LIVRE VI
mains de deux personnes si entreprenantes, dont l'ambition et Taudace prendraient encore de nouvelles forces dans le succès même d'une aventure si romanesque.
Tout ce qui avait osé faire quelque résistance était dispersé ; le parti triomphant avait jeté partout la terreur, en faisant périr sur l'échafaud deux gentilshommes, Fun en Lithuanie, Tautre en Pologne. Une tentative de confédération dans les provinces méridionales, formée par quatre jeunes gens de la maison Potoçki, avait échoué ; et ces quatres chefs, après avoir perdu un combat contre les Russes , et s'être jetés dans une forteresse, avaient été pris, et devenaient autant d'otages dans les mains des vainqueurs. On ne voyait dans tout le royaume que gens déconcertés, et qui reconnaissaient enûn avec autant de consternation que d'étonnément, l'abandon dans lequel toutes les puissances laissaient cette république.
Les Polonais, depuis plus d'un siècle, s'étaient persuadé que le maintien de leur liberté était nécessaire au système politique de TEurope. Attachés à leur gouvernement, dont tous les vices leur étaient agréables, et dont ils ne pouvaient se dissimuler la faiblesse, ils se croyaient sufûsanimeut protégés par leurs alliances , ce qui fut toujours vrai pendant un siècle entier ; mais ils s'étaient mis, par cette fatale sécurité, dans une dépendance absolue des événements j et dès que l'état de l'Europe se trouvait dérangé, dès que l'équilibre était rompu, ils se trouvaient réduits à leur propre faiblesse, pt demeuraient exposés à toutes les entreprises de leurs enpcrais naturels. Cet abandon, qui eut des suites si importantes pour l'fiurope entière , et si déplorables pour la Pologne, était, en quelque sorte, publiquement avoué par le départ de tous les ambassadeurs, ministres, résidents, consuls et secrétaires des. cours de Vienne , de Versailles, de Madrid et de Dresde. Tous, par un concert unanime
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avaient quitté Varsovie. L'événement qui occasionna ce départ précipité, roule sur une complication d'incidents obscurs et difGciles à saisir et à développer. Mais, comme il est devenu Tépoque de ce délaissement générai et de cette destitution de tout appui étranger, nous avons cru devoir entrer dans quelques éclaircissements.
Il prend son origine secrète dans ces correspondances mystérieuses du comte de Broglie, dont nous avons parlé plus d'une fois. Un conOdent de cette intrigue, alors employé à Varsovie, sous le titre de résident, crut encore possible, au milieu des désastres qu'éprouvèrent les anciens amis de la France, de sauver et de conserver les restes d'un parti, soit afin de le rallier quelque jour, si les conjonctures devenaient plus favorables, soit uniquement pour sauver l'honneur de la France, ou peut-être par attachement personnel pour de zélés républicains avec lesquels il avait depuis longtemps d'intimes liaisons. Il s'adressa directement à Poniatowski, en lui faisant espérer que la France et l'Autriche consentiraient à le regarder comme légitime roi de Pologne, et reconnaîtraient la validité de son élection, si, de son côté, il consentait à rétablir dans leurs dignités tous ceux qui venaient d'en être dépouillés, et s'il faisait sortir de Pologne toutes les troupes russes. Poniatowski parut accueillir cette proposition, quoiqu'elle fût entièrement opposée au plan que suivaient ses deux oncles ; et nous ne déciderons point s'il se livrait, en cette occasion, à sa duplicité accoutumée, ou si ce jeune homme cherchait à s'emparer enCn de quelque rôle dans les soins qui devaient lui donner une couronne. Quoi qu'il en soit, d'après sa promesse positive , le résident crut devoir suivre une négociation qui, en apparqnce, commençait si favorablement; et pour y donner plus de consistance, il proposa à raml^ssadeurde France, qui n^avait reçu de sa cour aucun ordre à ce sujet, de faire ouverte-
ment la même démarche auprès du grand-ehanceiier de Lithuanie ; mais la sévérité même de ces destitutions et de ces proscriptions tenait au plan des constitutions nouvelles ; et le chancelier de Lithuanie sentait que pour opérer de si grands changements, il avait besoin d'avoir de grandes forces à sa disposition. La dureté de son caractère lui servit à cacher la profondeur de ses vues. De violentes ironies furent ses uniques réponses. Il parut choqué de la seule idée de faire grâce à ses compatriotes. Il dit : « Qu'on ne pouvait se Ger à cette troupe de rebelles ; que le grand-général était un vieillard gâté par l'adulation ; le prince Radzivill une bête féroce, et que les cours de France et de Vienne voulaient seulement, par ressentiment contre l'impératrice de Russie, envisager les affaires de Pologne sous un autre point de vue qu'elle. » Aussitôt, pour achever d'abattre et de déconcerter ceux qui s'obstinaient encore à espérer quelqu'appui de ces cours, il publia qu'elles avaient sollicité avec instance un accommodement. A cette nouvelle, l'ambassadeur de Vienne se plaignit amèrement d*une démarche faite sans sa participation. En effet, ni l'une ni l'autre de ces deux cours n'avait encore fait entendre qu'elle voulût, dans aucun cas ni à aucune condition, reconnaître l'élection de Poniatowski. La cour de Vienne vit donc avec un orgueil jaloux et défiant qu'on eût voulu la devancer. Le ministère français se justifia auprès d'elle en marquant le plus vif mécontentement à l'ambassadeur de France ; et dès lors, celui-ci ne chercha plus qu à se dérober à un séjour que tout avait rendu si désagréable pour lui : il demanda et obtiut facilement son rappel. Il devait, en partant, accréditer à sa place ce même rési« dent, connu depuis longtemps dans cette république, aimé dans tous les partis, et que la médiocrité de ce titre eût moins exposé à être compromis. Mais les Czartoryski, se livrant à leur anciennne haine contre la France, et ,
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pour éloigner toute occasion de troubles , voulant étouffer jusqu*aux restes du parti qu'on lui supposait encore en Pologne, crurent devoir profiter de cette occasion pour forcer tous les ministres français à se retirer; politique qui pouvait réellement avoir un côté sage, mais qui pouvait, à beaucoup d'autres égards, devenir dangereuse, comme l'événement l'a prouvé : et il paraît que cette fois le caractère dur et violent du grand-chancelier de Lithuanie l'emporta au-delà des justes mesures. Un affront fait à l'ambassadeur de France, dans la cérémonie de sa dernière audience, fut le moyen qu'on employa. Cet ambassadeur, dans cette audience solennelle, dit au primat : « Que la république étant divisée et la ville de Varsovie livrée à des troupes étrangères, il ne pouvait rester décemment au milieu de ces troupes, et qu'il avait ordre de se retirer, jusqu'à ce que le calme et le bon ordre fussent rétablis. » Le primat, en élevant la voix, lui répondit : « Vous ne reconnaissez donc pas la république ? » L'ambassadeur reprit : « Je reconnais la république divisée. »
Le résident, qui avait accompagné l'ambassadeur pour être accrédité à sa place, fit remarquer que le primat répondait à ce que l'ambassadeur ne disait pas; mais quoique tous deux s'efforçassent d'expliquer l'espèce de neutralité énoncée par les paroles de l'ambassadeur, jamais ils ne purent faire sortir le primat de la leçon qu'il avait apprise. Il répétait toujours : « Puisque vous ne reconnaissez plus la république, vous pouvez Taller chercher où il vous plaira, vous et tous les ministres de France ! » Et aussitôt, affectant un air familier, feignant de ne plus regarder l'ambassadeur comme revêtu de ce caractère, il lui dit : « Adieu, M. le marquis de Paulmi! » L'ambassadeur répondit du même ton : « Adieu, M. l'archevêque de Gnesno ! » En sortant de cette audience, on ne lui rendit point les honneurs qu'il avait reçus en y entrant.