‹ Révolutions de Pologne (volume 2)Chapitre 111 sur 154 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

nouvelle maîtresse. Celle-ci, d'une naissance et d'un rang obscurs, confondue dans la foule des sujets, se trouvait par tous les usages de cette cour, éloignée de la société perpétuelle du prince. Avant qu'elle fût parvenue à vaincre ces usages, qu'elle se fût établie dans le palais, et qu'elle eût obtenu assez d'empire sur l'État, il y eut, si on peut hasarder cette expression, une espèce d'interrègne. Les ministres des différents départements gouvernaient le royaume sans union, sans concert entre eux. Chacun, maître absolu dans la partie d'administration qu'il conduisait, pouvait, à son gré, ou se livrer à l'amour des innovations , ou regarder comme des règles établies toutes les fautes de ses prédécesseurs ; leur naissance et leurs premiers emplois, les tenant éloignés de la société intime du roi, aucun d'eux ne parvenait à s'emparer entièrement de l'esprit d'un tel prince, tout à la fois soupçonneux et faible, se déGant encore plus de soi que des autres, joignant à l'inertie de son caractère l'habitude de la plus profonde dissimulation , et qui, désirant le bien, assez éclairé pour le distinguer souvent au premier coup-d'œil, et cependant né pour être gouverné , ne pouvait l'être que par des soins pénibles et continus. Pendant qu'il paraissait laisser entre leurs mains toute l'étendue de son autorité, et craindre même qu'on ne lui inspirât quelquefois une volonté contraire aux leurs, deux intrigues se formèrent pour gouverner les affaires à leur insu, et elles se formèrent également à l'insu l'une de l'autre. L'une avait pour confident le roi lui-même, et pour chef un prince du sang royal. T^ premier objet qu'on s'y fût proposé, était de rendre à la république de Pologne ses anciennes forces et son indépendance. Ce n'était pas qu'une politique sage et dirigée par l'intérêt réciproque des deux nations, eût amené à ce projet ; mais tout ce qui était relatif au rétablissement de la Pologne avait un grand pouvoir sur l'esprit de ce monarque,

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|)arce qu'ayant épousé une Polonaise, il avait pris dans sa jeunesse, et dès qu'il put s'occuper d'affaires, un assez vif intérêt à celles de ce pays» C'était en lui une de ces impressions d'enfance qui se perpétuent pendant toute la durée de la vie, et auxquelles on continue d'obéir indépendamment de toute réflexion. L'auteur de cette intrigue était l'héritier de ce prince de Conti autrefois inutilement élu roi de Pologne, Le souvenir de cette ancienne élection avait inspiré au nouveau prince de Conti, tlans les intervalles de ses ^ plaisirs, quelques mouvements d'une ambition semblable. Ce prince, d'un esprit élevé, d'une imagination étendue, mais i inconstant, inappliqué, ayant en horreur toute espèce de | travail, restant des mois entiers sans ouvrir les lettres qu'il \ recevait, sans signer les réponses qu'il ordonnait, incapable de suivre pendant quelques semaines un même plan de conduite, avait commencé par briguer secrètement TalliaDce de l'impératrice Elisabeth et songé à devenir tzar de Rus- i sie. Dans le même temps, formant un dessein entièrement j opposé, il avait songé à soustraire la Pologne au joug de In Russie, et s'était livré à l'ambition d'y être élu roi par les seuls suffrages de la nation polonaise. Il était parvenue faire donner par le roi son maître et son parent un ordre trèssecret au comte de Broglie, quand celui-ci avait été nommé ambassadeur de France en Pologne. C'était un des objets que cet ambassadeur s'était proposé en formant dans celte république cette grande faction, authentiquement protégée , de la France , des Suédois, des Tatars et des Turks, et , dont les trames secrètes n'avaient pas tardé a s'étendre parmi les Kosak et parmi les Hongrois. Ainsi, l'ambassade du comte de Broglie était devenue le centre d'une cor- | respondance particulière entre les ambassadeurs de France et les divers agents de cette cour dans tout l'orient et le nord de l^^uropc, et dont la connaissance était dérobée au minis-

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tre qui présidait en France au département des affaires étrangères. Il était résulté de cette première intrigue un effet remarquable. Elle ramenait sous les yeux du prince de Conti tous les rapports de cette correspondance si étendue ; il en rendait compte mystérieusement au roi son maître, il eh profitait pour préparer Fesprit de ce prince aux principales affaires qui s'agitaient ensuite dans le conseil d'État : et, soit qu'il dût réussir ou échouer dans ses vues sur le trône de Pologne, son ambition pouvant, suivant les conjonctures, changer encore une fois d'objet , il s'avançait en France vers le premier ministère.

La seconde intrigue avait pour but et pour mobile des intérêts entièrement contraires à ce rétablissement de la Pologne , et même directement opposés à toutes les anciennes alliances de la France. 11 s'agissait de faire parvenir au lit et au trénede l'empereur une petite- fille de Louis XV, née en Italie, et fille du prince de Parme. On ne croyait pouvoir y réussir que par la réconciliation et l'alliance politique de la maison de France avec la maison d'Autriche, qui, de son côté, par un autre enclialnement de vues particulières, favorisait cette mesure, et en accélérait le succès par les menées les plus artificieuses. Ceux qui conduisaient cette seconde intrigue , non moins ignorée du ministère français, avaient pour appui la maîtresse du roi. C'était la plupart des ambassadeurs de France dans le midi de l'Europe,' et surtout le confident intime de la maîtresse, celui dont elle avait commencé la fortune en l'envoyant ambassadeur à Venise. On voit quel dût être le sort de ces deux intrigues. Celle qui ayait le roi pour confident échoua ; celle qui avait employé le crédit delà maîtresse réussit. La France changea tout le système de sesidliances; et bientôt les ambassadeurs du Midi,' appuyés du crédit de eette femme, s'emparèrent en France de toute l'administration .

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Tel fut, pour le dire en passant, le principal ressort de cette grande révolution qui, en réunissant deux maisons si longtemps rivales, a terminé en Europe le plus beau siècle de | la politique, et a renversé Fancien ordre établi par les trai- ] tés de Westphalie, depuis une période de cent années ; cet ! ordre, fondé sur des principes invariables, d'après lesquels \ s'était formé comme de lui-même l'équilibre de toutes les puissances : alliance des faibles contre le plus fort pour la sûretécommune de tous les États. A cette époque commeD(;;a en Europe une nouvelle période; et d'abord, en signant son traité avec l'Autriche, la France laissa tomber de ses mains la balance de l'Allemagne, cet immortel ouvrage de ses plus \ habilesministres, secondés de ses généraux les plus illustres. ^

Au milieu de cet ébranlement universel, le comte de Broglie, invariable dans ses desseins, aussitôt qu'il fut revenu d'un premier étonuement, espéra donner plus de solidité encore à tout ce qu'il avait déjà fait en Pologne; et, se fiant à cette correspondance toujours ignorée, qui remontait jusqu'au roi son maître, comptant sur l'appui qu'elle semblait lui promettre, il se pressa de rappeler aux nouveaux ministres fran^iis quelques principes de Tancienne politique. Il leur représenta que, par une suite de cette révolution dans les alliances générales, la Pologne, exposée aux plus extrêmes périls, devait être pour la France l'objet d'une vigilance plus particulière et d'une protection plus spéciale ; que les Russes, saisissant le prétexte de marcher contre le roi de Prusse, devenu l'ennemi commun, voudraient prendre de ' force sur le territoire de cette république, les passages, les ' subsistances, les recrues, les quartiers d'hiver; que les y autoriser, ce serait livrer ce pays à tous les projets qu'ils pourraient former contre une nation divisée, faible et abandonnée; que la France, en sacrifiant ainsi son ancienne alliée, perdrait la considération dont elle jouissait en Europe,

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et la prééminence qu'elle devait être jalouse d'y conserver ; qu'il était facile de prévenir ces funestes incoûvénicnts, et de concilier les nouveaux engagements avec Tancienne et véritable politique de la France. Selon lui, cette cour s'alliant sans aucun intérêt avec les deux cours impériales, était en droit de leur imposer des conditions, de leur dicter des lois, au lieu d'en recevoir ; elle devait les forcer à laisser les Polonais se confédérer : et cette confédération ainsi appuyée, eût mis ces républicains en état de faire respecter leur neutralité et de maintenir leur indépendance. Par là, au milieu de ce changement général, il ramenait encore, et avec plus de facilité peut-être, l'exécution des desseins publics et secrets qui avaient été le vrai motif de son ambassade. Mais le nouveau ministère français ne mit aucune mesure à ses empressements de tous les genres pour complaire aux alliés de la maison d'Autriche. Un confident de la favorite, ^rnis, jeune abbé d'une figure charmante, connu par de jolis vers, parvenu par la société des femmes, présidait alors à ee Diinistère. Il se flattait d'obtenir de la Russie quelques ménagements pour les Polonais, en retour de la générosité que la France aurait de les sacrifier. Il croyait par ses conseils, régir comme un sage modérateur tous les cabinets d« l'Europe. Il se persuadait que des égards mutuels, des subtilités de morale et des déférences d'amitié, concilieraient des choses inconciliables. Tous ceux qui paraissaient fortement attachés aux andennes opinions furent traités de frondeurs dangereux, ou de pédants enthousiastes.. Le parti qui s'était formé en Pologne fut abandonné. Le comte de BrogKe, sans crédit à sa cour, malgré la confidence du roi sou maître, et bientôt embarrassé dans les misérables intrigues où le comte de Brulh sut enfin le prendre comme dans des filets, fut rappelé pour récompense de la protection constante et ferme qu'il ne cessait d'accorder aux plaintes de

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ces iufortunés. Ses successeurs eurent l'ordre de réconcilier toutes les haines, d'apaiser tous les murmures, de faire concourir tous ces républicains aux vues de la Russie et aux seuls intérêts de leur roi ; ou, pour mieux dire, Tanibassade de France en Pologne ne fut plus désormais qu'une éclatante et vaine dignité : et ce fut ainsi que la France, après avoir laissé échapper de ses mains la balance de rAllemagne, se laissa également enlever celle du Nord, qui lui avait été volontairement confiée dans les temps de sa grandeur et de sa gloire.

Malgré un tel abandon , ces correspondances qui , d'abord avaient eu pour objet le rétablissement de cette république, continuaient encore , non moins inconnues aux ministres français qu'elles l'avaient été à leurs prédécesseurs. Le soin d'entretenir secrètement un parti en Pologne en était tou- ^jours le prétexté ; mais par l'étendue qife ces correspoodances avaient prise , Louis XV se mettait à portée de surveiller son ministère : précaution qui flattait sa défiance, en même temps que sa faiblesse la rendait inutile. Mais sa maîtresse, qui s'était ingérée dans toutes les parties de l'administration, en plaçant ses créatures dans tous les grands emplois , et qui alors régnait véritablement sur la France, s'aperçut de ces entretiens mystérieux du roi avec le prince de Conti. Elle s'en inquiéta. Elle parvint bientôt à y jeter un extrême ridicule , arme si en usage dans cette cour, et redoutée du souverain même. Le roi également gouverné des deux côtés par une sorte de mauvaise honte ^ n'osait ni braver les plaisanteries de cette femme , ni refuser le prince quand celui-ci parvenait jusqu'à lui, un portefeuille entre les mains. II fallut se délivrer enfin de cette double gêne, en rendant le mystère encore plus impénétrable. Cette correspondance parut donc abandonnée ; mais le soin de l'entretenir sans travail direct avec le roi fut confié au comte de

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Broglie. Ce qui est h peine croyable dans une cour indiscrète et curieuse , où les jeunes gens et les femmes ont tant d'activité , tant dMnfluence , et se sont emparés de tous les accès, où le secret des plus grandes affaires d'Ëtat ne fut presque jamais gardé, ces correspondances, confiées à trente-deux personnes , sont demeurées secrètes pendant un espace de plus de vingt années. Elles ont échappé , jusqu'aux derniers mois de ce règne , à la connaissance des différents ministres, qui gouvernèrent ce royaume avec une autorité sans bornes , et avec une confiance de la part du prince qu'ils devaient croire sans* réserve. Mais les conseils que le comte de Broglie faisait ainsi parvenir à ce prince, étaient quelquefois directement opposés aux vues de ces ministres en apparence si puissants; et Louis , qui voulait le bien> et qu'une longue habitude de la dissipation avait rendu incapable de la moindre contention d'esprit , ne pouvant résoudre par lui-même des questions aussi épineuses, aussi compliquées que le sont la plupart des questions politiques , n'osant prendre un parti entre des desseins contraires, laissait d'un coté son ministère donner des ordres absolus, et d'un autre côté le comte de Broglie domier secrètement, au nom de l'autorité souveraine, des ordres totalement opposés. Il abandonnait à la sagacité de ceux qui recevaient ces ordres contradictoires le soin de leur conduite , et à la fortune le soin des événements. Nous trouverons donc dans tout le cours de cette histoire la politique de la France constamment dirigée par ce double principe ; et on sent d'avance combien cette contradiction perpétuelle dans la conduite d'une cour qui a une grande influence en Europe , jettera de retards , d'obstacles et d'embarras dans tous les desseins et les événements auxquels elle prendra part.

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