‹ Révolutions de Pologne (volume 3)Chapitre 40 sur 184 · XLIV. Nouveati gouvernement établi en Pologne · texte numérisé non relu

XLIV. Nouveati gouvernement établi en Pologne

Le grand-chancelier de Lithuanie poursuivant ce vaste dessein , marchait dans un chemin hérissé de difficultés , et qu'il fallait encore environner de ténèbres. 11 sentait qu'une si grande opération entraînait mille injustices particulières , et il se livrait par occasion à toutes ses vengeances et à toutes ses haines. Résolu d'élever le trône sur les ruines des grandes charges et des principales maisons , il unissait l'idée

du bien de FÉtat au plaisir de dépouiller ses ennemis, écrasant à la fois toutes les anciennes lois, et toute morale et cachant aux yeux des ennemis naturels 'de la Pologne ses profondes vues politiques, sous Tapparence de satisfaire ses animosités personnelles.

Le vieux Keyserling était moitié gagné , moitié trompé. Ce vieillard , tourmenté de gravelle , ne sortait plus de sa chambre ; on le flattait par tous les moyens auxquels il était sensible ; on le prévenait dans tous ses goûts dispendieux ; on lui envoyait de superbes chevaux , les meubles du luxe le plus recherché, les livres les plus curieux, les instruments de musique les plus rares. Comme il n'entendait pas la langue polonaise , on s'était assuré du secrétaire qui traduisait pour lui tous les projets en latin , et au moyen de quelques équivoques, les lois nouvelles en paraissant fidèlement traduites, avaient cependant un sens plus ou moins étendu dans la langue originale.

Repnin , esclave insolent , ne connaissait rien à tout ce labyrinthe de lois et de droit public. Les jeunes Polonais de cette faction menaient avec lui une vie licencieuse ; leurs chefs étaient convenus de lui payer une pension annuelle ; il ne voyait que l'autorité de sa souveraine dans tous les changements qui se faisaient sous la garde de ses troupes ; la défense naturelle du prince Radzivill lui paraissait une rébellion contre l'impératrice ; et dans la proscription de ce prince, dans l'abaissement qu'on allait faire de toutes les grandes charges , il ne voyait qu'une juste satisfaction faite à la Russie (1).

(1) Pour de plus amples détails sar cet homme détestable, le valet de lK)urreaa de la tzarine, Toyez les Mémoires du duc de Lauzttn, publiés par M. F. Barrière, 1862, à la pnge 72, on le duc, sans doute à cnuse de la ressemblance de leurs mœurs, l'appelle : « uu bommc de mérilc et de disUnnlion. »

LIVBB YI. 83

Des deux ministres prussiens^ Tambassadeur était nouvellement arrivé , sans autre objet que d'être présent par honneur à Télection ;et Tancien résident de cette cour, Français réfugié , sans parents , sans fortune , sans amis , n'avait dû sa place qu'au soin de plaire dans cette république, où ses distractions et ses naïvetés l'avaient fait accueillir dans les grandes maisons. Cet homme, qui ne prononçait jamais une l^rase entière , et qui donnait toujours à entendre par des sens suspendus et par des demi-mots susceptibles de toutes les interprétations , ne fut pas inutile dans la suite aux desseins du roi son maître. Mais les opérations de la diète actuelle étaient beaucoup au-delà de tout ce qu'il avait d'intelligence.

La noblesse polonaise se voyait entraînée malgré elle. Les Czartoryski, maîtres de presque tous les députés restés à cette diète , dictaient à chacun ce qu'il devait dire, lis avaient acheté les voix mêmes dont les autres chefs dé leur parti se croyaient assurés. Ceux-ci, étonnés des opérations auxquelles on les forçait de concourir, se trouvaient réduits à leur unique suffrage ; et la honte de quitter la diète, après y être entré à la tête d'une faction, les y retenait malgré eux. Souvent on occupait la multitude de questions frivoles, afin de la distraire des objets principaux , et de lui laisser une apparente liberté sur de vaines discussions. Le terme de la diète étant limité , moins il restait de temps pour discuter les affaires importantes , plus elles passaient avec rapidité. Un sénateur ou un nonce voué au parti dominant, faisait-il une proposition, si quelqu'un voulait en débattre les inconvéoients ou les avantages, il se formait autour de celuici un groupe qui l'interrompait en lui criant : « H n'est pas besoin de voter, la pluralité est évidente ! » Aussitôt on lisait une constitution toute dressée, et le primat la signait aveuglément. Ainsi furent érigées en lois une raul-

84 BÉVOLUTIOKS DE POLOGNE.

titude de propositions captieuses , et qui devaient produire dans la république un entier changement. Ainsi fut efTectué rabaissement de toutes les grandes charges indépendantes de l'autorité du roi, et qui, depuis la rupture perpétuelle des diètes, formaient dans les quatre départements , de la justice , de la guerre , des finances et de la police géuérale,autant de véritables souverains. La plupart de ceux qui exerçaient ces grandes charges , avaient méconnu Tautorité de cette diète ; et sous le voile des jugements sévères qu'elle rendit contre eux , elle renversa en effet tout le gouvernement. Pour remplacer les fonctions dont elle les destituait, elle créa quatre conseils souverains , composés chacun de seize commissaires; et les grandes charges si puissantes autrefois , furent réduites à n'être plus que les simples présidences de ces commissions. Ce fut alors que le grand'Chancelier de Lithuanie parut justifié de la sévérité implacable avec laquelle il avait dépouillé tous ses ennemis ; il fit par un sacrifice volontaire ce qu'il avait exigé d'eux parla rigueur des jugements. Il se démit de l'autorité suprême de la judicature, et supplia les états de lui nommer des conseillers, générosité qui perdait un peu de son prix dans un homme assuré , en restreignant le pouvoir d'une charge , d'exercer bientôt le pouvoir souverain.

Page 1