‹ Révolutions de Pologne (volume 2)Chapitre 128 sur 154 · XI. Déclaration de la izarine · texte numérisé non relu

XI. Déclaration de la izarine

A peine la santé du roi laissa-t-«lle entrevoir que l'assemblée du sénat ne tarderait pas a être convoquée, que l'ambassadeur Keyserling publia, pour en imposer à cette assemblée, une déclaration altière et menaçante. L'impératrice commençait par s'y attribuer l'honneur d'avoir fait cesser la guerre en> Europe ; soit qu'elle se fît véritablement une gloire de la perfldie avec laquelle celte cour avait posé les armes la première, après avoir abandonné tour à tour les deux partis ; soit plutôt que cette déclaration eût été composée par un de ces vils écrivains chargés ordinairement de la rédaction de ces sortes d'écrits, et qui ont la détestable coutume de mettre dans la bouche même des princes les flatteries qu'ils leur adressent. Ensuite, elle y demandait une satisfaction authentique de ce mémoire signé par le ministère polonais, oii on avait affecté de rappeler les malheursdTvan; ce qu'elle faisait entendre, en se bornant à dire qu'on s'y était mis au-dessus des égards usités entre les souverains. Elle

372 BBYOLUVIORS DB POLOGNE.

dounaît ordre à tout ce qui restait de troupes russes en Pologne, sous le prétexte d*j garder un magasin, d'y rester désormais de Tive force. Elle ajoutait : « Que la Kourlande avait été de tout temps r^ardée comme une barrière, qu'elle ne faisait rien dans ce duché qu'en vertu du droit de voisinage reconnu, selon elle, par tous les peuples; que ses vues étaient de maintenir inviolablement les droits et les prérogatives du corps entier de la république ; mais que surtout elle accorderait sa protection à ceux qui, s'étant distingués dans raffaire de Kourlande pour la défense des lois fondamentales de leur patrie, étaient devenus la victime de leur zèle et éprouvaient une injuste persécution ». En même temps qu'on publiait cette déclaration, des bruits vagues, mais répandus à dessein, annonçaient la prochaine invasion d'une armée russe.

XI f. Convocation du sénat.

Au jour assigné pour l'assemblée du sénat, le roi, toujours languissant et malade, se fit porter sur son trône. On avait remis d'avance à tous les sénateurs une note pour les prévenir que le roi étant au moment de son départ pour ses États héréditaires, les consulterait d'abord sur les mesures les plus propres à conserver la tranquillité publique, si menacée pendant son absence ; s'econdement, sur les moyens à prendre pour maintenir le prince son fils en possession de la Kourlande ; et troisièmement enfin, sur ce qu'il fallait faire pour procurer à la noblesse les indemnités qui lui étaient dues, en réparation des désordres commis par l'armée russe, et pour obtenir la sortie de ce qui restait encore de ces troupes en Pologne. Ainsi eette cour qui, pendant trente années, n'avait donné les grands emplois qu'à des gens fa>-

LIVBB V. 273

blés, et dont l'incapacité ne produisit aucune opposition à ses desseins, venait dans ce sénat qu'elle avait volontairement affaibli, chercher de généreux citoyens et des sentiments courageux ; exemple mémorable pour la plupart des souverains qui pensent affermir leur autorité en énervant leur nation ! Mais si nous jetons les yeux sur cette assemblée, nous verrons avec étounement que malgré trente années de mauvais choix, malgré cette longue et trompeuse tranquillité qui avait laissé dans toutes les grandes charges des hommes vieillis dans le luxe et dans toutes les commodités de la vie, la Pologne avait encore un sénat ; tant la liberté, même dans ses abus, peut encore former de grandes âmes, tant elle soutient encore longtemps les hommes contre le manège des cours , contre tous les maux du luxe et de la corruption des mœurs! Heureuse cette répu|)lique, si la crainte des armes étrangères avait pu, au milieu de ses divisions, y devenir, comme chez les anciens Romains, le nœud de la concorde intérieure!

Un grand nombre de sénateurs opinèrent qu'il fallait repousser la force par la force, et faire le procès à quiconque avait cherché une protection défendue par les lois. Quelquesuns prétendirent : « Que Biren n'avait jamaisété ducde Kourlande, soit parce qu'aucune des formalités nécessaires n'avait été observée à son égard, soit parce que la Kourlande, État composé uniquement de noblesse, ne pouvait avoir un roturier pour duc, ni le roi de Pologne lui en accorder l'investiture. La plupart soutinrent qu'en lui supposant quelques droits réels, il les avait perdus, parée qu'il avait manqué à toutes les conditions auxquelles il avait obtenu ce fief; que le possesseur perd tousses droits, s'il ne remplit pas les conditions auxquelles il possède, et que s'il est destitué par cette raison, il n'a point de replacement à prétendre ». Une nouvelle force fut encore ajoutée à cette opinion par l'évéque de

274 BETOLUTIONS DE POLOGNE.

de Krakovie, Gaétan Soltyk, d'une ancienne mais<Ni^ dont les Soltikoff de Russie se vantent d'être issus. Cétait uo homme fier, croyant, disait-on, honorer la religion quand H en remplissait les fonctions publiques. Mais cette fierté était soutenue par un génie véritablement élevé , une singulière sagacité dans les affaires^ et une étonnante force d'âme. Après avoir balancé les droits réciproques des deux concurrents, il dit, au sujet de Biren : • Que la mort naturelle dépouille les hommes de tous les privilèges, mais que la mort civile les en dégrade ; qu'un prince peut délivrer de la prison et faire grâce du supplice, mais que rendre l'honneur après la conviction d'un crime n'est pas au pouvoir d'un despote ; et que, quand même, dans les pays soumis au despotisme, le prince pourrait s'arroger un pareil droit, arracher les coupables à l'infiimie , et leur rendre l'honneur avec leurs dignités, il n'est pas en lui , quelque puissant que soit son empire, d'étendre une si étrange prérogative à d'autres États que le sien , et de faire passer de la prison sur un trône étranger un homme flétri, et privé par une condamnation de tous les droits de citoyen ».

Quelques-uns opposaient à la fermeté de ces opinions la faiblesse de la république, dont tous les maux fureiit déve» loppés avec éloquence. Les grands-<généraux se plaignirent des armées, les grands-trésoriers du trésor; et plusieurs en conclurent qu'il ne fallait point irriter la Russie , puisqu'on n'avait aucun moyen de lui résister. Toutefois, les opinions favorables au duc Charles prévalaient sans beaucoup d'opposition, quand le prince Michel Czartoryski, grand-chancelier deLithuanie, placé au rang assigné à cette dignité, dufc enfin prendre la parole. Aussitôt que son nom eut été prononcé, un profond silence régna dans le sénat, et chacun parut plus attentif. « L'amour-propre ne me séduit pas assez, dit-il, eu s'adressant au roi, pour me faire sentir quelque sa-

LIVBË V. 275

tisfactioD d^avoir prévu et annoncé les chagrins qu'éprouve avyourd'hui le cœur paternel de votre majesté ; je les partage en sqjet fidèle, mais cette fidélité même me force à vous re- I»résenter que du moment où vous eûtes prêté Toreille à de pernicieuses Ûatteries, ces mortifications devinrent inévitables et qu'elles devaient troubler tôt ou tard Theureuse tranquillité de votre règne. Comment les auteurs de ces funestes conseils n'ont-ils pas vu qu'ils allaient soumettre la destinée du prince votre fils aux vicissitudes d'une cour étrangère, et à tous les caprices delà fortune ? » Après ce début, il rappela ies premiers mots qu'il avait dits au sénat en 1758, aux premières propositions de cette affaire. 11 discuta avec beaueoup d'adresse les défauts de forme que Ton reprochait au diplôme et à l'investiture du duc Biren. Il le justifia de n'avoir rendu hommage que par plénipotentiaire, en rapportait la dispense qu'il avait obtenue de le rendre en personne, parce que sa présence en Russie était alors nécessaire aux intérêts du roi. En parlant ensuite de l'établissement du duc CliarleSf il ajouta : « Le texte même de ces nouveaux diplômes prouve que votre majesté a toujours reconnu comme légitimes les droits du duc Biren et de sa maison ; il en résuite que sa liberté doit lui en rendre la jouissance, et que le fragile établissement du prince votre fils en Kourlande fut fondé sur le sable et la glace, par des ministres imprudents qui n'avaient considéré ni les dangers de cette usurpation, ni les défauts de cette investiture. On ne cesise de répéter que la cour de Russie s'ingère illicitement dans une affaire intérieure de la république. Que répond à cela Tambassadeur de Russie? Qu'il importe à sa cour, plus qu'à toute autre, que nos lois, notre forme de gouveriiement, et par conséquent l'indispensable concours de l'ordre équestre aux actes de la souverainté, soient entièrement conservés en Pologne. Je ne puis, Sire, vous conseiller d'accumuler les

276 BÉVOLUTIÛNS DE POLOGNE.

embarras de cette affaire. Quelles seraient les suites de votre résistance? De plus grands déplaisirs pour le cœur paternel de votre majesté, et des périls pour l'État, qui est sans défense. Daignez donc sacrifier aux véritables intérêts de la patrie un dangereux intérêt de famille. Daignez, en maintenant le duc Biren dans son duché, confirmer vousmême vos propres bienfaits. Quant à moi, en inettant à vos pieds mon avis que mon devoir a dicté, que Tanimosité n*a point aigri, le ciel m'est témoin que je veux être un fidèle ministre de mon roi et de ma patrie ».

Des soixante sénateurs qui composaient cette assemblée, après sept jours de délibérations consécutives, douze s'absentèrent; tous les autres reconnurent le prince Charles pour duc légitime de Kourlande , décidèrent qu'on instruirait un procès criminel contre Biren et ses complices , enjoignirent aux deux sénateurs députés auprès du prince Charles pour l'aider de leurs conseils, d'y demeurer au nom du sénat, constituèrent ministre public auprès de la tzarine, au sujet de cette affaire, ce gentilhomme déjà député par le roi à cette princesse, reconnurent la nécessité de convoquer une diète extraordinaire dans le temps et le lieu du royaume que le roi jugerait à propos, et confièrent expressément au primat et aux deux grands-généraux de Pologne et de Lithuanie le soin de veiller pendant la prochaine absence du roi, à la sûreté du royaume.

, Quelques Polonais avaient espéré que des résolutions si fermes inspireraient a^i roi le courage dont il avaitbesoin pour résister constamment à la Russie, et pour se servir dans cette vue de tout le crédit que la cour exerce toujours sur la nation. Us se flattaient d'avoir enfin trouvé cette occasion si désirée, et que la fortune , depuis près de cent années,- n'avait pas offerte aux Polonais, l'occasion de réunir véritablement le roi à la république. Mais telle n'avait pas été

Page 1