XXI. Caractère et conduite de Mokranowski
MokranowSki , le premier en Pologne qui eût hvonsé les projets du comte de Broglie , y restait seul dans sa confidence; mais un tel confident valait tout un parti. Ce Polonais , d'une taillé haute , d'une figure noble , élevé dans les violents exercices auxquels la force prodigieuse du roi Auguste II avait accoutumé la jeune noblesse, pouvait abattre d*un seul coup la tête d*!in taureau , ou tordre dans ses doigts une baguette de fer. Après avoir servi en France avec honneur, et en Prusse avec la faveur du roi , îl revint en Pologne ; jeune encore, et malgré son peu de fortune, il eut bientôt un grand éclat dans la république, par sa •bravoure , sa prompte connaissance des hommes, son talent pour inspirer la confiance à une multitude , et son éloquence qui consistait dans l'expression naïve des sentiments les plus élevés. On voyait en lui un mélange remarquable des vertus admirées .dans les anciennes républiques , et de cette galanterie que la société des femmes a fait naître chez les peuples modernes. Il disait un jour à de jeunes Français : M Je n'ai que deux intérêts au monde ; défendre la liberté de mon pays et perdre la mienne, v Ces deux intérêts , ou pour mieux dire , ces deux passions s'étaient enfin réunies dans un même dessein ; et en travaillant à affranchir la république de l'oppression sous laquelle elle gémissait, en espérant y placer un jour sur le trône le grand-général Braniçki , par la protection de la France , il désirait avec une ardeur égale d'en inspirer toute la reconnaissance à l'épouse de cet illustre vieillard. Donner une couronne à cette jeune femme , eût été pour lui la récompense d'avoir affranchi son pays ; et il était encore loin d'imaginer que le
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comte Poniatowski , dont elle était sœur, en serait bientôt le plus dangereux concurrent. C'était Mokranowski quecette grande faction ^ dont il était le premier auteur, avait envoyé à Versailles au commencement de la guerre , dans le même temps que la faction opposée avait envoyé à Pétersbourg le jeune comte Poniatowski.
Pendant que celui-ci formait , avec l'héritière de Tempire russe, les liaisons et les intrigues que nous avons racontées, Mokranowski éprouvait en France un destin bien différent. Persécuté par Théritière du trône , née princesse de Saxe , qui traversait avec une secrète animosité les négociations dont il était chargé , et ne négligeait rien pour le faire retenir par les ministres plus longtemps qu'il n'était nécessaire pour un refus, Mokranowski disait à cette princesse : « Ne croyez pas , Madame , servir le roi votre père en m'enchaïaant ici ; sachez qu'il y a dans mon pays vingt mille citoyens qui me ressemblent* » Heureuse cette république , si elle eût compté un plus grand nombre de pareils citoyens 1 Mais il avait, et surtout pour ses compatriotes , cette facilité d'estime qu'ont toutes les âmes généreuses. Au milieu de la guerre, sollicité plus d'une fois par le roi de Prusse de faire soulever la Pologne à Taide de quelques détachements prussiens, il refusa^ malgré son attachement pour ce prince , de tenter la délivrance et la réforme de son pays , sous l'appui d'un si dangereux protecteur. Il ne se dissimulait pas que les Polonais, sans autre moyen de défense que leur courage , avaient besoin d'un secours étranger ; mais il croyait n'en devoir attendre que de la France et des cours où son crédit dominait. L'ardeur active et opiniâtre que le comte de Broglie avait montrée pour le salut d.e la Pologne , tout ce qu'il avait déployé d'habileté , de talents et de génie en formant cette ligue de tant de nations puissantes dans ce temps-là , pour concou-
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rir au rétablissement de la république , avaient inspiré à Mokranowski , pour cet ancien ambassadeur, un attachement voisin de Fenthousiasme. Il ne doutait pas que les perpétuelles vicissitudes de la cour de France n'y portassent enfin le comte de Broglie au ministère ; et que, devenu le maître des affaires, dont presque tous les fils étaient toujours restés entre ses mains , il ne reprît aussitôt rexécution de ces mêmes projets. Ainsi , dans la juste confiance que tous deux avaient prise Fun pour l'autre y le comte de Broglie regardait Mokranowski comme devant être un jour le libérateur de la Pologne , et celui-ci regardait le comte de Broglie comme devant un jour en être le plus sûr appui.
Mais quelle que dût être en France la fortune du comte de Broglie , Mokranowski , en gémissant de l'abandon où la France laissait alors la république , se flattait dil moins que cette correspondance dont le mystère renu)ntait jusqu'au roi , ramènerait tôt ou tard les ministres français à de plus sages maximes. Dans cette attente , il s'attachait avec douleur au seul objet de prévenir actuellement dans TÉtat toute commotion violente , et de suspendre toutes les tentatives jusqu'à des temps plus favorables. Les Russes ne cessaient de lui offrir richesses et dignités; la persévérance de leurs efforts pour le corrompre , lui rendait leurs desseins de plus en plus suspects. 11 méprisait leurs menaces , dédaignait leurs promesses , et soutenait constamment son opposition à tous leurs projets. Mais si d'un côté il décoo* certait leurs mesures , s'il faisait échouer les diètes dans lesquelles l'une ou l'autre des deux factions russes aurait aisé* ment acquis la principale influence , d'un autre côté , dans cette espérance d'un secours dont il se croyait assuré , il calmait tous les mouvements d'impatiencf de ses concitoyens; il retardait d'année en année les résolutions extrêmes où les eussent entraîné l'indignation et le désespoir ; tant de
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patience étonnait dans une âme si élevée : sa conduite paraissait un tissu d'énigmes inexplicables.
Les deux factions qui dominaient dans la république, suivant , à Tenvi Tune de l'autre , une politique toute différente de la sienne , ne négligeaient aucune occasion de le détruire. Tous les gens accrédités, soit à la cour, soit dans la faction des Czartoryski , cherchaient à rendre ses intentions suspectes. Dans le temps même qu'il renonçait à toutes les grâces de la cour, à toute protection de la Russie , que son ambition unique était d'avoir un crédit dominant parmi la simple noblesse; que, sans avoir de conGdent, il était sûr de former un parti dès que la France voudrait l'appuyer : espèce de tribun du peuple toujours opposé aux hommes puissants dans la république , et qui se destinait par cette faveur populaire à devenir un jour le libérateur de la nation , ses ennemis cherchaient vaguement à le décrier et à le noircir. Ils publiaient que son noble désintéressement était le masque du plus lâche intérêt, qu'il se vendait secrètement à telle faction ou à telle autre ; et on ne peut trop admirer cette fermeté inébranlable avec laquelle il consentait à* laisser toutes ses actions environnées de cette
ombre mystérieuse, dans l'espoir d'affranchir enfin la république , et de sortir tôt ou tard de ce nuage avec tout l'éclat de la gloire ! Mais, dans l'occasion présente , les chefs des factions opposées, forcés par les mêmes craintes de chercher leur salut commun dans leur réunion , tournèrent également les yeux vers cet illustre citoyen. Lui-même , voyant la cour n'avoir plus d'autre intérêt que celui de la république, crut devoir profiter de cette réunion. Le moment prévu par les Polonais était arrivé , où la cour, privée de tout appui étranger, abandonnée , trahie , insultée par ses perfides protecteurs, réduite aux plus humbles prières , et dans ses bassesses même repoussée avec outrage , n'avait
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plus aucune autre ressource que de cliercher à réparer les fautes de deux règnes , et dans son désespoir, prenait enfin b résolution de favoriser le rétablissenient de la république. IMokranowski crut devoir saisir une conjoncture qui, depuis plus d'un siècle, ne s'était pas rencontrée en Pologne. Au milieu des plus justes craintes , il embrassa avec joie une si heureuse espérance. Désigné par un concert secret et unanime maréchal de la prochaine diète, il parcourut les provinces les plus animées pour les contenir jusqu'à cette époque , et former d'avance cette ligue de la nation entière , dont il allait devenir le véritable chef.
Mais toutes les conjonctures étaient alors bien diiïéreiites de ce qu'elles avaient été au temps où ce parti s'était ras«* semblé pour la première fois.
X^U. Dispositions des cours étrangères.
Ni la France, dî la Turquie, ni le kan de Krimée ne s'occupaient plus de la destinée des Polonais. La France avait, il est vrai, changé de ministre, et la défection' des Russes devait ramener ce royaume à son ancienne politique; mais une guerre désastreuse le réduisait aux soins de sa propre défense. Toutes ses possessions éloignées étaient envahies , ses flottes détruites , ses rivages menacés. Au milieu des calamités de la guerre , les désordres de la cour achevaient d'épuiser les ressources de l'État ; et le nouveau ministre persévérait par nécessité dans un système que son prédécesseur avait embrassé par une fatale condescendance. H abandonnait les Polonais , parce que la France n'avait plus ni assez do force pour les secourir, ni assez de considération en Europe pour les protéger. LesTatars etlesTurks, bien plus intéressés que la France à défendre celte repu»
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blique , étaient occupés d'autres desseins ; et de ce même côté d'où Ton attendait un secours plus prompt, plus puissant et plus sûr, de nouvelles alarmes vinrent, au contraire, remplir toutes ces contrées.
Krim-Gueray, kan des Tatars de Krimée, sans avoir domié aucune réponse aux sollicitations qu'il avait reloues, sortit de sa presqu'île à la tête de quatre-vingt mille hommes , s'avança en remontant la rive droite du Borysthène , parut d'abord marcher directement en Russie, revint tout à coup sur ses pas , et s'arrêta dans une position qui menaçait également la Russie, la Pologne et les possessions autrichiennes. L'incertitude de ses marches tenait à une suite d'événements et d^intrigues qui agitaient le conseil ottoman, et que nous allons exposer ici. Ce sera le dernier de ces grands éclaircissements préliminaires qui devaient entrer nécessairement dans un sujet si vaste et si compliqué ; et nous achèverons de bien connaître la situation de la Pologne , en considérant ce qu'elle devait attendre des puissances que le soin de leur propre sûreté intéressait le plus à sa conservation.
Il y avait longtemps que par Fiofraction de tous les traités, la Russie avait donné lieu aux Turks de lui déclarer la guerre ; mais cette cour perfide avait eu soin de voiler toutes ses infractions du prétexte même d'entretenir plus sûrement la paix. Après avoir échoué deux fois dans le projet d'étendre sa domination jusqu'au rivage de la mer Noire, elle semblait y avoir renoncé pour jamais, et se borner uniquement à fortifier sa frontière, aOa de prévenir, disait-elle, toute incursion des Tatars et tout sujet de qtjfêrelle entre les deux empires. Sous ce prétexte, elle avait fait construire plusieurs forteresses, de manière à gêner la communication des différents Étals du kan ; et bien instruite que les ministres turks, au lieu d'écouter les plaintes des Tatars^ ne
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songeaient qu'à jouir des douceurs de la paix, elle étendait peu à peu ses envahissements. Elle avait enfin établi des colonies et formé une province sur la rive occidentale du Borysthène, dans un terrain qui, suivant les traités, devait rester désert. Des habitants de la Serbie, attachés à la religion grecque, et d'abord réfugiés sous la domination autrichieune, attirés ensuite en Russie par Fespérance d'une plus graude liberté pour leur religion, avaient donné occasion à ce nouvel établissement. 11 avait reçu d'eux, le nom de Nouvelle-Serbie, mais il était surtout peuplé de Valaques, de Moldaves, et autres sujets chrétiens du grand -seigneur, que les Russes ^ avaient attirés de toutes les provinces ottomanes, par la né- ; gligence et peut-être par la connivence des Yoïvodes. Il était couvert par des lignes fortifiées, et d'espace en espace défendues par de véritables forteresses. Avant qu'elles fussent élevées, les Russes, pour attaquer l'empire ottoman, avaient à traverser de grandes plaines incultes, inhabitées , découvertes dans toute leur étendue, où ils étaient obligés de traîner avec eux l'artillerie, les munitions, les vivres, où leur armée se trouvait partout exposée aux incursions des Tatars. Cent lieues de déserts étaient une barrière que des troupes réglées pouvaient difficilement franchir , et où une armée défaite était inévitablement détruite. C'était là surtout qu'avaient échoué les entreprises de Pierre l®"* et du célèbre Munich. Mais depuis l'érection de ces nouvelles forteresses et le défrichement de ce désert, les Russes n'avaient plus qu'un pas à faire pour commencer les hostilités, et en cas de revers, se jeter dans un asile.
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XXiii. Ééat de V empire ottoman, et caractère du grandseigneur.
Comment les Turks avaient- ils si patiemment souffert une pareille violation des traités? Leur négligence à cet égard n'est pas le moins funeste effet de cette décadence rapide qui se faisait sentir dans toutes les parties de leur gouvernement, et dont il est aisé d'indiquer les premières causes. Depuis qu'ils ont reconnu des limites à leur empire, non par les conseils d'une sage modération, mais parce que les vicissitudes d'une longue guerre avaient enfin lassé leur courage, et surtout parce que les peuples conquis s'étant accoutumés au joug, la nation conquérante n'a plus senti la nécessité d'étendre sans cesse sa domination et sa frontière pour les enchaîner toujours davantage, tout a dégénéré dans cet empire uniquement fondé par la guerre, qui ne possède aucun des arts de la paix, où les arts militaires eux-mêmes n'ont aucune autre école que la guerre, où tout se ressent à la fois de la mollesse asiatique et de l'ignorance des âges les plus barbares. Depuis ce moment, ils se sont livrés sans retouraux délicesde leur climat, aux voluptés permises dans leur religion, et à cette vie lâche, inappliquée, sans émulation, dont il est si naturel de contracter le goût dans les harems, et dans cette société de belles esclaves toujours sédentaires et enfermées. Les progrès de cette dégénération n'ont éprouvé aucun obstacle, et se sont accélérés avec d'autant plus de vitesse, que toutes leurs constitutions étaient uniquement appropriées à la guerre, que l'expérience désarmes, l'habitude des conquêtes, cette suite de grandes et importantes affaires dans lesquelles ils s'étaient vus si longtemps engagés, avaient auparavant suppléé parmi* eux à
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toute autre ÎDStruction. Mais, dans les douceurs d'une longue paix, il n'est plus resté que tous les vices de cet affreux gouvernement. Les sultans n'ont plus eu cette école dessucces et des revers, ces leçons de h fortune, les seules qu'un sultan puisse recevoir ; et désormais abandonnés aux adorations d'une cour qui les sert dans le silence de la terreur, la suprême puissance atout dégradé en eux» Avaut ce temps, une jeunesse nombreuse et clioisie, enlevée annuellement aux peuples vaincus,, et formée sous les yeux de maîtres sévères, était une recrue perpétuelle pour les armées et pour les emplois du camp , du gouvernement et du sérail. Mais cette longue paix ayant multiplié la nation conquérante et fait cesser ce tribut imposé aux clirétiens, ce seul changement a renversé l'ancienne discipline de l'empire, dénaturé le corps des janissaires, et partout établi le relâchement des premières institutions. Dans leurs plus beaux siècles, une insatiable cupidité avait déjà infecté tous les hommes en place ; et le gouvernement avait toléré leurs concussious, soit parce que chacun d'eux enrichi de cette manière, conduisait ensuite dans les camps un cortège plus nombreux et des troupes mieux entretenues, soit parce que les confiscations ramènent tôt ou tard au trésor du sultan tout ce que les visirs, les ministres, les pachas parviennent a arracher aux peuples. Mais la paix a encore aggravé ce mal invétéré et irrémédiable. Les grands emplois ne sont plus la récompense des grands services ; tous sont donnés au hasard, au caprice, à la faveur acquise dans les emplois du sérail. Un luxe efféminé ayant succédé au luxe militaire, et s'accroissant de jour en jour, a rendu la cupidité des gens en place plus insatiable ; et ceux-ci n'ayant plus de troupes à conduire aux armées, leurs concussions ont cessé d'avoir même ce prétexte honorable.
Le petit nombre de guerres que les Turks avaient été
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forcés de soutenir depuis cinquante ans n'avaient point ra-^ nimé leur ancien esprit. Le goût de la commodité y de l'aisance et du plaisir, qui, dans les premiers temps de cette révolution avait partout prévalu sur Tantique frugalité, a bientôt dégénéré en amour de l'indolence ; et dans cet assoupissement général , le crédit des gens de loi {ulémas) n'a cessé de s'accroître. Ils sont a la fois jurisconsultes et prêtres. Le droit civil et le droit politique chez les musulmans sont une même science, parce que le Koran, leur bible, contient aussi leur code. Nous ferons ici une observation importante. Les nations chrétiennes peuvent , sans blesser leurs opinions religieuses, abandonner d'anciennes coutumes, inventer ou adopter de nouveaux arts, perfectionner ou changer leurs gouvernements et leurs lois. -- Le fondateur du christianisme a toujours vécu dans une condition privée, sans vouloir aucune autre autorité que celle de ses mœurs et de sa doctrine. — II n'en est pas ainsi des peuples dont le législateur, tout à la fois conquérant et prophète, a pour ainsi dtre fondu ensemble le gouvernement et la religion. Che% les musulmans comme chez les juifs, les lois sacrées , po<t Htiques et civiles ont formé une triple chaîne qui ne laisse, dans aucun genre , aucune liberté aux esprits. De là, cette longue persévérance dans tous leurs usages, cette horreur superstitieuse des connaissances qui manquaient aux siècles précédents , cette obstination à repousser tous les progrès que les modernes ont faits dans tous les arts ; et s'il était possible que les musulmans n'eussent éprouvé aucune décadence, et conservassent encore toute la force de leurs premières institutions, ils n'en seraient pas moins devenus inférieurs à presque toutes les nations européennes. Tous les emplois de ces prêtres jurisconsultes dépendent, il est vrai, de la volonté du sultan, et d'un mot il peut les élever ou les déposer \ mais, eux seuls, en leur qualité d'interprètes des li-
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vres sacrés, sont toujours les suprêmes arbitres de la pai\ ou de la guerre. Eux seuls, en déclarant la guerre légitime ou injuste , promettent ou refusent à ceux qui sont toujours prêts à s'y dévouer, la couronne du martyre. Leur autorité, moins grande dans le tumulte des armes, veillait donc soigneusement à entretenir la paix, et la paix servait a entretenir et accroître leur autorité.
Quant aux grands visirs, ils se succédaient rapidement dans cette première diguité de Fempire ; et ceux même qui exerçaient pendant quelques mois le pouvoir suprême que leur confiait un maître voluptueux, avare et cuel, se contentaient d'être parvenus à ce pouvoir, ne voyaient plus rien au-dessus de leur fortune, et n'avaient aucun avantage à attendre pour eux-mêmes dans le succès d'une guerre dont le moindre revers aurait pu accélérer leur chute et exposer leur tête. La plupart arrivaient au gouvernement, dépourvus des connaissances les plus simples, sans avoir même aucune notion de géographie, sans connaître leurs frontières. Si quelque hasard y portait des hommes plus instruits, et dont le caractère et les talents éprouvés dans quelque gouvernement de province faisaient craindre une administration intègre et vigilante, ils avaient le plus souvent perdu^ par les intrigues du sérail , tout crédit sur l'esprit du grand-seigneur, dans l'intervalle de leur nomination à leur arrivée. Ils entraient en place dans un état de défaveur; et l'attente prochaine de leur disgrâce ne leur permettait ni de s'occuper des intérêts de l'empire , ni de former des entreprises qu'ils n'auraient pu se promettre d'exécuter.
Cependant il s'en fallait bien que cette nation, renommée encore de nos jours par l'intrépidité personnelle, par la fidélité aux engagements, par beaucoup de vertus qui tiennent à la morale de sa religion, s'aperçût elle-même de sa dégénération. Le spectacle de tant de peuples conquis,
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mêlés avec elle dans ses villes, dans ses campagnes^ dans sa capitale mênie , et qui tremblent encore à la seule vue d'un turban, lui donnait une perpétuelle habitude de supériorité, et nourrissait en elle une présomption barbare. Mais Tétat où nous la voyons tombée est une nouvelle preuve de cette maxime déjà connue, « que toute nation sans lumières, lorsqu'elle cesse d'être ou sauvage , ou fanatique, ou féroce, est une nation avilie, et qui, à moins d'un miracle de la fortune^ ne tardera pas à être subjuguée. »
Ce miracle serait peut-être arrivé dans Tannée 1764. L'ambassadeur de France et le kan des Tatars étaient parvenus, à force de soins et d'intrigues, à réveiller l'attention du sultan et de son visir sur les entreprises des Russes. C'était le temps où ces grandes intrigues, conduites p9r le comte de Broglie, étaient dans leur première activité. Un cri de guerre s'éleva aussitôt dans tout l'empire. La milice et le peuple parurent s'ennuyer du repos. Les plus sages demandaient la guerre, comme un remède violent mais nécessaire, pour remettre quelque ordre danâ l'État, ramener les anciennes mœurs, purger l'empire des brigands qui en infestaient les provinces, et rétablir, disaient-ils, la circulation tarie par les trésors que les confiscations avaient accumulés dans le sérail. Mais alors le sultan cessa de vivre, et sa mort entraîna la destitution de son visir. Les Russes, à qui leurs menaces en avaient imposé, et qui avaient suspendu les travaux de la nouvelle Serbie et promis la démolition des forteresses, profitèrent en bâte de ce double événemcoit, pour achever de les mettre en défense.
Un nouveau sultan, qui régna deux années, changea huit fois de visir ; la politique de la France changea aussi dans cet intervalle. Ses ministres prirent soin d'assoupir les alarmes qu'ils avaient fait naître. A cette même époque, un horrible incendie détruisit les deux tiers de Constantinople. Quatre-
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vingt mille habitatioDS furent réduites en cendres ; et entre autres édifices, tout ie magasin des tentes de Farmée. La désolation et la licence qui suivirent cette effroyable calamité laissaient tout à craindre pour la sûreté du sultan. L'ordre ne fut remis dans Constantinople que par la multitude des supplices ; et par là, toute cette fermentation excitée contre les Russes à la fin du dernier règne fut entièrement dissipée. Dans ces conjonctures, Mustapha reçut Tempire ; prince plus digne de régner que ses prédécesseurs, et que nous verrons, engagé dans une guerre trop tardive , en soutenir les adversités avec un génie constant et ferme. Il était fils du malheureux Ahmet, détrôné en 1730; et depuis cette époque jusqu'au jour où lui-même fut placé sur le trône , âgé de quarante-deux ans, il avait toujours vécu enfermé, et n'avait pas même vu les rues de Constantinople. Oserons-nous le dire? l'indulgence que les sultans ont eue depuis un siècle de ne point étrangler leurs neveux et leurs frères doit être comptée parmi les causes qui ont entraîné la décadence de cet empire ; parce que cette indulgence, accompagnée de beaucoup de précautions contre eux, s'est restreinte à leur laisser seulement la vie : on les renferme dans les lieux les plus retirés du sérail, sans autre société que des femmes esclaves, sans autre instituteur qu'un interprète du Koran ; de sorte qu'on a vu trop souvent passer de la prison au pouvoir suprême des princes vieillis dans une longue enfance, et incapables même de choisir ceux à qui ils doivent abandonner leur sceptre. Mustapha avait été ainsi détenu pendant vingt-sept ans. La mélancolie et la sévérité étaient peintes sur son visage pâle et livide; austère dans ses mœurs^ rigide observateur de tous les préceptes de sa loi, la retraite avait nourri en lui la superstition , et ses longues infortunes lui avaient inspiré une excessive défiance. Mais on reconnut bientôt que, si cette longue détention n'eût pas émoussé les grandes qua-
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lités qu'il avait reçues de la nature, c'eût été un des plus grands princes qui aient occupé le trône ottoman. Les délices de son sérail i^'amollirent point son caracrère ; le faible qu'il eut toujours pour les médecins et les astrologues n'alla jamais jusqu'à leur laisser prendre sur lui un véritable ascendant ; et ses visirs ne furent que ses ministres. Économe jusqu'à l'avarice dans le cours ordinaire de la vie, il savait au besoin consacrer ses trésors à l'utilité publique. Attaché à remettre l'ordre dans toutes les parties de son empire, il crut nécessaire de douter par de grands exemples de sévérité ; et veillant avec une rigueur implacable à l'exécution des lois somptuaires entièrement oubliées sous les derniers règnes, il fit un jour égorger sous ses yeux un juif dont le vêtement ne lui parut pas assez modeste, et une autre fois un arménien dont la chaussure n'était pas celle qu'il aurait dû avoir ; sévérité qui tient aux principes de ce gouvernement oii toutes les fautes portant le même caractère de désobéissance, semblent égales entre elles : et plusieurs des anciens sultans ont exercé une pareille rigueur pour une faute semblable. Quand il se promenait sans appareil dans les rues de Constantinople , suivi seulement du grand-visir et du bourreau, la terreur régnait dans la ville; les boutiques se fermaient; on fuyait de toutes parts sa rencontre. Il souhaitait la guerre par haine du nom chrétien, et par l'ambition d'acquérir ces titres d'honneur que les musulmans accordent aux empereurs victorieux. Il frémissait de douleur et de rage en songeant aux pertes que l'empire ottoman avait faites dans des guerres malheureuses. Les seuls amusements qui lui plussent étaient ceux qui ont quelque rapport à la guerre ; quoique la vue d'une troupe armée lui causât toujours quelque saisissement en lui rappelant le souvenir du détrônement de son père , il cherchait dans ses jeux mêmes à vaincre cette terreur. Mustapha , en
inoDtaDt sur le trooe, porta des yeux attentifs sur les dangers qui menaçaient son empire. Il donna des ordres pour j approvisionner les places frontières ; les fonderies furent remises en activité , les tentes réparées. Les chemins et les ' ponts, qui dans tout Tempire étaient négligés ou détruits , | furent presque partout rétablis. Mais quelle que fût la cons- ^ tance de son caractère et la rectitude de ses intentions^ aussi peu instruit quMl Tétait au sortir d'une bngue capti- < vite, comment aurait-il pu soupçonner toute retendue des [ maux qu'il avait à réparer? 11 ne se dissimula pas sa propre | insuffisance ; et quoiqu'il voulût régner par lui-même, tout ( voir, tout entendre, tout décider, il sentit en passant tout à i coup de l'ignorance absolue des affaires à l'administration ^ d'un vaste empire, qu'il avait besoin d'emprunter des lumières. Le visir qui se trouva en place à son avènement, | vieillard doux, paisible, insinuant, profita de cette disposi- 1 tion du sultan pour se rendre nécessaire ; il employa beaucoup d'art à faire prévaloir ses intentions pacifiques sur les inclinations guerrières de son maître; n'appelant aux grands emplois que des gens modérés , dispersant dans les gouvernements de l'Asie ceux qui auraient flatté le goût du sultan pour la guerre , assez adroit pour flatter lui-même ce penchant : mais cherchant à effrayer Téconomie de l'empereur par les dépenses énormes que les seuls préparatifs occasionnaient, et quand il le fallait, faisant parler contre la volonté du prince le divan et l'uléma. Les événeoiients secondèrent la politique de ce vieillard. Une foule de désordres intérieurs détournèrent le sultan de ses desseins contre les puissances chrétiennes ; et non-seulement les Russes achevèrent paisiblement toutes les forteresses de la nouvelle Serbie, mais' dans quelques endroits, ils avancèrent leurs retranchements encore plus près des frontières ottomanes. Ce fut aussi pendant ce même temps que leurs armées s*établirent sans
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aucune opposition de la part des Turks, dans les villes et les provinces polonaises.
Les Tatars, plus voisins de la nouvelle Serbie, qui pouvaient même en réclamer tout le territoire, et dont cette ligne de forteresses gênait les communications et resserrait les pâturages, avaient, dès son premier établissement, demandé Taveu du grand seigneur pour y faire une irruption, en brûler les villages, en disperser les habitants, et n'y plus laisser, comme auparavant, qu'un immense désert. Mais, depuis raffaiblissement des mœurs ottomanes, les ministres turks s'efforçaient de détruire également chez cette nation tout esprit militaire, et de réduire ces Tatars, tout à la fois belliqueux et pasteurs, à Tunique soin de garder leurs troupeaux.
Ce n'est pas ici le lieu de raconter les dépositions successives de plusieurs kans, occasionnées d*abord par le changement survenu dans la politique ottomane, au moment où la guerre entre les deux empires paraissait résolue, et ensuite par la crainte que les perpétuelles inquiétudes de ces princes sur les entreprises des Russes ne suscitassent une guerre que le divan s'efforçait d'éviter. Mais bientôt le roi de Prusse, attaqué par une ligue formidable, chercha à susciter les Turks contre ses ennemis. Il reprit le fil de ces mêmes négociations suivies, il y avait peu d'années, avec tant d'activité et de succès par le comte de Broglie, et dont ce prince avait été confident. Il commença par favoriser chez les Tatars une révolte contre leur kan, vieillard timide et pacifique ; révolte dans laquelle ces peuples se donnèrent euxmêmes pour souverain un jeune prince dont les grandes qualités et les inclinations belliqueuses s'étaient concilié l'amour de ces peuples.
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