XIII. Origine de la puissance du prince Radzivill
Dans le même temps ^ les Czartoryski, si empressés à servir le ressentiment de Timpératrice contre le duc Charles, ne doutaient pas qu'elle n'employât sa puissance à seconder Texéculion de leurs desseins. La convalescence du roi avait rendu à leur ambition toute son impatience. On avait élu , en Lithuanie , les membres du tribimal souverain de cette province , sans qu'ils fussent parvenus , malgré tous leurs efforts, a influer sur le choix des nouveaux juges. Un nouvel affront, survenu tout récemment, enflamma encore leur dépit; et ce second échec, s'il n'était pas réparé, était d'autant plus capable de renverser entièrement leur crédit dans la nation, que les conjonctures actuelles étaient les plus favorables qu'ils pussent espérer, celles même qu'ils avaient attendues depuis quelques années et dont ils avaient toujours menacé leurs concitoyens.
Il n'est pas besoin de dire que chaque faction cherchait toujours à composer à son choix ces cours de justice, afin de se rendre maîtresse , par le jugement des procès civils
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et crimiaels , de la vie , de la fortune et de Thoiineur de eliaque citoyen. I^ies biens des familles les plus riches étant si embarrassés qu'elles ont la plupart beaucoup d'affaires à ces tribunaux, ceux qui eu dictent les jugements acquièrent dans la nation un crédit plus étendu que ceux-niémes par qui on obtient les grâces de la cour; et c'est le moyeo dont les citoyens populaires et les familles en disgrâce se sont toujours prévalu pour contrebalancer la puissance des ministres et des favoris. Depuis que les Gzartoryski avaient rompu avec la cour, et qu'ils avaient tenté d'acquérir cette nouvelle autorité dans les provinces, la formation des tribunaux avait toujours été, surtout en Lithuanie , une occasion de sanglantes querelles ; et souvent ils étaient parvenus à former le tribunal à leur gré. Mais cette fois , dans la plupart des diétines, pour l'élection des nouveaux juges^le parti de la cour s'était trouvé si nombreux , qu'il avait emporté sur eux tout l'avantage. Il restait à examiner la légitimité des élections, et cet examen devait être fait par le jeune prince Radzivill, nouvellement revêtu malgré eux du palatinat de Vilno, première dignité de la province. C'est ce même priuce Radzivill qui , si animé contre eux , avait proposé, au commencement de la dernière diète , d'y faire massacrer tous leurs partisans. Ils avaient donc à craindre de voir exclure du tribunal un petit nombre de leurs amis élus dans quelques districts, et de voir ensuite pendant quinze mois ( c'est la durée ordinaire de ces tribunaux), tous ceux qui leur étaient attachés , et qu'on pourrait y traduire poursuivis, condamnés, ruinés; ou, par cette crainte, abandonner leur faction et se donner à l'autre parti. La cour, en effet, avait acquis dans le prince Radzivill un défenseur très-puissant et très-redoutable. C'était, dans l'Europe entière, le seul qui restât encore de ces grands seigneurs si reuommés dans l'histoire des siècles derniers, et
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véritablement égaux à la plupart des souverains de ces temps-là. 11 possédait duq millions de revenus , plusieurs forteresses, et entretenait près de six mille soldats. On sait que ces fortunes exorbitantes s'étaient formées dans les autres pays, à la faveur du gouvementent féodal ; on demandera sans doute , comment il s'en était formé de semblables en Pologne, où la féodalité ne s'est point introduite. Il est nécessaire de résoudre cette question, et ce court éclaircissement achèvera de porter le plus grand jour sur la situation de cette république.
Quand la Lithuanie presque toute sauvage reçut toIodtairement, il y a quatre siècles, les lois, la religion et les mœurs polonaises, et s'associa au ménoe gouvernement^ quelques maisons , telles que les Czartoryski, les Radzivill, les Oginski , portaient de temps immorial les titres de princes ou de comtes ; et quoique ces distinctions fussent contraires à un gouvernement fondé sur Tégalité absolue de toute la noblesse , ces titres furent cependant conservés à ce petit nombre de maisons lithuaniennes, avec la restriction qu'elles ne pourraient en inférer aucune espèce de prérogative ; mais la force des plus sages lois subsiste moins que ceUe des passions les plus frivoles. Les moeurs publiques ont toujours ramené^ il est vrai, ces maisons ainsi distinguées, à l'égalité générale; et toutefois ces titres devinrent^ dans la république^ la source d'une émulation dangereuse. On peut remarquer même qu'il s'établit plus d'ambition , plus d'animosité , plus de haines entre les maisons lithuaniennes , et que leurs rivalités ont souvent été l'occasion des troubles de rÉtat. Dans la suite, quelques maisons , et entre autres celle des princes Radzivill, obtinrent, contre l'usage général des Polonais, le droit de faire une substitution de leurs biens d'alné en aîné; et le chef des Radzivill était devenu , par cette substitution déjà ancienne , le plus riche particu-
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lier non-seulemeDt de la Pologoeet de la Lithuanie, mais de quelque pays que ce fût. Ajoutons encore, pour bien faire connaître tous les fondements d'une telle pûissaDce , que la coutume où sont les Polonais d'engager leurs terres pour des emprunts est la source de presque tous les procès entre eux; que ces procès dégénèrent souvent en petites guerres , parce quil faut exécuter les jugements des tribunaux à main armée; et que, quand le possesseur d*un château peut résister à trois attaques , l'affaire demeure suspendue jusqu'à ce que Tautorité et les forces de la république interviennent. La fortune des Radzivill était, malgré son immensité, dans un extrême désordre ; leurs terres ne pouvant être vendues, à cause de la substitution perpétuelle, servaient d'hypothèques et de gages à de fréquents emprunts; et la nécessité de soutenir souvent des guerres particulières, soit pour retirer leurs châteaux engagés , soit pour défendre ceux qui étaient entre leurs mains , avait toujours d)ligé cette maison à entretenir une armée , ou du moins de fortes garnisons dans ces places. Il résultait encore de ces usages remarquables, qu'elle s'était attaché un très-grand nombre de clients, parce qu'une multitude de gentilshonmics tenant d'elle des terres considérables pour de vieilles créances que l'augmentation progressive de l'argent avait rendues très-modiques , elle privait de cet avantage ceux dont elle avait à se plaindre, et en laissait jouir au contraire ceux qui se dévouaient à ses intérêts. C'était ainsi que dans le sein d'une république , où tous les nobles sont égaux, cette maison avait acquis autrefois et conservait tant de richesses, de considération et de puissance.
Mais par une fatalité qui semble , dans tous les siècles , s'être attachée à la perpétuité d'une grande fortune , depuis longtemps les Radzivill étaient dégénérés; à peine reconnaissait-on en eux quelques traces des qualités pcrsoimelles