‹ Révolutions de Pologne (volume 2)Chapitre 1 sur 154 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

L'Histoire des Révolutions de Pologne, par Claude-Carloman de Rulhière , continuée par A.-F.-C. Ferrand dans son Histoire des trois Démembremenls , est le plus digne ouvrage publié jusqu'à ce jour en France sur les fastes de cette grande nation^ démembrée mais non déchue, longtemps appelée sa sœur parmi les natioM européennes, et qui, par ses affinités instinctives^ ses vertus civiques et militaires^ ses traditions de gloire et de liberté, fut constamment son alliée la plus active et la plus dévouée. Elle retrace, dans un récit rapide^ varié, toujours éloquent, cette catastrophe du partage, qui, vers la fin du dernier siècle, changea tout à coup la face politique de TEurope, et rouvrit aux barbares les chemins de l'Occident. Elle se lit avec le même intérêt qu'un roman ; et c'est pourtant la plus sérieuse et la plus vraie de toutes les histoires. Cet intérêt soutenu, qui Fa rendue plus populaire que bien des œuvres d- imagination , elle

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le doit à son sujet même, autant qu'à la manière admirable dont il est traité. Un peuple ouvertement trahi par son roi, se débattant sous la complicité violente de deux cours, auxquelles vient se joindre bientôt une troisième, déliée de ses scrupules de reconnaissance par la haine secrète qu'elle porte aux deux premières; une famille ambitieuse, qui, sous le prétexte de réformer les lois polonaises avec l'appui de la Russie, ne songe qu'à satisfaire son orgueil et réaliser son système de pouvoir absolu ; de l'autre côté , un groupe de patriotes rangés autour d'un vieillard, sans armes, sans asile, environnés d'ennemis dix fois plus nombreux, n'ayant d'autre citadelle qu'un sanctuaire , d'autres ressources que leur indomptable énergie : tel est le tableau général que THistoire de Rulhière présente à nos regards. Au moment où la forte race des Piasts et des Jaghellons se lève du tombeau sanglant où les trois puissances du Nord croyaient l'avoir étouffée, obéissant à ce courant d'idées qui se porte aujourd'hui vers toutes les parties de TOrient, nous avons voulu publier Fouvrage de Rulhière dans sa forme primitive, sans les altérations que d'infidèles dépositaires de ses manuscrits lui ont fait subir ; et par cet hommage, quoique tardif, au génie de sonéminent historien, nous avons cru bien mériter de la patrie. Ce n'est donc point une

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simple reproduction que nous offrons à nos lecteurs ; encore moins une spéculation de librairie : c'est une œuvre toute nationale et patriotique^ dans laquelle l'éditeur français et Técrivain polonais ont mis le meilleur de leur expérience et de leur application, un souvenir de l'ancienne fraternité des deux peuples.

C'est qu'en effet THistoire de Rulhière est, selon Daunou, son premier éditeur, « un xhef-d* œuvre de l'art (T écrire y et l'un des plus dignes modèles du genre qui existent dans toutes les langues. » Telle est aussi Topinion de M.-J. Chénier, dans son Tableau de la littérature française, dont un extrait se trouve à la suite de cette Introduction ; de MM. Gin^uené, Villemain, Guizot, Mignet, et enfin de toutes les autorités contemporaines. L'Académie française en a jugé de même lorsqu'elle a voulu décerner à Tœuvre posthume de Rulhière le prix décennal institué par Napoléon I" pour le meilleur ouvrage d'histoire ancienne ou moderne paru depuis le commencement de ce siècle; nous dirons plus loin les raisons pour lesquelles ce prix s'est trompé d'adresse. D'ailleurs la vogue constante dont elle a joui, tout incomplète qu'elle était dans les précédentes éditions, a suffisamment démontré que cette opinion était juste. Elle nous dispense d'établir la valeur littéraire de cette histoire ; nous

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dirons seulement les différentes phases qu'elle* a traversées, et ce que nous avons dû faire pour la reconstruire en entier, soixante-dix ans après la mort de son auteur.

La biographie détaillée de Rulhière serait difficile à écrire dans le siècle qui a suivi le sien, et n'ajouterait que peu d'intérêt à cette publication. Sa vie entière, modeste, retirée, sans incidents remar(juables , pourrait être racontée en quelques lignes; nous n'en savons aujourd'hui que ce que Daunou en a recueilli dans sa Notice, et qu'il dit lui-même tenir d'un de ses neveux, alors sous-préfet à Falaise. Quelques relations avec des contemporains illustres; d'autres moins dignes de lui, comme celles qu'il eut avec Chabanon, son détracteur, et Chamfort, qui s'est attaché à lui faire une réputation de méchanceté (comme si un homme d'esprit devait toujours être bon avec ceux qui ne le sont guère ) ; un commerce plus intime avec Mably et Rousseau, (fui de même que lui s'étaient occupés de la Pologne; une liaison toute littéraire avec la, comtesse d'Egmont et son père le maréchal de Richelieu, qu'il avait suivi en Guyenne comme aide de camp ; enfin des rapports d'amitié politique ou de reconnaissance personnelle avec MM. de Breteuil, de Montesquiou, de Vergennes, de Rayneval, Necker et le duc de Choiseul, voilà près-

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que tous les détails dont pourrait se composer sa biographie. On ignore même au juste s'il a jamais été en Pologne, pour y puiser les éléments de son ouvrage, ou du moins combien de temps il y a séjourné. Quoi qu'il en soit, une vie simplementvouée au culte de la pensée, fuyant tout éclat, toute dignité, tout renom étranger aux lettres, ne vaut-elle pas mieux pour l'écrivain d'avenir que ces odyssées décousues, livrées à tous les caprices , remplissant les terres et les mers du bruit de leurs désastres ou de leurs ridicules ? On est difficilement à la fois un homme de lettres et un homme d'État ; et nous nous abstenons de citer les exemples trop nonibreux que l'on pourrait trouver, même de nos jours, tout près de nous.

Mais ce qui reste après lui, ce qui restera toujours comme un monument impérissable de cette existence si sage et partant si peu connue, c est le fruit de vingt-deux années d'un labeur opiniâtre et de re^cueillement, c'est cette épopée militaire de la confédération de Bar, premier réveil à main armée de l'esprit national polonais contre l'invasion étrangère. On ne peut s'étonner de la longueur de ce travail, lorsqu'on mesure les difficultés immenses qu'il avait à vaincre pour écrire l'histoire d'un peuple qu'il avait à peine entrevu, dont il ignorait le langage, et

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sur lequel rien de bien sérieux n'avait été publié jusqu'à cette époque. On peut môme dire qu'il n'a fait que ce seul ouvrage ; car ses poèmes sur les Disputes et les Jeux de mains, ses Éclaircissements historiques sur la révocation de VÈdit de Nantes, et ses autres écrits politiques ou littéraires, composés dans les intervalles du premier, et coUigés dans l'édition de ses œuvres, faite en 1819 par M. Auguis, ne peuvent entre en ligne avec cette œuvre capitale, et n'ont entre eux d'autre affinité que le talent du même écrivain. Il en est de même de ses Anecdotes sur /a révolution de Russie dont il fut témoin en 1762, comme attaché à l'ambassade du baron de Breteuil; opuscule plein de verve et d'observation, imprimé d'abord en 1797, puis ajouté par Daunou à la suite de son Histoire. Catherine II avait voulu le faire acheter par ses agents; Rulhière a refusé ses offres, mais il a promis de ne pas le faire paraître du vivant de son héroïne ; et malgré les instances de ses amis, de la comtesse d'Egmont, à qui cette spirituelle satire est dédiée, en homme d'honneur il a tenu sa parole.

Entrepris en 1768 pour l'instruction du dau- ^ phin, plus tard le martyr de l'hérédité sous le nom de Louis XVI, continué et perfectionné pendant toute sa vie, achevé ou plutôt interrompu par la mort, le 30 janvier 1791 , ce livre n'a

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échappé que par le hasard à une mutilation posthume de ses manuscrits^ qui Taurait défiguré en entier et en quelque sorte anéanti. A l'approche de la révolution française, inquiet sur le sort d'un ouvrage qui ne devait voir le jour que longtemps après sa mort, Rulhière avait pris tout le soin nécessaire pour lui assurer la perpétuité qui lui était due. Selon la relation de Daunou, il en avait fait tirer plusieurs copies, pour les répartir de la manière suivante : deux ont été remises à' M, de Ray ne val, premier commis du ministère des relations extérieures, alors son ami, plus tard son adversaire passionné; deux autres aux Archives spéciales de ce ministère; enfin, une seule lui a paru suffisante aux mains de ses héritiers. Les deux premières ont probablement péri dans la tourmente de plusieurs révolutions successives, auxquelles cette famille n'a pas plus échappé que les différents régimes naufragés, ou perdus corps et biens depuis 1789. Les deux autres existaient encore en 1807, car Dauuou a pu les comparer avec celle dont il s'est servi pour faire son édition. Comme les dernières en date, elles sont aussi les plus correctes; mais elles ne vont que jusqu'au 9' livre, et ne renferment pas tous les précédents. A la demande qu.e j'en ai faite, il m'a été répondu avec toute Taménité possible ; « Que les Archives du ministère des re-

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lâtioQS extérieures n'étaient pas ouvertes pour les étrangers, » J'ai vainement cherché à décliner cette qualité d*étranger, en alléguant que depuis plus de trente ans j'étais venu en France; que j'avais payé son hospitalité par certains petits ouvrages très-bien accueillis par le public français; que je m'occupais de publier un livre éminemment français, devenu à peu près classique en France et presque couronné par l'Académie française; enfin qu'il était d'un intérêt français de le compléter... etc., etc. A tout cela, point d'autre réponse que : c< Vous êtes étranger » . On aurait craint, en me livrant ce manuscrit suranné, de divulguer les secrets d'État les plus dangereux. On ne daigna pas selilement me montrer le catalogue, où j'aurais acquis la certitude de sa présence. « J'étais étranger; » il n'y avait pas de réplique à cela, pas plus qu'au fameux « Sans dot! » de V Avare. 11 ne me restait d'autre alternative que de subir cette incommode qualification, ou de me faire naturaliser dans les vingt-quatre heures. Autre impossibilité! Trente ans passés en France ne comptent pour rien , et il m'en faudrait dix autres encore pour avoir le droit de porter la tunique citoyenne, qui m'aurait ouvert l'accès des Archives... et dix ans, aujourd'hui, c'est bien long! J'y renonçai; non sans la plus grande , douleur

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de ne pouvoir chasser celte mouche importune qui depuis trente ans ne cesse de bourdonner à mes oreilles : <c Vous êtes étranger. »

Restait donc, pour dernière ressource, le manuscrit confié aux héritiers de Rulhière, et déposé par Daunou , après avoir servi à l'impression de l'ouvrage , aux Archives nationales, rue du Paradis. Là, des circonstances inattendues, et d'anciennes relations de famille avec l'honorable et savant directeur, nous procurèrent Toccasion de le consulter. Mais ici, notre tâche devient plus ingrate; car il nous faudra rendre compte d'une petite immoralité, sans toutefois désigner le nom du coupable. Ce manuscrit, après avoir passé, vers 180«5, aux mains d'une personne inconnue, qui l'a gardé pendant toute Tannée suivante , puis du comte Ferrand , qui écrivait alors son Histoire des trois Démembrements , puis enfin de Daunou , qui l'ayant fait imprimer en 1807 Ta remis aux Archives, où il se trouve encore sous la lettre K, N*1317, porte les traces des différentes suppressions, altérations et transformations qu'il a dû subir avant d'arriver jusqu'à nous; nobles cicatrices sous lesquelles on peut à peine reconnaître le texte primitif de Rulhière, et qui l'ont réduit à l'état de palimpseste presque indéchiffrable. Après une longue et studieuse recherche, nous croyons avoir acquis la connaissance la plus

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complète possible des causes de celte profanation ; et nous pouvons donner aujourd'hui, avec tous les ménagements dusà la dignité des lettres, les résultats les plus positifs de cette étude. Voici ce que no.us avons trouvé à ce sujet dans des documents officiels. Ayant échoué danssa tentative d'acheter les Anecdotes sur la révolution de Russie en 1762, la cour de Pétersbourg a renouvelé ses offres en 1805 pour l'Histoire même de Rultiière; et cette fois , ses héritiers n'ont pas cru devoir refuser ses propositions. Le manuscrit a été remanié d'un bout àTautre; toutes les expressions trop franches et trop familières à l'adresse de la Russie ou de la maison régnante, ont été remplacées par d'autres, où la courtoisie le dispute à l'élégance du style; en voici quelques exemples, en outre des passages du même genre déjà rapportés par Daunou : les mots d'empereur et à'impéralrice ont été partout substitués à» ceux de tzar et de tzarine, généralement employés par Rulhière, même avant Catherine lï, la première qui ait pris le titre dHmpéralrice de toutes les Russies. A la page 145 du tome III (dans notre édition), a les vaisseaux conduitspar des officiers ignorants » sont devenus : c< lesvaisseaux conduits par des officiers ayant peu d^ expérience ». A la page 1 50, au lieu de « les traités achetés par l'Anglaerre de la vénalité du ministère russe », nous lisons : « accordés par

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