Il est vrai qu’arrivé à Liège, l’évêque ayant demandé à voir le chanoine Robert de Morialmé, blessé à Tongres dans le tumulte, Morialmé, que l’on reconduisait en chariot , fut rencontré sur la route par des brigands de la verte tente, qui le tuèrent. Ce chanoine, favori, compagnon, con-
(i) Entre autres par M. de Barente.
fident intime de l’évêque, en paix, en guerre, au conseil, dans le cabinet, était odieux au peuple, qui l’accusait d’abuser de la confiance de son maître. Toutefois, sur la plainte de ce dernier, les assassins furent punis. Ces événemens, exagérés et dénaturés par les Bourguignons échappés de Tongres, exaspérèrent au plus haut point l’humeur orgueilleuse et irascible du duc, et faillirent en faire retomber les effets sur un puissant monarque, qui avec toutes ses ruses, vint donner étourdiment dans un piège qu’il avait lui-même tendu.
Pour être mieux compris, rappelons ici quelques faits qui se passèrent à l’extérieur. Aussitôt queLouis XI vit Charles de Bourgogne engagé contreles Liégeois dans l’expédition qui se termina par la malheureuse bataille de Brusteim, il se mit en mesure d’attaquer le duc de Bretagne, ou tout au moins de l’effrayer; puis recourant à ses moyens ordinaires, il entra en négociations, et parvint à lui faire signer un traité par lequel le Breton renonçait à une partie des avantages que lui assurait la paix de Conflans. En vain le duc de Bourgogne, après avoir vaincu les Liégeois , se hâta de voler au secours de son allié avec toutes ses forces : il arriva trop tard : le traité était déjà signé. Toutefois les armées française et bour-
SOUS LOUIS DE BOUBBON
guignonne se trouvant en présence, la bataille semblait inévitable ; mais , quoique Louis XI eût assez de forces pour tenir tête à son ennemi, il ne voulut point s’exposer à la fortune des armes. Il entama de nouvelles négociations) obtint d’abord une trêve qui lui coûta 120 mille écus d’or; puis envoya des ambassadeurs à Charles afin de discuter les conditions de la paix ('). Néanmons, conformément à son habitude de susciter à ses ennemis tous les embarras imaginables, dans le moment même où il paraissait se réconcilier avec eux , il dépêcha des agens à Liège pour entraîner ce malheureux peuple dans une guerre nouvèlle contre le duc de Bourgogne ( a ). On ne peut douter que Louis XI ne s’entendît avec les bannis : car plusieurs d’entre eux, en arrivant à Liège, portaient la croix droite aux armes de France, écussonnée sur leurs habits.
Quoi qu’il en soit , impatienté de ce que les conférences entamées avec le duc n’avançaient point ) ayant grande confiance dans sa supériorité sur son adversaire, en fait de diplomatie; et trahi, dit-on, par le cardinal la Ballue, son digne ministre, ils’avisa un beau jour de se rendre lui-même à Péronne, au quartier-général de
(>) Duclos.
(>) Supplément à la vie de Bourbon , par Wachtendonck.
Charles, dans l’intention de traiter directement avec lui de la paix. Mais , soit que Louis ne pensât point alors aux intrigues que, d’après ses ordres x ses agens venaient d’ourdir à Liège; soit qu’il ne connût pas toute la promptitude du caractère liégeois, la mine qu’il avait chargée, éclata lorsqu’il y pensait le moins. Il arriva, pour son malheur à Péronne , en même temps que les fuyards Bourguignons qui firent un tableau si affreux des cruautés commises par les Liégeois envers les gens de l’évêque et les serviteurs du duc, et qui affirmèrent avoir reconnu des français parmi les auteurs de cette espèce de guet-apens. A ces nouvelles, Charles, dont la violence naturelle était extrême, ne se posséda plus : sa fureur s’échappait en imprécations, en paroles entrecoupées, en menacesdemort. Il dit d’abord que la main qui poussait les Liégeois n’était pas loin : puis, craignant, ou feignant de craindre pour sa propre sûreté , il fait enfermer Louis dans la citadelle de Péronne, et l’y retient prisonnier pendant trois jours. Livré à des combats terribles avec lui-même, il délibère s’il ne fera point périr son perfide ennemi : mais cet ennemi était son hôte! son suzerain! un roi de France! Tantôt, il voudrait placer quelqu’autre prince sur son trône; tantôt s’y placer lui-même ! tantôt, revenant à des sen-
timens plus doux, il voudrait, tout en épargnant le roi, profiter de la circonstance pour lui imposer les conditions les plus dures et les plus humiliantes.
Louis (dit Comines), était logé rasibus d’une grosse tour où un comte de Vermandois fit mourir un sien ■prédécesseur : ce qu’on ne manqua pas de lui rappeler, comme un trait d’histoire remarquable, au moment même où il prit possession de sa nouvelle demeure. Toutefois ‘le roi , qui savait se faire des amis partout , en trouva dans sa prison. Quinze nfille éeus d’or qu’il avait apportés avec lui, ne contribuèrent pas peu à le tirer de ce mauvais pas.
Dès que le duc fut en état d’écouter la raison, quelques-uns de ses courtisans, secrètement gagnés par Louis, suggérèrent à leur maître de préférer le parti le plus honnête et le plus doux, comme étant d’ailleurs le plus utile et le plus sûr.
Le célèbre Comines, qui peu après déserta le service du Téméraire, dont il pressentait la chute, pour passer à celui du roi, prévint ce dernier que parmi les clauses du traité qu’on allait lui proposer , on exigerait qu’il suivît l’armée de Bourgogne devant Liège, et que le duc y tenait particulièrement. Louis répondit qu’il était prêt à obtempérer : il jura bien haut qu’il
14 Octobre,
aiderait sans répugnance aucune son cousin de Bourgogne à châtier ces méchans Liégeois, toujours en rébellion contre leur excellent évêque et prince , monseigneur de Bourbon , qui était aussi son cousin. Et pour rendre le serment plus solennel , il offrit de le prêter sur la vraie croix de St.-Loo, qu’il portait habituellement avec lui, dans ses voyages. Il exigea que Charles jurât de même sur cette croix. Louis connaissait, comme l’on sait, plusieurs formules de serment : mais celle-ci lui semblait la plus redoutable ,' ou plutôt la seule redoutable, parce qu’il croyait, qu’on ne pouvait y manquer sans mourir dans l’année. Je ne sais comment il se fait néanmoins, que malgré toutes ces précautions , parmi les sept trêves qui furent jurées entre Charles et Louis, dans l’espace de quatorze ans, pas une seule ne fut respectée.
Voilà dans quelles circonstances le duc de Bourgogne s’avança vers Liège à la tête d’une armée plus nombreuse et plus formidable que les précédentes, et traînant à sa suite le roi de France. Avant de se mettre en route, on délibéra si on ne renverrait pas une partie de l’armée. Qu’avait-on besoin de tant de monde, disait-on , pour attaquer une ville déjà vaincue, démantelée, sans moyens de défense, et dont
le seul allié se déclarait contre elle? Celte dernière raison fut précisément celle qui décida le duc de Bourgogne à marcher avec toutes ses forces; car il redoutait , haïssait Louis XI, et s’en défiait plus que des Liégeois eux-mêmes. L’événement prouva qu’il eut raison de ne pas compter sur une victoire trop facile, car jamais homme ne fut si près de perdre le tout , dit Comines. Le duc divisa son armée en deux corps : l’un commandé par lui-même, et l’autre, qui formait l’avant-garde, était confié au maréchal de Bourgogne , qui eut ordre d’accélérer son mouvement.
Ayant appris que l’armée ennemie s’approchait de Liège, quelques-uns des principaux bourgeois allèrent trouver le maréchal , et lui dirent qu’ils ouvriraient les portes au duc , s’il venait en ami et leur apportait la paix. Mais les Bourguignons, aimant mieux piller la cité que de la t ecevoir à composition , répondirent que les Liégeois n’avaient point de paix à espérer, et qu’ils devaient se livrer corps et biens à la volonté du duc. Les bourgeois répliquèrent qu’ils ne se rendraient point à des conditions semblables , et qu’ils attendraient le retour de leurs députés avant de prendre une résolution. Ces députés étaient l’évêque lui-même et le légat.
A Ja vue de lorage épouvantable qui allait fondre sur le pays , ce dernier réunit les chefs du peuple : il n’eut pas de peine à leur faire comprendre que dans l’état désespéré de leurs affaires, il ne leur restait d’autres ressources que d’implorer la clémence du duc : il ajouta qu’il venait d’en conférer avec Bourbon, et que si on le désirait, ils se chargeraient ensemble de cette triste mission , l’un, comme représentant le père commun de la chrétienté; et l’autre, en qualité de proche parent du duc, de prince et d’évêque intercédant pour son propre peuple. On répondit qu’on acceptait leurs offres avec joie; qu’ils partissent à l’instant; qu’on ratifiait d’avance tout ce qu’ils feraient. Us se rendirent à l’armée de Bourgogne, accompagnés du bourgmestre Ainelde Velroux, ancien consulaire et échevin de Liège, et ci-devant capitaine d’une compagnie liégeoise auxiliaire des Dinantais. Dès qu’ils se furent fait connaître aux avantpostes, on conduisit, d’après les ordres de Charles, Amel de Velroux dans une prison :
l’évêque fut bien accueilli : quant au légat, on le rebuta long -temps ; il eut beaucoup de peine à pénétrer jusqu’au quartier-général ('). Il y parvint pourtant ; et se précipi-
(i) Ici Comines diffère entièrement de Ficcolomini. 11 prétend
SOUS LOUiS DE BOURBON.
tant aux genoux de Charles, il le supplia, tout en larmes, de ne pas confondre dans sa colère les innocens et les coupables; il lui représenta que si la rentrée des proscrits, et l’affaire de Tongres, furent une violation de la paix, il devait en faire punir les auteurs, sans oublier toutefois que l’évêque de Liège , plus gravement offensé que lui-même, avait déjà pardonné; il l’adjura enfin, au nom d’un Dieu mourant pour ses ennemis, de ne pas céder aux transports d’une vengeance si terrible dans ses effets et qui allait envelopper une nation tout entière !
que le légat ayant été arrêté par le* gens du duc de Bourgogne , tandis qu'il voulait s’enfuir de la cité, le duc fit dire à ceux qui V avaient pris , qu’ils en fissent leur profit , comme d'un marchand , mais sans bruit , attendu que si la chose devenait publique , il devrait le faire mettre en liberté pour l’honneur du St.-Siige apostolique. Et comme en effet (poursuit Comines), il y eut débat entre les soldats pour le partage des dépouilles de leur prisonnier, le duc fut obligé de lui faire rendre toutes choses, et rhonora. Cela est évidemment controuvé. Si le légat eût voulu s’enfuir , il n’aurait pas été donner précisément dans l’avant-garde du duc, lorsque les issues de la ville étaient libres de plusieurs côtés. On ajoute qu’il voulait usurper le siège de Louis de Bourbon , ce rjui parait encore plus absurde : on doit convenir tout au moins quele moment n’étaitguère favorable. Mais il semblait plus commode aux amis du duc de Bourgogne de faire jouer un rôle vil et odieux au légat , que de répondre aux invincibles raisons qu’il opposait pour ne pas détruire une grande cité dont on avait juré la perle d’avance. Sufi'ridius Pétri, qui copie Philippe de Comines , mot à mot, répète les mêmes calomnies contre le légat. On ne trouve rien de semblable dans nos écrivains liégeois les mieux informes.
Le duc s’écria avec emportement : « Qu’on ne lui parlât plus de pardonner! que maître, par le droit de la guerre, de la vie et des biens de cette race d’incorrigibles rebelles, il les châtierait à son plaisir! » Cette désespérante réponse, reportée à Liège, il n’y eut qu’une voix pour se défendre jusqu’à la dernière extrémité (*).
Le maréchal de Bourgogne s’étant établi avec son corps d’armée , au faubourg St. -Léonard : on vint rapporter au capitaine Jean de Ville, que les Bourguignons erraient en désordre dans ce faubourg, et qu’ils n’avaient pas même de sentinelles : tant ils méprisaient les Liégeois ! Jean de Ville résolut de leur donner une leçon. Lorsque la nuit fut venue, il rassembla un petit nombre de gens éprouvés , anciens compagnons d’armes et d’infortune, fit cesser le son des cloches , ordonna aux chefs des métiers de se tenir sans bruit aux portes de St. -Léonard et de Vivegnis, avec leur monde, pour s’élancer sur l’ennemi quand il en donnerait le signal.
(i) Leodienses, tanto homirmm numéro ad s» iri videntes, quantum vix Gallia reliquum per id tempus in armis habebat,necessario vel moriendum etiam, vel reliquendam excidio patriam, cognoscebant 1 laque ut eorum erat in magnil rebut ferocia , ratione aliquando expansé, ad extremd perferenda se Jirmant. Tungrensem fortunam speranles, adoriri noctu propinquos Burgundos instituant, etc. Piocoloniini.
Ensuite, il se mit à gravir avec les siens, et en se cachant, les sentiers qui conduisent dans les vignobles , jusqu’à ce qu’ils fussent parvenus à la partie la plus élevée de cette colline qui regarde la Meuse , à l’extrémité du faubourg. Là, il réunit sa troupe et se rua sur les Bourguignons d’une telle furie , qu’en moins d’une heure il en déconfit plus de 800, parmi lesquels se trouvaient bien 100 hommes d’armes j et il leur enleva deux drapeaux. Le prince d’Orange et Humbercourt y furent blessés. Croyant avoir sur les bras toute une armée, 2000 archers bourguignons prirent la fuite dans la plus grande confusion, en abandonnant tous leurs bagages; car comme il avait beaucoup plu, les voitures s’enfoncaient dans la boue et y restaient. Jean de Ville refoula le gros de l’armée ennemie vers la porte St.- Léonard , ainsi que cela était convenu, pour pouvoir l’assaillir des deux côtés à la fois. Mais là se pressait l’élite des Bourguignons avec de l’artillerie , et à mesure que le peuple voulait sortirais le repoussaient à coups de bombarde. Cette multitude ne montra pas d’ailleurs la même intrépidité que la faible troupe de Jean de Ville. Les Bourguignons réunissant toutes leurs forces, après setre ralliés, attaquèrent vigoureusement ce dernier qui, ne pouvantsou-
tenir le choc avec si peu de monde , se fit un rempart des chariots et des bagages qu’il venait d’enlever aux ennemis, et continua de leur opposer la plus vive résistance. Cependant le feu ayant pris par hasard à une maison occupée par les Bourguignons, ils reconnurent à la lueur de l’incendie, le petit nombre des Liégeois, et se mirent en devoir de les envelopper. Alors Jean de Ville donna le signal de la retraite. Comme il rentrait le dernier, il trouva la porte du vieux Vivegnis fermée. Il voulut gravir le rempart qui était fort élevé : épuisé de fatigue, et surchargé du poids de ses armes, il se laissa retomber de la hauteur du mur : on le releva tout froissé de sa chute, et il mourut deux jours après.
La perte d’un tel homme , dans de telles circonstances, fut plus sensible aux Liégeois que l’avantage éclatant qu’ils remportèrent sur leurs ennemis.
Les fuyards de l’armée bourguignonne, allèrent dire au duc, dans leur épouvante, que son avant-garde était en pleine déroute. Ce dernier sé hâta d’envoyer des renforts et des vivres au maréchal , et s’efforça de dissimuler devant Louis XI, l’inquiétude et le dépit qu’il ressentait d’un échec aussi imprévu. Toutefois il fut bientôt rassuré par des lettres du maréchal lui-même, annonçant qu’on avait perdu
assez peu de monde dans cette affaire nocturne, quoique l’alarme eût été chaude et le danger imminent, attendu la surprise 5 mais que l'armée conservait ses positions aux portes mêmes de Liège.
Le 27 octobre, le duc vint s’établir avec le corps sous ses ordres, près de Ste. -Walburge, et prit son quartier au milieu du faubourg.
Le roi de France passa la nuit du 27 au 28 dans une grande ferme éloignée d’un quart de lieue de la ville. Il avait avec lui une centaine d’écossais de sa garde, et trois ou quatre cents gendarmes. Le lendemain il quitta ce logement pour venir occuper une petite maison , qui n’était séparée de celle du duc de Bourgogne que par une grange. Ce dernier, supposant toujours quelque arrière-pensée au roi , craignant qu’il ne voulût , ou s’échapper furtivement, ou se jeter dans la ville pour y animer le peuple, ou peut-être attenter contre sa personne , plaça 5 oo hommes d’élite dans cette grange. Il en fit percer et créneler les murs de chaque côté, afin que cette garde fût mieux à même de tout observer et de se porter où sa présence serait nécessaire.
De la position élevée que couronnait l’armée des Bourguignons, on embrassait cette grande ville s’étendant au loin dans un vallon pitto-
resque et fertile , sur les deux rives de la Meuse. De là on découvrait ces murailles, ces tours et ces portes jadis surmontées d’autant de citadelles , maintenant en ruine ou remplacées par de faibles palissades : et, tout en bas de la montagne, au milieu des édifices et des innombrables églises dont on apercevait à ses pieds les clochers et les cimes élancées, dominaient cette immense cathédrale de St. -Lambert, qui ne fut détruite que de nos jours, et l’antique palais de l’évêque, où l’évêque n’était pas pour mourir avec son peuple ! De là le Bourguignon avide, pressentant les dispositions fatales du destructeur de Dinant, dévorait d’avance les dépouilles que devaient recéler tant de maisons de riches bourgeois et de riches marchands, tant de palais , de couvens , de prieurés et d’abbayes. Charles, dont la dernière tentative des Liégeois n’avait fait qu’affermir de plus en plus la cruelle résolution , annonça qu’on attaquerait le lendemain. Les milices liégeoises , si souvent décimées; dépouillées naguères de toutes leurs armes; sans cavalerie; sans une seule pièce d’artillerie en bon état ; n’ayant plus ni murailles, ni remparts pour se défendre; abandonnées de ce vil et infâme roi de France qui combattait avec ses ennemis contre des infortunés qui se perdaient à cause de lui ; forcées
de faire tête à une armée nombreuse qui les attaquait de plusieurs côtés à la fois et sans trouver d’obstacles nulle part , ne pouvaient songer ni à livrer combat, ni à soutenir un siège en règle.
Il ne restait d’hommes valides dans toute la cité que 600 Franchimontois ^ 1 ) , avec quelques proscrits, et deux braves capitaines nommés Vincent de Bueren et Georges de Strailhe (*), dont nous avons déjà parlé : c’étaient d’anciens compagnons d’armes de Jean de Ville, qui combattirent vaillamment àBrusteim, et partout où les Liégeois se distinguèrent. Ils rassemblèrent leur petite troupe et lui dirent : « Liège » n’existera peut-être plus demain : elle sera » détruite comme Dinant, et son pauvre peu- » pie sera traité comme les Dinantais : elle ne » saurait éviter son sort si vous l’abandonnez. » Quant à vous, les forêts des Ardennes vous » sont toujours ouvertes; il vous est facile » d’échapper aux Bourguignons. Mais vous » savez ce que c’est que l’exil; et peut-être » penserez -vous comme nous, qu’il vaudrait » mieux mourir ici pour son pays , que de
(>) Comines dit 7 ou 8 cents; Foulon 300; une sorte de tradition consacrée porte 600.
(») Ou Josse.
» périr de faim et de froid dans les déserts , ou » de manger le pain amer de l’étranger. . . Que » ne pouvons-nous tenter un dernier coup! — » Nous le pouvons (s’écrièrent à la fois tous les » Franchimontois) ! et si nous n’avons unebelle » victoire, nous aurons du moins une bien glo- » rieuse, mort (>) ! — Puisque vous êtes des hom- » mes, répliquèrent Strailhe etBueren, soyez » ici avec vos armes, ce soir, à dix heures! » A l’heure convenue, ils arrivèrent au rendezvous, munis de leurs lourdes piques; ils y trouvèrent les deux botes des maisons occupées par le roi et le duc, qui devaient leur servir de guides... Ils se glissent en silence, à travers leurs remparts à demi-ruinés, vers les hauteurs de Ste.-W alburge ; escaladent aisémentles mauvaises palissades en planches qui couvraient la ville de ce côté; gravissent les sommités de la montagne, en faisant divers détours et en cherchant les endroits les plus sinueux pour dérober leur marche aux ennemis ; évitent les corps avancés des Bourguignons; traversent une partie de l’armée sans coup férir; surprennent et égorgent en passant quelques sentinelles; s’attachent
(i) Ils faisaient leur compte que s'il fallait qu'ils périssent pour une telle entreprise , ils prendraient la mort bien en gré... Et n’étaient point hors d'espérance d'avoir une bien grande victoire , ou à tout le moins, et au pis aller une bien glorieuse fin. Comines.
un instant au pavillon du duc d’Alençon, derrière le logis du duc de Bourgogne, et essaient de le forcer; puis, voyant qu’on s’y met en défense, ils l’abandonnent; puis, réprimandés par leurs guides, qui s’effraient de leurs retards, ils se précipitent vers les deux chétives habitations qui abritaient Charles de Bourgogne et le roi de France.
Malheureusement, les 3oo Bourguignons que Charles avait placésdans la grange, entendent quelque rumeur pendant que les Liégeois s’arrêtent au quartier du duc d’Alençon. Ils se lèvent en sursaut et s’arment au hasard. Les Liégeois surpris, et ne comptant pas toutefois qu’il y eût dans cette espèce de citadelle, une si forte garnison , viennent les attaquer à grands coups de piques, à travers les crénelures de leurs murailles, et en même temps ils cherchent à forcer les logis des princes : mais la résistance est plus vive qu’ils ne l’avaient prévu. Les uns crient vive Bourgogne! les autres, vive le roi ! et twea/Bientôt toute l’armée est en émoi; et chacun se dirige vers le lieu où il a entendu du bruit. Charles et Louis n’ayant point pris de repos depuis plusieurs jours, s’étaient mis au lit et dormaient profondément pour se refaire, en attendant l’assaut du lendemain. Le duc n’avait avec lui que douze archers qui jouaient aux dés
dans une chambre au-dessus de la sienne. Louis était gardé par ses fidèles Écossais. Charles, brusquement réveillé, endosse à la hâte son liaubergeon , et veut descendre dans la rue où l’on se battait aux flambeaux , avec un vacarme et une confusion extrêmes; mais il trouve ses archers occupés à défendre la porte, non sans peine, contre les assaillans, et il ne sort point. On ne savait dans cette mêlée à qui l’on avait affaire, ce qui augmentait encore la terreur. Les Bourguignons éprouvèrent des alarmes d’autant plus vives , qu’ils soupçonnèrent d’abord quelque nouvelle trahison de la part de Louis XI. Et les Liégeois, qui l’avaient prévu, cherchaient à provoquer des méprises en criant à force : vive le roi! vive la France!
De leur côté, les Écossais défendaient vaillamment leur maître , et tirant au hasard , ils tuaient indistinctement Liégeois et Bourguignons. Les deux conducteurs des Franchimontois tombèrent malheureusement des premiers.
Les Liégeois redoublèrent d’efforts; mais dès que l’un d’eux touchait le seuil fatal , il était abattu. Ceux qui le suivaient, frappaient à leur tour; mais peu nombreux, et combattant sur plusieurs points à la fois, ils voyaient leurs rangs de plus en plus s’éclaircir, tandis que leurs ennemis se renforçaient de toutes parts. Enfin ,
cette poignée de braves, enveloppée, accablée sous le poids d’une armée innombrable, succomba jusqu’au dernier, après avoir immolé une grande multitude d’ennemis. On dit que la nuit n’a point de honte : cependant aucun d’eux ne voulut fuir : ils avaient juré de vaincre ou de mourir j et ils moururent.
Ainsi se termina ce fait d’armes comparable à tout ce que l’antiquité et les temps modernes offrent de plus héroïque. Si les Franchimontois eussent été droit aux logis du roi et du duc, sans s’arrêter, on ne doute pas qu’ils n’eussent facilement tué ou fait prisonniers ces deux princes : Comines croit même cjuils eussent aussi déconfit le demeurant de l'armée. Mais enfin, pour ceux qui jugent de la grandeur d’une entreprise, non par le succès, mais par la hardiesse et l’intrépidité de ceux qui la conçoivent et l’exécutent, la gloire d’un si beau dévouement reste tout entière à ses auteurs ; et il n’est pas au pouvoir de la fortune de la leur ravir.
Le roi et le duc se retirèrent chacun en leurs quartiers fort ébahis de tant d’audace. L’on mit en délibération dans le conseil, si l’on attaquerait la ville dès le lendemain, comme on en était convenu , ou si l’on différerait l’assaut. Louis pensa qu’il n’était point sans danger
de s’aventurer ainsi dans une vaste cité dont les habitons venaient de montrer tant de résolution : non qu’il prît le moindre intérêt au sort des Liégeois 5 mais il craignait que le duc ne lui en voulût à lui - même, s’il venait à éprouver quelque nouvel échec. Or celuici, toujours en défiance contre le roi, résolut d’attaquer sans retard , précisément parce que Louis cherchait à l’en dissuader. Qu'il s en aille à Ncimur, s'il le veut , dit le duc, je puis bien me passer de lui! Mais Louis protesta que telle n’était pas son intention -, qu’il ne quitterait point monseigneur de Bourgogne, tant qu’il n’aurait tiré pleine vengeance de ses ennemis. Mon frère , lui dit-il, lorsqu’il le vit si obstiné dans ses idées, marchez en avant , car vous êtes l'homme le plus heureux du monde !
Le matin du dimanche, 5o octobre, un coup de bombarde et deux coups de couleuvrine donnèrent le signal de l’attaque sur toute la ligne. Le corps du maréchal de Bourgogne pénétra dans la cité par les portes de St.-Léonard et de Yivegnis, tandis que le duc s’avançait avec le gros de l’armée par Ste.-Walburge et Ste. -Marguerite : elle allait au pas, enseignes déployées, au son des trompettes et des clairons. On ne rencontra sur les remparts que deux ou trois sentinelles perdues : personne
SOUS LOUIS DE BOUBBON
dans les rues ; personne dans les maisons; et néanmoins, dans quelques-unes la nappe était mise; l’on y voyait les débris de repas récens. Tous ceux qui échappèrent aux combats précédens, ou qui avaient joué quelque rôle dans les troubles civils, ainsi qu’un assez bon nombre de riches bourgeois, abandonnèrent la ville en se dirigeant vers les Ardennes avec leurs familles, et ce qu’ils possédaient de plus précieux. Le petit peuple, ainsi que les femmes, les enfans, les vieillards et les gens d’église, qui comptaient particulièrement sur les égards du vainqueur, se tenaient dans les endroits les plus reculés de leurs habitations. Aussi l’on tua peu de monde dans les premiers momens. Louis XI avait quitté , par courtoisie, les armes de sa maison, pour prendre celles deBourgogne : maison le remarquait à sa tournure commune, à la forme de ses vètemens qu’il portait serrés, fort courts , de gros drap tout uni, et à son mauvais chapeau, d’où pendait une petite Notre Dame de plomb . Il marchait derri ère le duc de Bourgogne. En arrivant à la place de l’hôtel de ville, le duc fit briller son épée et cria : vive Bourgogne ! Louis tira aussi son épée, et répéta, vive Bourgogne ! C’était le signal du pillage. Alors le Bourguignon effréné se répand par toute la cité; et 4<>,ooo bourreaux,
dignes ministres d’un maître barbare , qui brûlait d’être vengé, exécutent l’arrêt porté contre une population entière, innocente et désarmée. Le peuple poursuivi, traqué dans les maisons particulières, se précipite dans les temples, dont l’enceinte devient trop étroite. Quelques prêtres intrépides essaient de protéger cette foule infortunée, revêtent leurs habits sacerdotaux, étalent les saintes reliques sur les autels, et tenant en mains le signe redoutable de notre rédemption , s’avancent vers le seuil de leurs églises pour en défendre l’entrée : mais rien ne peut arrêter le Bourguignon ivre de licence, de sang et de fureur. D’une main cupide et hardie il saisit le vase sacré j de l’autre il frappe le prêtre qui tombe le premier sous ses coups : l’hostie sainte est profanée} le vieillard foulé aux pieds ; l’enfant écrasé sur le parvis du sanctuaire ; la jeune fille arrachée des bras de sa mère, entraînée, déshonorée à ses yeux ('). Quelques-unes de ces malheureuses créatures furent délivrées par une prompte mort des insolens quelles importunaient de leurs plaintes} d’autres réservées à un esclavage pire que la mort. Il
(i) Piccolomini. Il y a dans le poëmed ' Angtlus de Curribus des d<!lails intéressons , circonstanciés, qui semblent mériter foi, parce que l’auteur parle comme témoin oculaire.
SOUS LOUIS DE BOUBBON. Ut
semble que le dernier jour soit venu pour le vainqueur comme pour le vaincu : cherchant la volupté dans le crime, et le crime dans la volupté, il méconnaît, il brave et la divinité et l’humanité. Ici les horreurs de Dinant furent surpassées de beaucoup. Dans presque toutes les églises, de vénérables ministres de paix eurent le courage de monter en chaire pour parler de Dieu à ces forcenés : ils en furent outrageusement précipités. Charles avait commandé, diton, que l’on épargnât St.-Lambert jeton ajoute qu’il tua de sa main deux ou trois de ses archers qui voulaient y pénétrer malgré lui. Mais ceux qui s y trouvaient furent enlevés pour être mis à mort ou à rançon. D’après ce qui arriva dans les lieux publics, on devine ce qui se passa dans les cloîtres et dans les maisons privées. Les infortunés qu’on retirait des lieux où iis étaient enfouis, on les torturait, on les mutilait pour leur faire déclarer leurs trésors. Ces atrocités sont longuement détaillées dans les auteurs du temps; mais notre imagination se refuse à les retracer ici (‘).
(i) Angélus de Curribus les a minutieusement décrites dans son poème De excidio civitatis Leodiensis , que nous avons déjà cité.
Et multot vidi pcndere fenestris ,
Arboreàque cruce , etc...
A ec puero atque serti, juveni nec parcitur ulli.
Vers le milieu du jour, une partie des dépouilles de cette grande cité était déjà enlevée. On savait que le duc était pressé d’en finir, et que Liège ne devait pas en être quitte pour le pillage et le massacre. On courut d’abord aux objets les plus précieux, à l’or, à l’argent, aux trésors des églises et des couvens, qui renfermaient une immense quantité de joyaux et de pierreries, de livres rares , richement reliés ; puis on enleva les vases de prix , les statues , les figures d’animaux, en or et en bronze (*);puis les cloches des temples , le fer et les autres métaux ; les colonnes de marbre ; le plomb qui couvrait les édifices : à la fin on descendit jusqu’aux poutres des maisons. On fouilla jusque dans la sépulture des morts : on brisa le marbre des
Femina quœ veneri f lierai non apta, re puisa est.
' Et silvis prœgnans , coltapsa puerpera nocte,
Frigore e t ipsa, siti est, ursisque , lupisque relicta ,
Cumque suo esuriens fietu, laniata, remansit.
At si quœ J itérant formd prestante puellœ,...
Subito rapiunlur abipsis.
Quisque suam miles sorte, accipiebat iniqud. etc.
Voyez aussi la Chronique , dite scandaleuse , attribuée à Jean de Troye.
(1) Que l'on ne s’étonne point que Liège ait pu posséder de telles richesses à cette époque : cette ville réunissait de grandes ressources dans son sol, son industrie et son commerce; elle avait joui sous Hinsberg d’une paix rarement troublée; et les fréquens rapports de ses derniers évêques avec la cour de Bourgogne concoururent a y introduire le goût du luxe et des arts.
tombeaux , pour voir s’il n’y avait point de trésors cachés . Charles, après avoir repu ses yeux de ce spectacle., revint au palais de l’évêque, où il trouva Louis qui avait bien dîné et qui lui adressa ses félicitations d’un air joyeux. Le duc croyant ou feignant de croire le compliment sincère, fit au roi meilleur accueil qu’à l’ordinaire. Son humeur farouche semblait adoucie depuis qu’il versait à plaisir lesang des Liégeois; et Louis en tira le plus favorable augure pour sa prochaine délivrance.
Les. massacres continuèrent jusqu’à la fin de la journée; mais on y procéda en quelque sorte plus méthodiquement. On ne se contenta plus d’assommer un à un les malheureux bourgeois , de les suspendre aux arbres et aux barreaux des croisées : on les réunit par dixaines , par vingtaines , les mères aux enfans , les époux aux épouses, par un raffinement de cruauté, et on les précipitait ainsi dans la Meuse. Les Bourguinons faisaient trafic de femmes et d’ enfans : il les jouaient aux dés, ou les vendaient pour quelques sous : et encore ne se trouvait-il pas beaucoup d’acheteurs, parce qu’au milieu du danger chacun ne songeait qu’à soi ('). Des auteurs portent jusqu’à
(>} Virgines , matronœ , moniales, vimpassœ, in Mosam prœcipitabantur Sape decem et viginti eliam matronœ et yirgines
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BÉVOLUTIONS DE LIÈGE
40 mille le nombre des morts. Cela ne semble pas incroyable pour une ville à laquelle on supposait alors 120 mille âmes de population; surtout, si l’on compte tous ceux qui périrent de fatigue, de sommeil, de faim et de froid, dans les bois et dans les déserts. La rigueur de la 'saison était si grande, qu’on distribuait non-seulement le pain, mais le vin dans l’armée, à coups de haches. Plusieurs de ces malheureux Liégeois qui s’enfuirent vers les Ardennes, furent arrêtés, dit-on, jetés dans des cachots, et dépouillés par quelques seigneurs à châteaux forts , qui s’approprièrent leurs dépouilles , et firent leur cour au duc de Bourgogne en les lui livrant.
Le duc ayant conçu le dessein de transférer le siège épiscopal de Liège , en Brabant , donna l’ordre de détacher de son piédestal la châsse de St. -Lambert, pour l’enlever. Mais les ouvriers qu’il avait chargés de cette commission , frappés d’unehorreur subite, vinrent dire qu’ils s’étaient sentis repoussés par une puissance invisible : de sorte que la châsse ne fut point déplacée. Le duc roulait depuis long-temps au fond de son cœur, le cruel dessein de détruire
colligatœ , uno irusu , dej iciebantur in Mosam. Et contingit ali • tfitando ut si quis, quinque vel sex sluferosoblulisset, civis redimi potuisset ■ nec redemptor im'enitbatur. Manuscrit cité par Fisen.
SOUS LOUIS DE BOURBON. H5
Liège : toutefois il conservait, dit-on, encore quelque scrupule : il en fit part à Louis XI, qui ayant lu dans la pensée de Charles, lui répondit par cet apologue : « Il y avait vis-à-vis » de la chambre à coucher de mon père, un » arbre fort élevé sur lequel venaient nicher » des oiseaux criards. Comme cet importun » voisinage troublait son repos, il fit abattre » leurs nids, par trois fois de suite. Majs ils y » revenaient toujours. Enfin , d’après le con- « seil de ses amis , il fit couper l’arbre : et de- » puis lors , son repos ne fut plus troublé. » Charles comprit l’apologue, et résolut de brûler Liège. Louis voyant le duc au comble de ses vœux et bien disposé, lui dit : « Mon bon » frère, si vous avez encore besoin de moi , ne » m’épargnez pas, je vous en prie, car je suis » tout à vous : sinon permettez que j’aille faire » publier en cour de parlement l’heureux ap- » pointement que nous venons de conclure » ensemble. J’ai regret de devoir vous quitter » sitôt j mais l’été prochain, j’espère que nous » pourrons nous revoir et passer un mois en- » semble faisant bonne chère ("). »
Le duc le laissa partir, mais non sans murmurer encore un peu. Lorsque Louis revint à
(i) Comines.
Paris, sa mésaventure de Péronne, et son indigne conduite envers ses alliés de Liège, qu’il avait livrés pour sa rançon , faisaient le sujet de tous les discours : chacun en glosait (*) : personne n’osait en parler publiquement , mais on avait dressé divers oiseaux, comme pies et geais , qui croassaient sur son passage : Péronne! Péronne! larron ! voleur ! va dehors! va! Les gens de justice furent chargés, au nom du roi, d’informer contre ces méchants oiseaux et contre leurs maîtres ou instructeurs.
On mit donc le feu aux quatre coins de la cité. Le duc fit venir pour cette expédition un corps de trois à quatre mille Limbourgeois qui eurent ordre de n’épargner que les églises et les maisons des prêtres. Ces hommes exécutèrent leur commission avec une si scrupuleuse exactitude, qu’il ne demeura debout que cinq ou six habitations bourgeoises attenant à des éslises , et environ 3oo maisons canoniales ou cléricales , qui furent néanmoins dévastées. Ils employèrent l’espace de sept semaines à compléter la destruction de la ville, soit par le feu, soit par le marteau et la pioche, et à retirer des entrailles de la terre une prodigieuse quantité de métal , mis en fusion par l’incendie et perdu dans les débris.
(i) Amelgard, de Gestis Lud. XI. Chronique scandaleuse
Après avoir donné ces ordres, Charles s’embarqua sur la Meuse pour aller à Maestricht.
Parvenu à quelque distance de Liège , il s’arrêta pour pouvoir contempler à son aise les tourbillons deflammes et defumée qui s’élevaient dans les airs, et pour entendre le fracas des édifices qui s’écroulaient. Rien ne paraissait , plus simple aux yeux de celui qui disait froidement en voyant brûler la ville de Nesle : tel fruit porte V arbre de guerre! Arrivé à Maestricht, il fit trancher la tête à Amèle de Velroux , cet intrépide bougmestre, qui se dévoua pour sa patrie, en acceptant une mission dont il prévoyait les périls (‘); et puis il congédia le légat, qui, reprenant tristement le chemin de Rome, alla raconter au pape, comment le fils de celui qui avait voué d'aller combattre le turc lorsqu’il sollicitait pour son neveu l’évêché de Liège, traita des chrétiens , sous prétexte de protéger un évêque contre des sujets indociles. Charles n’eut point de repos qu’il n’eût détruit dans leurs dernières retraites les familles de ces braves Franchimontois dont il aurait dû respecter
(i) Gilles de Lens , son collègue fut précipité par ses ordres du pont des Arches. Depuis le commencement des troubles , cela faisait de bon compte , neuf bourgmestres qui avaient péri de mort violente , de la main de l’ennemi , du peuple ou du bourreau , ou subi l’exil en terre étrangère.