XXV. Anarchie de la Pologne sous ce règne
Le roi préférait le séjour de Dresde à celui de Varsovie, parce que les forêts de son électoral étaient plus agréables pour la chasse que les forêts de son royaume ; et parce qu'étant ennemi de toute représentation^ il n'était point obligé de tenir une cour à Dresde, comme toutes les coutumes polonaises l'y contraignaient à Varsovie. C'était en Saxe qu'il entretenait à grands frais des troupes de danseurs français, et de chanteurs italiens, et qu'il se ruinait en folles prodigalités. Mais le ministère polonais ne pouvant avoir d'activité que par la présencedu roi, la diète et leconseil du sénat ne pouvant s'assembler que sur une convocation du roi, ses longues absences lais-
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salent la répubHque dans une entière inaetîon. La loi qui oblige de convoquer une diète tous tes deux ans le rappelait à cette époque ; il désirait passionén>ent que ces assemblées eussent une heureuse issue , parce qu'il en eût regardé le succès comme une preuve de confiance que les Polonais lui eussent donnée. Mais après quelques sessions tumultueuses , il se trouvait toujours quelque nonce dont l'opposition obligeait la diète à se dissoudre ; et le roi , accoutumé à ce malheur, paraissait aisément consolé- quand ^ la saison était favorable pour retourner en Saxe. Pendant trente années que dura ce règne, la nation s*assembla toujours vainement ; et presque toujours les prétextes les plus frivoles suffirent pour]ces ruptures. Le roi de Prusse a raconté qu'un jour,, cherchant à faire rompre une diète, et «es partisans, en petit nombre, ne pouvant trouver un motif apparent qui cachât leur mauvaise intention , il feuilleta ks lois polonaises, et y découvrit l'ancienne défense de traiter aucune affaire aux lumières ; il leur écrivit de chercher à prolonger quelque session jusqu'à l'entrée de la nuit, et de faire apporter des chandelles. 11 fut obéi. Les chandelles furent apportées ; grande rumeur dans l'assemblées; on crie à la violation des lois : « que l'ancien ordre des diètes est interverti, que le pouvoir arbitraire tente tous les n[¥)yens de s'établir «> ; et dansée tumulte, un nonce proteste contre la validité d'une diète où les lois sont violées ouvertement. Qu'on imagine le plus simple héritage quelques années sans maître et sans régie, tout y tomberait en ruines; et un des plus grands royaumes de l'Europe resta pendant trente années sans aucune sorte d'administration. Il n'existait aucun pouvoir légitime pour demander compte. ni de la perception des impôts, ni de l'état des troupes. Les grands trésoriers s'enrichissaient du trésor public, tandis que l'État était pauvre et obéré. Les grands généraux étaient puissants, et la république sans défense- Les
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grands maréebaux étaient redoutés, sans que ki police fût maiBtenue ; et on reproehait aux chanceliers de signer arbitrairement des actes illégaux. Toutes les grandes affaires restaient indécises. Aucun ministre n'avait été envoyé aux puissances étrangères. Il y avait surtout un désordre dont les funestes conséquences attaquaient toutes les fortunes. Les hôtels dés monnaies avaient été fermés en 1685, en attendant la première assemblée des états, aGn qu'on pût, pendant cet intervalle, délibérer avec les grandes villes de Prusse sur le règlement qu'on projetait alors. Mais la rupture des diètes empêchant toujours ce règlement, les hôtels des monnaies restaient fermés. Les anciennes pièces, d'une valeur très-supérieure à celles qui avaient cours dans les pays étrangers, furent bientôt enlevées par les peuples voisins et par les juifs. La monnaie étrangère devenant plus nécessaire de jour en jour, avait un cours arbitraire; le commerce intérieur manquait de petite monnaie. La république ne pouvant même remédier à ce désordre, le roi se crut sufiisam* ment autorisé par la nécessité évidente à faire frapper en Saxe des pièces polonaises ; et dans Tavidité de gagner sur cette entreprise, il donna, aux princes voisins le dangereux exemple de les falsifier.
Au milieu d'une longue paix, la nation, plongée dans la mollesse^ se faisait un' devoir d'imiter le luxe de la cour; et ce luxe insensé déguisait sous une apparente prospérité le véritable état du royaume. liC peuple, c'est-à-dire les serfs devenaient chaque jour plus malheureux, parce que les possesseurs des terres s'efforçaient d'en accroître les revenus par le surcroît de travaux dont ils chargeaient ces infortunés. La plupart des gentilshommes, ruinés par une vaine ostentation de richesses, n'avaient plus ni armes, ni chevaux , et n'étaient plus comme autrefois toujours prêts à marchisr pouc la défense de la patrie. De là les revues de
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la noblesse n'avaient plus lieu ; quiconque eût proposé de les rétablir se fût rendu inutilement suspect à la cour. On sentait donc à la fois tous les abus de ce gouvernement bizarre, où d'un côté la disposition des grâces, dépendant de la seule volonté du roi, laissait dominer cet esprit d'imitation qui tient à la basse flatterie des cours, tandis que les privilèges de la noblesse y maintenaient d'un autre côté tous les désordres de l'anarchie. Aucun danger présent n'avertissait la nation qu'elle était désarmée. On laissait tomber plusieurs autres établissements qui entretenatent autrefois son esprit militaire ; et cette noblesse , unique force de la république depuis la réduction des deux armées, ne pouvait offrir aux premiers dangers qui la menaceraient , qu'un amas de gens courageux, il est vrai, mais sans armes, sans discipline, également incapables de commander et d'obéir.
La cour, dont l'ambition croissait par ces désordres mêmes, employait quelquefois avec habileté tous ses avantages, pour préparer le succès d'une diète qui eût augmenté le pouvoir du roi; mais un seul citoyen suftisait pour renverser les plus adroites mesures. Le liber um veto, ce défaut monstrueux qui perdait la république, empêchait l'effet de tous les autres vices de ce gouvernement. Plus d'une fois, la'cour, renonçant en apparence à ses projets ambitieux, cher^. cha à engager les Polonais dans des alliances personnelles avec les autres États. L* Europe était alors partagée en deux grandes confédérations, dont les torces égales et les succès balancés dans les dernières guerres maintenaient une sorte d'équilibre entre toutes les puissances. Celle qui réunissait dans une même alliance les cours de Russie, de Vienne et d'Angleterre, protégeait la maison de Saxe, et renouvelait souvent la proposition de soudoyer une armée polonaise . Le roi favorisait cette proposition, dans l'espoir que, toutes les forces de la Pologne se trouvant ainsi remises à ladispo-
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sidon de ses alliés, il acquerrait aisément pour lui-même Tautorité qu'il leur laisserait prendre. Mais ce nouveau dessein, sur le point d'être exécuté, se trouvait toujours rompu. Les autres puissances, soutenues par leur seule réputation, conservaient encore la faveur secrète delà nation et quelques partisans déclarés ; de sorte que ces deux grandes confédérations. Tune par ses intrigues, Tautre par Fopinion qu*on avait de ses forces, se balançaient aussi dans la république. L'équilibre même de TEurope servait à maintenir le gouvernement pok)nais ; et la Pologne, au lieu d'être subjuguée, au lieu d'être entraînée dans des alliances dangereuses, conservait par l'impossibilité même de prendre une résolution, la liberté, Tindépendanee et la paix.
Ce qui peut à peine se comprendre, c'est que dans une pareille anarchie, elle paraissait heureuse et tranquille. La sûreté régnait dans les villes ; les voyageurs pouvaient sans rien craindre traverser les forêts les plus solitaires et les routes les plus fréquentées. Jamais on n'entendait parler d'aucun crime ; et rien pçut-étre ne fait plus honneur à la na^» ture humaine et ne confirmerait mieux l'opinion philosophique, que l'homme est naturellement bon. Toutes les haines de religion semblaient assoupies. On ne vit nulle part se produire aucun zèle fanatique. Plus d'injures, plus de ressentiment La rupture perpétuelle des diètes ne laissant exister aucune autorité législative, mais seulement l'autorité des tribunaux chargés de faire exécuter les lois, les dissidens n'avaient aucune occasion de réclamer, et se soumettaient avec tranquillité. Le comte Brulh, luthérien lui-même, accordait au petit nombre de dissidens qui restaient encore, plus de faveur que la loi ne leur en laissait. Cette république, à la veille des plus terribles calamités, se contenait dans une espèce de calme. Les grandes maison$ tâchaient de s'emparer des tribunaux ; elles s'efforçaient d'en faire élire
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tous les députés parmi les gens de leur factioo, afin d'y exercer leur faveur ou leur haine. Mais le choc des différents partis les maintenait tous au même niveau , et la justice recevait sa balance des mains de la liberté. Quoique la jeunesse menât une vie licencieuse, quoique les femmes jouassent des rôles importants dans ces perpétuelles intrigues, la nation, élevée dans des principes de piété^ avait en général de bonnes mœurs. La cour, qui, sous le dernier règne, s'était ouvertement livrée à tous les plaisirs, était devenue plus décente et plus réservée sous la reine actuelle, qui ne parlait jamais à une femme d'une vertu suspecte; le frein des lois n'étant presque plus sensible en Pologne, les mœurs publiques suffisaient à maintenir partout l'apparence de l'ordre.