LIVRE V
qui avaient illustré leurs ancêtres. I^e jeune Radziviil , que rimbécillité de son père avait fait élever comme dans les temps barbares, n^était presque jamais sorti des forêts de la Lithuanie. Étranger à tous les arts , à toute politesse , il avait une confiance féroce dans sa force corporelle, dans le nombre de ses amis, dans la valeur de ses soldats , et surtout dans la droiture de ses intentions; car un sentiment de justice et de grandeur le conduisait dans sa férocité; et il avait, quoique sans esprit, un sens droit, quand la passion du vin n'en obscurcissait pas la lueur. Presque toute la jeune noblesse de Lithuanie lui composait une cour, qui , à son exemple, s'abandonnait à une licence effrénée. Ces jeunes déb^auchés , toujours prêts pour attaquer ou se défendre , armés de larges sabres , vêtus de peaux d'élan ou d'épaisses fourrures, moins pour se garantir du froid rigoureux de ces contrées que pour s'en former des espèces de cuirasses , toujours coiffés de grands honnets que recouvraient des lames de fer, parcouraient la Lithuanie et y répandaient l'épouvante. Troupe qui semblait digue du pays où la nature conserve en toute saison un air agreste et sauvage, où les forêts sont immenses , où les marais ne sont point desséchés, où les rivières sont encore embarrassées de roseaux et de rochers. On les accusait d'avoir quelquefois, dans leurs débauches, outragé les femmes lea plus qualiQées, et commis des extravagances de brigands, et des crimes follement barbares. Les gens modérés les nommaient les RadzivUliens, lueurs ennemis leur donnaient le nom détesté de Haydamaki : c'est le nom des brigands qui. infestent oette frontière.
' Un grand nombre de gens de la provioce s'attachaient cependant à la fortune de ce jeune primée, dans l'espérance que ses bonnes qualités réprimeraient ses vices , que les affaires le formeraient, que ses richesses et ses forces seraient un jour
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employées à défeBdre la liberté publique. Lui-méoie reconnaissait tous les défauts de sa mauvaise éducation , sentait vivement ce qu'il devait à son nom et à sa patrie , cherchait les bons conseils ; et ses procédés généreux au milieu même des erreurs et des fautes où les désordres de son pays Tentraînèrent, la grandeur de ses entreprises, sa constance dans ses revers et dans sa ruine , ses ressources pour s^en relever, ont fait justement regretter qu'une éducation meilleure n*eût pas cultivé un esprit naturellement droit et des sentiments si courageux et si nobles. Mais ce qui avait encouragé la cour à donner au jeune Radzivill la première dignité de la province, c'était uniquement sa puissance, l'inimitié déclarée des Czartoryski contre lui, et sa fermeté opiniâtre; car, quelque parti qu'eût pris cet homme^ on était sâr qull n Vait ni assez de faiblesse ni assez de raison pour en changer. Il revenait pour la première fois à Vilna, capitale de la Lithuanie, se faire reconnaître en sa nouvelle dignité, et y présider à l'établissement du tribunal, après l'examen de la légitimité des élections. Une grande foule de noblesse l'accompagnait, par honneur, par zèle , par intérêt, par esprit de faction ; et il était suivi d'un corps de troupes considérable et d'une nombreuse artillerie.
Dans la même province, le parti des Czartoryski, moins nombreux, était composé de gens plus habiles. La longue faveur dont ils avaient joui à la cour, et les séjours fréquents que leurs partisans y étaient venu faire à leur suite , avaient donné h ceux-ci plus de politesse dans les mœurs, plus d'expérience dans la conduite des affaires, plus de dextérité dans les intrigues. Ces princes avaient fait épouser à leurs enfants les plus riches héritières de ce pays. Ils avaient, pendant cette longue faveur, placé leurs partisans dans les principaux emplois. L'armée et le trésor de cette province étaient à leur disposition; et l'évêque de Vilno, qui iouissait
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encore dans ee temps-^à d'une considération assez grande^ parce qu'un avancement prématuré semblait l'annoncer avantageusement au public, employait pour eux, en cette occasion, l'autorité spirituelle et la terreur des excommunications. Tous les jeunes chefs de ce parti accoururent dans cette ville avec leurs troupes; et parmi eux on distinguait surtout le comte Poniatowski. Ses oncles lui abandonnaient la conduite de cette afl^ire, espérant que la faction opposée redouterait en lui toute la puissance de l'empire russe ; et il est à remarquer que, dans sa propre faction, au milieu de cette affluence de grands seigneurs si accrédités et si riches, ce jeune homme, sans fortune et sans cortège, prenait partout le premier rang, partout on lui cédait l'autorité décisive : tant la seule faveur de Catherine inspirait déjà de considération et de déférence ! Le dessein général de cette faction était de former, sous le prétexte de s'opposer aux violences de Radzivill, cette confédération, objet de tous leurs voeux. Toutefois, on voyait sous les ordres de ce prince des forces trop redoutables; et les partisans des Czartoryski n'osaient se confédérer en présence de troupes plus nombreuses, d'un corps de noblesse plus considérable , et qui se confédérant aussitôt, aurait commencé la guerre civile avec trop d'avantage.