LI. Entretien de Mokranowski et du roi de Prusse
Dans cette extrémité, Mokranowski renonçant à toutes les fausses espérances que lui donnaient depuis si longtemps ses liaisons publiques avec le ministre français et ses liaisons secrètes avec le roi de France, s'indignant de l'abandon où ils laissaient la Pologne dans une conjoncture aussi décisive, prit la résolution de courir à Berlin, et de s'adresser directement au roi de Prusse. 11 le trouva mal informé des affaires de Pologne, ou du moins affectant de le paraître • il n'en parlait que sur les plus fausses nouvelles. Dans le dédain que ce prince a marqué de tout temps pour celte politique inquiète qui agite l'Europe, il a toujours peu dépensé dans son ministère des affaires étrangères. On sait qu'avant
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la dernière guerre , tous les frais de ce département, en y comprenant les appointements de ses ambassadeurs et de ses ministres, ne se montaient pas à plus de quatre cent mille livres. Aussi, de faux avis ont-ils plus d'une fois dirigé sa conduite; mais ses talents et ses forces ont tout réparé. 11 croyait, ou il feignait de croire, qu'on avait voulu écraser les Czartoryski Joindre Farmée de la république à un corps de quarante mille Autrichiens sur les frontières de Hongrie, et enfin qu'on voulait établir la succession au trône dans la maison de Saxe. Mokranowski n'oublia rien pour le détromper, lui jura que jamais l'Autriche n'était entrée dans aucun arrangement avec eux ; que les Polonais, en favorisant aujourd'hui la maison de Saxe, malgré leur juste ressentiment contre elle, avaient voulu uniquement secouer le joug de la « Russie. Vous êtes les plus faibles, il faut céder, lui dit le roi. » Le général reprit : « Votre majesté ne nous a pas donné de pareils exemples ; elle a seule résisté' à toute l'Europe. — Sans un événement, lui répondit le roi, j'étais perdu. — Il est arrivé, lui répartit Mokranowski; et les talents de votre majesté ont donné le temps à la fortune. — Le roi répliqua qu'ils étaient accoutumés à recevoir leurs rois de la Russie. — Elle nous en a donné un seul, dit le général, et nous n'en voulons plus de sa main. Mais votre majesté ne paraîtra-t-elle jamais chez nous que pour jouer un second personnage ? Quand vous étiez allié de la France, votre ministre en Pologne se joignait à l'ambassadeur de France, et répétait les mêmes choses que lui. Aujourd'hui que vous êtes allié de la Russie, votre ministre ne paraît qu'à la suite de son ambassadeur. Emparez-vous enûn du rôle qui convient à votre gloire, donnez-nous un roi ; donnez-nous votre frère, le prince Henry. » Le roi répondit : « 11 ne veut pas se faire catholique ». Le général n'ayant répliqué que par un sourire, « non, reprit le roi, il ne le veut pas, et son parti est si bien
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pris qu'il est inutile que vous lui parliez ; je vous défends de le voir. — Sire, au moins sauvez notre liberté, lui dit le général » ; et il lui expliqua comment la république allait être soumise au despotisme. Le roi montra beaucoup de curiosité sur tous les changements qui avaient été faits dans la constitution; il lui demanda des notes sur les plus importants, les lui fit écrire sous ses yeux, les apostilla de sa main; et lui dit : « Qu'il chargerait son ministre à Varsovie de veiller au rétablissement de la liberté^ que Talliance qu'il avait contractée avec la Russie, n'avait point d'autre but ; qu'il ne dépendait que des patriotes de tout pacifier^ en se réunissant au corps de la république, et que si c'était là leur dessein, il s'emploierait à faciliter les voies de la conciliation ». Le roi lui demanda ensuite ce que c'était qu'un bruit généralement répandu sur le mariage de Timpératrice avec Poniatowski? Le général répondit : « Qu'il savait seulement que c'était un bruit public ». Le roi reprit avec un visage sévère : « Je ne le leur conseille ni à l'un ni à l'autre; je viens de leur écrire à tous deux de ne pas faire cette folie-là ». Cette conversation finit par des propositions que fit le roi au général, pour l'engager à quitter un pays si en désordre, et à entrer de nouveau à son service. Mais le général lui répondit : « Qu'il ne chercherait une retraite que quand sa patrie serait libre et tranquille. » Le roi le congédia avec bonté ; et comn>e le prince Henry, alors absent, était sur le point de revenir à la cour, le roi pressa Mokranowski de partir, et il le fit, en quelque sorte, garder à vue jusque sur la frontière.
LIL Dispositions de la cour de Saxe.
Dans le même temps, le référendaire Podoski, zélé partisan de la maison de Saxe^ intrigant, audaci eux, ne déses-
pérant jamais des choses qu'il désirait, avait couru à Dresde. Cette cour regardait encore Félection d'un des princes de Saxe au trône de Pologne comme facile, et tout ce qui pouvait la traverser comme impossible. Si on entreprenait de leur en démontrer les obstacles, ils écoutaient ce discours avec ressentiment, et comme la preuve de quelque mauvaise volonté déclarée contre eux. Ils ne doutaient pas qu'après la diète de Varsovie, le retour des députés dans les provinces ne devînt l'occasion d'un soulèvement général, et que ies partisans de leur maison n'en profitassent pour lui rendre le trône. Le référendaire Podoski leur avait donné de loin ces opinions, d'ailleurs si naturelles a toute famille royale, et il vint encore les confirmer de vive voix. Il vint assurer : « Que malgré les désastres et l'oppression, le même sentiment restant dans tous les cœurs, et l'indignation lui donnant même une nouvelle force, non-seulement l'espérance n'était pas détruite, mais qu'elle devait augmenter ; que la nation était prête à se porter aux partis les plus violeuts et les plus extraordinaires ; que la crainte de perdre sa liberté lui rendait toutes ses forces ; que si un des princes de Saxe voulait être roi, il n'avait qu'à paraître en Pologne à la tête de quelques troupes, ctque toute la nation se réunirait à lui. Il leurre- « présentait que le droit de la noblesse étant de faire l'élection en corps, une assemblée de quatre- vingt raille gentilshommes ne recevrait pas la loi , et que du moins on ferait facilement une double élection. » Mais après de longs conseils la cour de Dresde, gouvernée par un ministre prudent, répondit : « Nous ne pouvons empêcher l'élection de Poniatowski; il faut le laisser monter sur le trône, dans peu d'années nous verrons à Ton faire descendre ». Kt le référendaire Podoski fut prié de réserver son zèle pour ce temps-là.