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combat , et renoncer à cet autre usage antique et sacré de ne point affiler leurs sabres dans leurs dissensions civiles. Il y avait dans la cour de chacun des ministres russes un train d'artillerie. Trois généraux de cette nation, avec de nombreuses escortes, habitaient dans la ville ; et leurs soldats campés par détachements ou cantonnés dans les environs, y venaient acheter, sans désordre , les choses dont ils avaient besoin. Mais en même temps les paysans s-y réfugiaient chargés de leurs meubles, qu'ils tâchaient de soustraire au pillage de ces troupes. Toutes les factions vivaient encore en société, et quand il se trouvait une occasion de célébrer quelque fête, tous les partis y paraissaient réunis dans les plaisirs. Cependant toutes les maisons étaient gardées ; il n'y avait point de famille où les passions dont les âmes humaines sont capables ne fussent au plus haut point de leur activité, l'ambition dans toute son ardeur, les haines dans toute leur rage , l'intérêt dans toute son avidité, l'amour de la patrie et de la liberté dans leur essor le plus généreux. Les dames polonaises , toujours mêlées dans les affaires de leur république, employaient, pour servir Fun ou l'autre parti, le crédit puissant que donne la séduction; et tandis qu'une multitude de sourdes intrigues préparaient en secret la destinée de l'État , on craignait, au milieu de tant de gens de guerre prêts au premier signe de leurs différents maîtres, à devenir les ennemis les uns des autres , que chaque moment n'enfantât des querelles qui pouvaient avoir d'horribles suites, et que l'emportement de quelque soldat ivre ne devint l'occasion d'un massacre. Dans cette terreur perpétuelle, on attendait encore avec plus d'inquiétude les grands événements qui devaient éclore dans peu de jours; et personne ne pouvait prévoir si la république recevrait un roi de la main des étrangers, où si, pour ne pas subir un joug odieux, elle préférerait rester sans chef et sans lois.
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Depuis la mort de l'électeur de Saxe, aucun candidat ne s'était encore ouvertement présenté. C'était une singulière ignominie pour les Polouab d'avoir à donner leur couronne^ sans qu'aucun prince étranger ni même aucun Polonais son^ geât à l'obtenir de leurs suffrages. Un seul enûn se pré* senta, et peu s'en est fallu que je négligeasse d'en faire mention « C'était le prince Stanislas Lubomirski, sous-panetier du royaume. Après un dîner chez le primat, il s'adressa hautement à ce chef de la république, et lui déclara que ' sur le désir des cours voisines de voir monter un Polonais sur le trône, certains particuliers ayant conçu des espérances, il croyait pouvoir se mettre aussi bien qu'eux sur les rangs; qu'il pensait y avoir au moins autant de droit que tout autre, et qu'il se proposait lui-même. Le primat pour toute réponse lui dit « que cette prétention était libre ». Ce Polonais possédait en Ukraine un pays- plus étendu que beaucoup de souverainetés. Il entretenait quelques milliers de Kosaks; mais ses terres étaient engagées, ses bois coupés, la solde de ses Kosaks n'était point payée. Il était joueur, buveur et prodigue. Ce qui étonna, c'est qu'aprô& cette démarche, il ne parut pas moins lié qu'auparavant avec les princes Czartoryski. C'était vraisemblablement une intrigue de ces princes, afîn qu^on ne dît pas que cette élec-> tion n'était faite que par la terreur, et sans qu'aucun concurrent osât se présenter. Un de ses amis disait cependant lui avoir inspiré cette prétention, pour le déterminer à joindre ses troupes à celles des républicains. Mais comme cet ami était un homme à doubles artifices, on ne savait pas au juste qui il voulait tromper, et cette énigme ne fut jamais expliquée.
L'arrivée de Radzivill à Varsovie fut un événement plus remarquable, et donna une force réelle au parti républicain. Ce jeune prince accourait pour sa propre défense. Ses ennemis
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•avaient juré sa perte. Absent de la Lithuanie pour aller ise marier dans une province éloignée, il apprit sur sa route que les Russes étaient déjà dans quelques-unes de ses terres ; il précipita son voyage, se maria^ partit le surlendemain pour aller visiter la principale de ses forteresses^ et de là vint à Varsovie avec sa nouvelle épouse, sous une escorte de six cents hommes, laissant un autre détachement de ses troupes à quelque distance de la ville. Il sentait avec une noble fierté que les ennemis de la république ne pouvaient en commencer Toppressiou qu'en travaillant d'abord à sa ruine personnelle. Il jura , dans une assemblée de républicains, de consacrer tous ses biens et toutes ses forces à leur défense, et d'en soumettre l'emploi à leurs conseils.
Tout ce qu'une si longue anarchie avait produit de désunion dans les esprits parut alors dans la difficulté de ramener aux mêmes avis ceux qui avaient un même sentiment. Chacun exprimait avec éloquence la crainte de subir le joug de la Russie; mais toutes les propositions étaient contredites et rejetées. Nous n'entrerons point dans le détait des vaines tentatives que fît ce parti pour engager le primat à convoquer une assemblée du sénat. On lui remettait sous les yeux les lois qui devaient régler sa conduite; mais il craignait, disait-il, de voir nattre des querelles dans sa maison : ni sa santé, ni sa tête ne suffisaient plus au poids du gouvernement. Un abbé, vendu aux Czartoryski et aux Russes, lui servait de chancelier, et trafiquait de toutes les résolutions de son maître. Quelquefois, éclairé par de meilleurs conseils, il s'apercevait qu'il était trahi. Après quelques instants d'humeur, il se livrait de nouveau à ce confident; et sa faiblesse rendait toutes ses vertus inutiles. Quinze sénateurs, sur vingt et un qui étaient à Varsovie, s'assemblèrent malgré lui dans son palais ; et comme les ambassadeurs de France et d'Autriche, pour éluder de donner les secours qu'ils avaient
promis, disaient « que ces secours devaient être réclamés par un corps qui représentât la république », ces quinze sé« uateurs écrivirent en commun à toutes les cours alliées, et remirent ces lettres aux deux ambassadeurs^ en leur disant : « Que s'il manquait à cette réclamation quelque formalité^ ce défaut même était Teffet de l'oppression ; que la Pologne ressemblait à un homme que son ennemi tient à la gorge; il jette des cris à demi formés, mais moins il peut élever la voix, plus il prouve l'extrémité à laquelle il se trouve réduit ».
Les mêmes sénateurs expédièrent des ordres pour faire assembler près de Varsovie l'armée de la couronne. Elle pouvait, quoique peu nombreuse et mal disciplinée, servir de point de réunion à toute la noblesse, et appuyer ceux qui voudraient s'opposer à la tenue d'une diète illégale.
Un secours de cinquante mille duoats, qu'ils reçurent alors du prince régent de Saxe, anima leurs espérances. Ils avaient envoyé lui promettre, s'il concourait à leurs premiers efforts, de seconder ses vues sur le trône. I>e comte Braniçki s'y engagea formellement : « Ce n'était plus, disait*il, au trône qu'il prétendait, mais à la gloire de verser son sang pour la patrie ». Un jeune Polonais, envoyé à Dresde avec cette commission, en revint avec une somme d'argent, unique secours que la Pologne reçut dans son malheur.
De leur côté, les princes Czartoryski employaient avec activité tous les moyens de séduction qu'ils avaient entre les mains ; ils répandaient l'argent avec profusion ; ils promettaient des emplois ; ils donnaient des brevets d'expectative; ils assuraient : » Que la présence des troupes étrangères n'influerait en rien sur les délibérations de la diète, que les suffrages y seraient entièrement libres. » Ils commençaient à insinuer^ avec une extrême réserve, qu'on se proposait d'y
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faire les arrangements les plus favorables au rétablissement d*une bonne administration en Pologne; et ils tâchaient par cette insinuation d'intéresser l'amour même de la patrie à concourir à l'oppression actuelle. Pour s'opposer plus sûrement aux forces que les républicains avaient rassemblées dans Varsovie, de nouveaux détachements russes arrivèrent à la hâte, et s'emparèrent de tous les postes aux environs de cette capitale; de sorte que le grand-général et ses amis se trouvèrent exactement enfermés. Mais les ministres russes, aussi bien que les Gzartoryski, ne cessaient d'assurer que les troupes étrangères n'agiraient point, tant qu'il ne se commettrait en Pologne aucun acte de violence. Toutes les assurances que donnait ce parti , signifiaient : « Faites tranquillement mes volontés, et nous serons d'accord ».
Au dernier conseil que tinrent les républicains, avant l'époque fixée pour ouvrir la diète , une jeunesse impétueuse proposa d'attaquer les troupes russes, et de délivrer la capitale. Un chef de Tatars lithuaniens arriva dans cette assemblée, et vint dire au grand-général qu'il avait passé la journée entière, déguisé en paysan, dans le camp des Russes; qu'il avait observé tous leurs postes, et qu'il s'engageait, ou à périr du dernier supplice, ou à leur faire mettre les armes bas. Mokranowski, la plus sûre espérance des républicains, prit aussitôt la parole. 11 compara l'état actuel des (deux partis, dont l'un, soutenu par plus de quinze mille hommes aguerris et disciplinés, était maître de la ville et de tous les postes aux environs, et dont l'autre avait à peine rassemblé trois mille hommes, parmi lesquels les seuls Tatars lithuaniens avaient quelque usage de la guerre ^ le reste étant composé de troupes domestiques, de nouvelles recrues, d'anciens gardes de châteaux, à qui depuis leur naissance, la guerre était inconnue; il ajouta que le succès même de cette témérité, en le supposant possible, ne servirait qu'à attirer
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en Pologne de nouvelles armées russes et prussiennes , et pouvait occasionner Toppression éternelle de la patrie ; que le seul parti à prendre était de refuser constamment de tenir la diele tant que les troupes russes seraient en Pologne ; que cette opposition ferme et constante était un parti plus courageux que la témérité d'un coup de main ; que si la faction opposée tentait de tenir une diète illégale, il se chargeait d'y porter lui-même un manifeste pour la dissoudre et pour la rompre enfin ; que s'ils s'obstinaient malgré cette opposition, et contre toutes les lois, à tenir une assemblée , il faudrait sortir de Varsovie en s'ouvrant le passage de vive force, rassembler la noblesse dans un camp près de cette ville, et se faire appuyer par les armées polonaises ; attendre les secours promis par le kan des Tatars, et ceux que les réclamations adressées aux cours alliées donnaient droit d'espérer, et prêter la main à toutes les confédérations particulières dont la confédération générale doit être formée. Ce plan de conduite fut agréé ; on dressa le manifeste, on y protesta : « Que la diète de convocation ne pouvait être tenue ni en présence d'une armée étrangère, ni sans le concours de la noblesse de Prusse ». Il fut signé par vingt-deux sénateurs et quarante-cinq nonces.
Le parti opposé, averti de cette résolution^ fit représenter au grand-général que, si le projet de se faire roi était effacé de son esprit, comme il le déclarait hautement, il devait se joindre à un parti auquel il appartenait de si près. Mais les Czartoryski ne lui firent porter que des propositions personnelles ; et de pareilles tentatives ne pouvant avoir aucun succès auprès de Braniçki, il répondit : « Qu'il demandait uniquement l'exécution des lois, qu'il n'était ennemi de personne, et qu'il ferait son devoir ».
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XKXIII. Diète de convocation.
Le 7 mai, jour fixé pour l'ouverture de la diète ^ les Russes, dès le point du jour, se rangèrent en bataille liors de la ville ; cinq cents grenadiers se tinrent sous les arines dans la cour de Tambassadeur de Russie ; un autre détachement dans celle du prince Repnin ; des corps de cavalerie occupèrent les places publiques; des sentinelles et des vedettes furent placées dans tous les carrefours. Poniatowski avait fait faire des embrasures dans les murailles de son palais, et garni de soldats toutes les fenêtres. Il fut escorté au château de la république par une compagnie de gardes. Plus de deux mille hommes de troupes» de la maison Czartoryski escortèrent pareillement les principaux chefs; tout ce parti, pour se reconnaître, avait arboré une cocarde des couleurs de cette maison.
La salle des sénateurs, celle des nonces, tout le château fut rempli de leurs soldats. Les uns furent placés aux portes, d'autres, dans les tribunes ouvertes au public, et sur les bancs mêmes destinés aux nonces. Dans ce formidable appareil, ils prétendaient que la diète serait libre. Ils faisaient inviter tous les nonces à s'y rendre. Leurs émissaires assuraient de leur part qu'on ne commettrait aucune violence, et que tous ces soldats n'étaient présents que pour la sûreté du comte Poniatowski. Malgré cette assurance, leur parti fut le seul qui se rendit à cette assemblée. On ay comptait que huit sénateurs, de cinquante qui étaient à Varsovie. Le vieux comte Malachowski, maréchal des précédentes diètes, devait ouvrir la séance. Une députation qu'on lui envoya revint dire qu'il ne tarderait pas. Poniatowski, impatient, prétendit qu'on était autorisé, en l'absence du maréchal,
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d'ouvrir la diète, indépendamment de son autorité. Mais les usages anciens trouvèrent des défenseurs. Ils représentèrent qu'on ne pouvait faire à ce vertueux vieillard, qui avait tant de fois présidé aux assemblées de la nation, Finjure de ne le pas attendre.
Pendant cet intervalle, le général Mokranowski s'était rendu au dépôt des actes publics. Il avait traversé seul toute cette multitude armée qui environnait la diète, et dans le château même où elle était assemblée , il enregistrait de sa main ce manifeste où la loi annulait tout ce que la force allait faire. L'enregistrement fini, il traversa une seconde fois cette foule de soldats, et il alla chercher pour l'amener dans la diète, le vieux comte Malachowski.
Pendant ce temps, un envoyé du kan des Tatars parcourait les rues de Varsovie et les dehors de cette ville. Il remarquait tous les postes occupés par les troupes russes. « 11 y a, dit-il, en Krimée, un Russe, député pour jurer au nom de sa souveraine, qu'elle n'a pas un seul soldat en Pologne ; j'ai été envoyé pour voir : j'ai vu. » Il vint ensuite prendre une audience publique du grand-général. Tous les adversaires du parti dominant s'y étaient rassemblés. Ce Tatar leur annonça authentiquement : « Que son maître avait cent mille hommes et plus, s'il était nécessaire, au service de la république, et qu'il désirait qu'elle restât libre et tranquille. » Tandis que les républicains opposaient cette démarche et les espérances qu'elle leur donnait aux forces actuelles de leurs adversaires,, ceux^i^ impatients de commencer la diète, après une longue attente virent enfin paraître le maréchal, accompagné de Mokranowski, tous deux respectés de leurs ennemis mêmes, tous deux si considérés dans la république,, que, pendant leur vie entière, quiconque eut pour soi l'un des deux, crut en lui seul avoir un grand parti; n'ayant entre eux, dans la car-
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rière des vertus, que la différence de leurs âges ; l'uo dans les dernières années de la vieillesse^ plus recommandable par le souvenir de ses actions passées : l'autre dans la plus grande force de Tâge, étant pour de longues années Tespérance des bons citoyens. Le maréchal s'avança au milieu de rassemblée, s'y arrêta debout^ et ayant en main le bâton de sa dignité, qu'il fallait lever pour ouvrir la diète, il le tint renversé. Mokranowski arrivé à la place qu'il devait occuper comme nonce, lui dit. en élevant la voix : « La sage prévoyance de vingt-deux sénateurs et de quarante-cinq nonces nous a appris que nous ne pouvons point délibérer sur les affaires publiques. Voici leur manifeste, dit-il, en le déployant ; je vous prie donc de ne pas lever le bâton, puisque les troupes russes sont dans le royaume et nous entourent. J'arrête l'activité de la diète^ »
XXXIY.. Grande action de M^hKonowski et du maréchal de la
diète.
A ces mots, cette multitude de soldats dispersés- dans la salle tirent leurs sabres et se précipitent vers Mokranowski. Chacun dans ce tumulte s'arme pour sa propre défense ; et ce mouvement se communiquant avec rapidité dans les vestibules, dans les escaliers, dans les cours^ dans les rues, tout mit le sabre ou le pistolet à la main. La ville entière, incertaine de l'événement, et dans Tattente d'un carnage, était remplie d'épouvante. Un bruit rapidement répandu, qu'on égorgeait Mokranowski, parvint jusque dans le palais du grand-général. Radzivill, se précipitant sur ses armes, et appelant à lui tous ses amis, volait pour le secourir ou le venger; mais la grande-générale, éperdue, tout en pleurs, dans un trouble qui trahissais
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peut-être les sentiments d'amour qu*on lui soupçonnait pour Mokranowski , cédant encore cependant à des sentiments plus légitimes, se jette aux pieds de Radziviil, et-lui embrassant les genoux , tâche de le retenir par ses efforts et ses prières. Tous les plus sages citoyens se joignent à elle pour représenter au prince que tous les passages sont fermés, tous les postes occupés, et que les plus braves de leur parti périront sans succès et sans gloire, un se résolut donc à attendre Févénement. Déjà, en effet, les hulans qui gardaient les quatre portes de la salle où se tenait la diète, les avaient fermées, soit dans la crainte que Mokranowski ne fût secouru, soit de peur que les nonces ne se dispersassent, et que la diète ne fût rompue. Tous les chefs de ce parti s'étaient jetés an-devant de lui pour le retenir dans la diète , et pour faire autour de lui un rempart contre cette soldatesque. Pendant qu'ils parviennent avec peine à apaiser le tumulte, Mokranowski» dont le premier mouvement avait été de tirer l>pée pour sa défense,, fut le premier qui la remit dans le fourreau; et dans ce moment de silence, apercevant des nonces qifi avaient des cocardes, il leur dit : « Quoi, messieurs, vous êtes députés de votre patrie» et vous arborez la livrée d'une famille! »
Aussitôt que ce tumulte fut apaisé, le vieux Malachowski, debout au milieu de la salle, prend la parole et dit : « Messieurs, puisque la liberté n'existe plus parmi nous, j'emporte ce bâton, et je ne le lèverai que lorsque la république sera délivrée de ses maux. » Une nouvelle rumeur s'élève. Cent voix lui crient, avec fureur, de lever le bâton. Mokranowski, d'une voix plus haute, répond : « Vous ne pouvez ouvrir la diète en présence des Russes et de tant ^ de soldats qui remplissent ici la place de nos frères. » A 'cas mots, tous ces soldats, le sabre nu, s'élancent une se-
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conde fois vers lui. Les uns, du liaut des tribunes, paraissent chercher à le pointer; d'autres tâchent de l'atteindre et de le percer au travers de la foule qui Fenvironne. Ceux qui le couvrent ne sont plus en état de le défendre, et les épées passent entre eux. Les chefs lui crient : « Mokrauowski, rétractez-vous, nous ne sommes plus les maitres, . vous allez périr! » Il croise les bras, et les regardant avec tranquillité, il leur répond : « Frappez, je mourrai libre et pour la liberté! » Ces furieux, étonnés, restent le bras suspendu. La nature en cet instant eut quelque pouvoir sur lui ; et saisi de Tidée qu'il allait être déchiré sans être tué sur la place, il s'écria : « Faites- vite, achevez l » Mais tandis que l'horreur de cette situation ne pouvait rien de plus sur son âme, que de lui faire désirer une mort prompte, les chefs de ce parti tremblèrent de rendre leur gouvernement à jamais odieux, en le commençant par le massacre d'un républicain si justement considéré^ et que par cette mort leurs violences ne fussent prouvées à toute r£urope. Ils redoublent d'efforts, et tous se réunissant, parviennent ei> fin à apaiser ce tumulte. Aussitôt on se tourne du côté du maréchal, on lui crie de rendre le bâton, puisqu'il ne le veut pas lever. Cet homme, de quatre-vingts ans, inébranlable au milieu de cette foule, leur dit : « Vous me couperez le poing ou m'arracherez la vie ; mais je suis maréchal élu par un peuple libre, je ne puis être destitué que par un peuple libre. Je veux sortir! » Cto l'entoure, on s'appose à son passage. Mokranovirski le voit retenu avec violence, il leur crie : « Messieurs, respectez ce vieiUard, laissez-le sortir. S'il vous faut une victime , me voici ; respectez la vieillesse et la vertu ! » £t poussant avec effort ceux qui lui-même Tonvironnent, il se jette dans cette autre foule» la force de céder, entraîne avec lui ceux qui résistent, et conduit ainsi le maréchal vers une des portes. Les soldats qui la tiennent
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fermée en refusent le passage ; mais leurs chefs leur font signe de Touvrir. Mokranowski s'arrête sur le seuil-, et se retourne vers rassemblée en disant : « Vos gens^ qui vont voir le maréchal emporter le bâton, vont le massacrer. » Un des chefs se résout à l'accompagner. Mokranowski les suit. A mesure qu'ils avancent au milieu des troupes dont cette diète est gardée, un murmure d'étonnement et de fu* reur s'élève autour d'eux. Le bruit de leur action les devance, et le danger devient aussi grand que dans la diète même. Mais un jeune homme dont l'histoire doit regretter le nom, sortant de la foule, se met derrière Mokranowski , et cherchant à tromper cette multitude, il l'appelle à diverses reprises général Gadomski : « Messieurs, c'est le général Gadomski, faites lui place! » et tous ces gens, à qui le visage des vertueux- citoyens était inconnu, le laissèrent passer sous ce faux nom. Il traverse avec Malachowski plusieurs détachements russes pour se rendre au palais du grand-général ; et toute la ville, en leur voyant emporter le bâton de maréchal, apprend ainsi que la diète est rompue.
XXXy. La diète continue^ quoique rompue.
T>a chambre des nonces demeurait dans l'étonnement , la consternation et le silence. Le courage d& deux hommes avait rendu inutile tout ce formidable appareil. Suivant l'ancienne coutume, la diète était véritablement dissoute; et qtioique tous les nonces présents fussent dévoués aux Czartoryski, à l'instant même huit d'entre eux quittèrent cette assemblée. Tous les autres restaient plongés dans une morne tristesse. L'inquiétude de ce qu'on allait faire agitait en secret les esprits. On craignait de violer cet usage antique, que tous avaient regardé dès leur enfance comme