XXXI. Arrivée du grand- général
Mais plus le danger augmente , plus le courage de ceux qui veulent s'opposer à l'oppression s'élève. Le grand-général s'avançait vers Varsovie^ avec un nombreux cortège militaire , estimant assez sa nation pour se croire soutenu d'un parti considérable. Il avait pris à son service trois cents Tatars , d'une bravoure éprouvée dans la dernière guerre. Ses compagnies de janissaires-et de Hongrois étaient augmentées de quarante hommes chacune. Il laissait à l'abandon sa propre résidence , asile de sa vieillesse , il laissait tous ses. biens au pillage^ et venait avec toutes ses forces, résolu de* s'enterrer sous les ruines de la république , plutôt que depermettre aux Russes d'y donner des lois. Il espérait, à la vue même des troupes étrangères , ou faire tenir une diètelégitime, ou empêcher qu'il ne s'en tînt aucune ; et par sa résistance, donner du temps à quiconque en Europe voudrait s'opposer au despotisme de la Russie.
Il était accompagné de son épouse, sœur du comte Poniatowski. Une raison sûre dirigeait la conduite difficile qu'elle^ avait à tenir; liée par la tendresse et le devoir à deux partis; conjurés l'un contre l'autre, elle ne fut jamais suspecte àk aucun des deux.
Les ministres russes, qui avaient cru tout vaincre par 1& terreur, étonnés de la résistance qui se préparait, s'en plaignirent au primat; et ce chef de la république crut devoir se-
LIYBE VI. 55
montrer neutre entre les étrangers qui opprimaient son pays, le parti qui voulait y doifiiner, et les citoyens qui en étaient les défenseurs. Il nomma trois députations; Tune pour aller au devant du grand-général, le prier de ne point entrer à Varsovie avec un si nombreux cortège; une autre vers les ministres russes , pour traiter avec eux sur rentrée de leurs troupes en Pologne ; et enfin une troisième vers les princes Czartoryski, pour les exhorter à faire retirer leurs troupes de Varsovie. Le grand-général répondit aux deux sénateurs qui lui furent envoyés : « Que ses prédécesseurs avaient dans tous les interrègnes augmenté leur garde , sans que jamais les Polonais eussent conçu des soupçons contre les troupes de leur propre république destinées à les défendre, et surtout sans que jamais aucun ministre étranger eût imaginé avoir droit de s'en plaindre ». Puis, en élevant la voix, il leur demanda : « S'il était vrai qu'il y eût des troupes particulières dans Varsovie y et des troupes étrangères près de cette ville? » Les deux sénateurs en étant convenus, il répondit : « Que sur ce pied là, il savait quel était son devoir ! » Et poursuivant sa route, il entra à Varsovie sous les. armes; mais au lieu de cette joie tumultueuse qu'un peuple immense faisait ordinairement éclater sur son passage , on voyait avec le même concours et le même empressement, des signes d'attendrissement, d'intérêt et de crainte.
A la députation qui fut adressée aux ministres russes, le vieux Keyserling répondit avec, une douceur artificieuse : & Que Fimpératrice faisait, en bonne voisine , comme celui qui, voyant porter des barils de poudre dans la maison de son voisin, tâche de l'empêcher dans la crainte que le feu n'y prenne et que lui-même n'en souffre. » Les Polonais ayant répliqué : « Que les dissensions de leur malheureuse patrie ne pouvaient porter atteinte à l'empire de Russie , et demandé pourquoi l'impératrice prenait tant à cœur leurs querelles? »
56 BÉVOLUTIONS DE POLOGNE.
Repnia répliqua : « I] y a longtemps qu'il aurait fallu faire cette demande ; aujourd'hui il n'est plus temps. » Quant aux Czartoryski, ils répondirent qu'ils n'avaient de troupes que ce qu'en exigeait leur sûreté, et qu'avant de les écarter ils demandaient une assurance pour leur vie.
Un ambassadeur de Prusse, accrédité seulement pour l'élection, arriva dans ces conjonctures, apportant, au nom du roi son maître, des exhortations à la concorde. Il avait amené pour sa garde une compagnie de hussards prussiens.