XXII. Histoire de Dzterzanowski. — Son discours au roi
Son projet d'entever Repnin.
Il y avait parmi les chambellans du roi de Pologne un homme que les hasards de sa vie avaient porté dans presque tous les pays du monde. Dzierzanowski avait quitté sa patrie pour venir en France, au temps où le célèbre Lowendahl venait d'entrer au service de cette puissance, et composait de Polonais le régiment qu'il commandait. La frégate sur laquelle Dzierzanowski s'était embarqué à Dantzick avec un grand nombre de ses compatriotes, fut prise par les Anglais. Il fut mené à Londres, y obtint sa liberté, et vint faire en Flandres deux campagnes dans les armées françaises, qui, sous deux généraux étrangers, étaient alors la meilleure école de la guerre. Dzierzanowski, à la paix, revenu en Pologne, trouva sa famille en désordre. Un sentiment d'équité dominait en lui au milieu des plus terribles passions. Il ne put voir sans fureur une belle-mère ruiner sa famille et dépouiller ses soeurs. Il alla reprendre de vive force une
somme de 15,000 florios que son père avait donnée à cette femme, ne s'en appropria rien, porta à ses sœurs cet unique reste de leur fortune, et, troublé cependant par des remords sur cette révolte contre Tautorité paternelle, il partit pour s'en aller à Rome en pèlerin. Il revint, par la France, sous le même habit ; mais Textrême police qui règne dans ce royaume n'y permettant pas de pareils voyages, il fut arrêté et enfermé comme un homme sans aveu. Quelques-uns de ses compatriotes le réclamèrent, et les protections qu'il trouva lui obtinrent de la cour de France un emploi aux Indes orientales. Il y parvint, au grand étonnement de tout le pays, à faire combattre de pied ferme et manœuvrer à la manière européenne un corps de cipayes dont il avait le commandement. Il les mena plusieurs fois au feu, sans que jamais ils aient plié ; et les Anglais reconnurent en plus d'une occasion combien ces cipayes étaient supérieurs aux leurs , qu'ils s'étudiaient à former à la même discipline. Mais il se brouilla bientôt avec le commandant^ et revint en France pour y suivre un procès contre lui. Le vaisseau qui le ramenait ayant touché aux îles de l'Amérique, il y eut, comme officier français, une grande liberté, dont il se servit pour lever tous les plans et noter tous les ancrages. Son procès en France n'ayant pas eu le succès qu'il en attendait, le ressentiment le fit passer en Angleterre, où il traita avec le ministre Pitt de tous ses mémoires sur la Martinique. Un Portugais célèbre qui était alors à Londres l'engagea à passer en Portugal pour y servir dans l'armée qu'on envoyait au Paraguay. Mais à peine arrivé à Lisbonne , la licence de ses discours le fit mettre à l'inquisition. Une telle sévérité révolta son esprit naturellement indépendant ; il passa en Espagne, où le gouvernement paraissait s'adoucir et favoriser les étrangers. Le frère d'un favori du comte Brulh y était résident de Saxe ; Dzierzanowski, mécontent de quelques
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propos que le Saxoo tenait contre les Polonais, lui donna un soufflet. Malgré les traverses que cette vivacité lui occ^siûDna, il obtint de cette cour un brevet de colonel, et partit pour aller lever un régiment en Pologne. Cet homme, eonteur très-amusant, y plut au nouveau roi, qui se l'attacha par un emploi de chambellan ; mais un violent amour pour sa patrie se mêlait à toutes ses vertus et à tous ses vices, et l'hardiesse des discours qu'il tenait à ce prince fut bientôt yfemarquée. Un jour, entre autres, il prétendait avoir été élu roi en Amérique par des sauvages. « Comment, lui répondit le roi, avez- vous perdu cette couronne ?» Il reprit : « Sire, j'avais été élu par un peuple libre; il s'aperçut que je pensais à l'asservir : je fus chassé comme tous les tyrans doivent Fétre ». L'espèce de faveur dont il continuait de jouir à la cour ne l'empêdia pas de se lier avec tous les bons citoyens ; et pendant la dernière diète il avait montré pour eux du zèle et de la vigilance. C'était lui qui, par ses avis et ses instances, avait empêché l'évéque de Krakovie de se rendre à la comédie, où le projet de son enlèvement devait être exécuté. Le roi, qui l'en soupçonna, lui montra depuis ce temps un visage glacé. Dzierzanowski osa lui demander une explication. La profonde dissimulation du prince excita la noble franchise du chambellan. Le roi dans cet entretien demanda ce que le public pensait de lui. Dzierzanowski ne lui cacha point « que la nation lui imputait toutes les humiliations qu'elle éprouvait sous son règne ; que son intimité avec Repnin le faisait regarder comme complice de tous les attentats de cet ambassadeur; qu'il avait, avant d'être roi, donné une autre opinion de lui ; qu'alors ses plus cruels ennemis ne lui retusaieut point des talents, des connaissances, des sentiments élevés ; qu'aujourd'hui ses partisans mêmes s'étonnaient que toutes ses heureuses qualités se fussent éclipsées, et qu'il fût monté sur le trône pour y
être un instrument dont la tyrannie se servait contre sa nation ; qu'un petit nombre de gens, il est vrai, avaient encore suspendu leur opinion, et disaient que près d'être détrôné, il avait ménagé les Russes pour se soutenir ; qu'élevé dans toutes les intrigues de la république et des cours, il n^était pas novice dans Fart de dissimuler, et qu'on pouvait eacore excuser sa conduite, ou plutôt lui pardonner de n'en avoir aucune ; d'avoir abandonné le gouvernail et en quelque sorte cédé à la tempête, dans le temps où il ne pouvait entrevoif* aucune voie de salut ; mais qu'aujourd'hui,, sa route était tracée, et que les sentiments de la nation, ceux de l'Europe entière et ceux de la postérité, allaient être fixés saiis retour ». Le roi, les larmes aux yeux, demanda ce qu'il y avait à faire. Dzierzanowski répondit : « La nation s'étant soulevée contre les Russes, elle vous pardonnera tout, si vous vous réunissez à elle. Par nos constitutions, l'autorité du roi, quoique indirecte, est très-étendue; il représente l'idole de la fortune , une foule de gens, enchaînés par Tespérance des emplois, hésiteront à se déclarertant que vousmême vous ne vous déclarerez point; par là, les difOcultés de cette entreprise se multiplieront ; la confédération désavouée passera pour une révolte ; mais ne vous flattez pas qu'il y ait aucune conciliation à espérer : la plus grande partie de la noblesse veut être libre ou exterminée. Il ne vous reste plus, pour régner avec honneur, que d'être le libérateur de votre royaume. Vainqueur avec les Russes, si le malheur de la nation le veut ainsi, que vous restera-t-il ? un pays dévasté, l'esclavage sur le trône, quelques lâches pour sujets, et une honte éternelle attachée à votre mémoire ! » Le roi se rejeta sur l'espèce de captivité où Repnin le retenait. Dzierzanowski lui représenta que le droit des gens n'existait plus à l'égard d*untel homme, proposa de Tenlever et se chargea de l'entreprise. Le roi lui demanda son projet par écrit. A
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cette proposition Dzierzanowski le regarda fixemeût. Le roi sentit tout ce que ce regard lui exprimait de défiance ; il rassura le chambellan par les serments les plus sacrés Le projet fut écrit et confié au roi ; tout était prêt pour Texécution. Dzierzanowski avait eu l'adresse de tirer de Repnin Iui-inéa*e une somme d'argent assez considérable. Le complot était formé dans le régiment des gardes-dragons, quoique tout composé de dissidents. Repnin devait être enlevé au retour d'une maison de débauche, où le public savait que cet ambassadeur devait passer la soirée; mais Dzierzanowski, ce même jour, étant à dîner dans une maison ouverte à toute la noblesse, un gentilhomme arriva avec empressement et dit comme une nouvelle répandue dans la ville : « Qu'il y avait un complot pour enlever Repnin; que ce complot était découvert, et Tordre donné pour en arrêter l'auteur ». Dzierzanowski, sur ce récit, sentant tout le péril où il se trouvait, demanda une bouteille de vin de Champagne, la but tout entière, s'échauffa encore de plusieurs tasses de café qui donnassent à ses esprits toute l'exaltation dont ils pouvaient être susceptibles^ et sortit pour aller aux nouvelles. 11 alla dans une promenade publique, y rencontra un de ses amis qui se promenait avec un général russe. Ce général était celui même qui avait l'ordre de l'arrêter. Les plus sûres précautions étaient déjà prises pour l'enlever à l'entrée de la nuit. Dzierzanowski les aborda, en disant qu'il méditait un projet utile et pressé pour lequel il avait besoin d'un passe<*port. Il était connu pour un des favoris du roi ; son ami ne l'appelait, suivant l'usage du pays, que du nom de son emploi, et le hasard voulut qu'il obtînt le passe-port dont il avait besoin, de cet officier même chargé de l'arrêter. Cependant la troupe qu'il avait formée se présenta le soir devant la porte de l'ambassadeur; mais la grille qui en défendait l'entrée se trouva
fermée : la garde donna l'alarme , et cette troupti se trouvant sans chef se dissipa d'elle-même.
Sur la nouvelle de son évasion , Repnin fit aijicber la promesse de cinq mille ducats à quiconque amènerait Dzierzanowski vif ou mort. Celui-ci avait choisi sur toute la troupe dont il s'était assuré les sept hommes q^'il crut les plus déterminés ; et s'étant sauvé avec eux, il rassembla bientôt une troupe de vingt ou trente hommes. En |(âssant dans une petite ville où la noblesse du voisinage était assemblée pour quelque fonction de judicature, il entre le sabre haut, et prenant en main le crucifix qui était devant les juges, il force cette noblesse assemblée de Félire maréchal , et de faire serment entre ses mains dans la même forme que les confédérés de Bar. Ayant ainsi acquis un titre dans la confédération et une autorité dans la république, il se fit suivre de quelque noblesse. Les Russes le poursuivaient avec acharnement et Talteignirent bientôt. Il chargea les sept hommes déterminés qu'il avait choisis, de défendre le passage d'un pont. Ils le défendirent avec un courage héroïque^ et lui donnèrent le temps de sauver sa troupe en la dispersant. 11 ordonna à un homme de chaque peloton de dire qu'il était Dzierzanowski. Ceux-ci en acquéraient plus de considération dans leur fuite, et lui plus de sûreté dans la sienne. On le poursuivit à la fois sur plusieurs routes différentes. On écrivait de tous côtés à Repnin, l'un qu'il avait pris Dzierzanowski, l'autre qu'il l'avait tué, un autre qu'il était près de le prendre ; et lui, déguisé en moine, traversait la Pologne pour aller se mettre à la tête de quelqu'autre pani, ne doutant pas qu'il n'eût été trahi par le roi, et nourrissant contre ce prince une haine capable de se porter à toutes les extrémités. Il publia un manifeste où il rappelait que Jean-Kasimir voyant combien son règne était funoste, et désespérant d'apporter remède aux maux de la
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patrie, avait mieux aimé abdiquer la couronne, que de rester roi pour le malheur public.
XXIIT. Inquiétudes de tous ceux qui étaient restés à Varsovie.
Repnin^ effrayé du danger qu'il venait de courir, Gt entrer dans la ville de nouveaux détachements russes. Auteur de tous les maux qui rendaient exécrables dans tous les esprits la nation et la domination russe , il cherchait maintenant à s*en justifier; il s'était conformé , disait-il, aux principes du roi , qui, ne pouvant se faire aimer, avait du moins voulu se faire craindre. Telle était Tassociationdeces deux hommes; telle était leur reconnaissance mutuelle des services faux ou vrais qu'ils se rendaient réciproquement. Ils s'accusaient Tun l'autre de tout ce qu'ils avaient concerté ensemble. Le primat commença aussi à se faire garder dans son palais. On se barricada dans presque toutes les maisons de la ville. Tous ceux qui avaient trahi leur patrie , rassemblés dans la capitale , s'y méfiaient les uns des autres et ne s'y croyaient plus en sûreté. Le primat, dont les funestes intrigues avaient amené les affaires à cette horrible confusion, écrivit à l'impératrice pour s'en disculper. « Ce n'était, lui disait-il , ni Tadmission des dissidents à l'égalité, ni la garantie des nouvelles lois qui suscitaient les confédérations et soulevaient tout le royaume. L'unique source du mal était que la Russie eût manqué de parole à la noblesse , en conservant le roi sur le trône » . Il assurait qu'en sacrifiant ce prince , il était encore temps de tout pacifier. Quelle que fût l'intention de la tzarine , soit d'intimider le roi y soit de lui prouver la générosité qu'elle avait de le soutenir contre tant d'ennemis , soit enfin de déchaîner à la fois toutes les furies dans cette
déplorable cour, elle lui envoya ces lettres mêmes en original.
Le roi consultait ceux qu'il croyait ses amis. Il ne savait s'il devait abdiquer» faire un manifeste y se retirer en Angleterre. L'impératrice, qui lui avait donné un royaume, n'aurait osé lui donner un asile. Dans ce manque total de refuge, il parut enfin résolu de ne point quitter Varsovie, quels que fussent les événements, et des'abandonner^ s'il le fallait, à la merci des confédérés.