LIVRE VI
LUI. CoYiduile des Turks.
Quelques nuages commencèrent aussi à s'élever du côté de la Turquie, la seule puissance^qui, dans la situation ac* tuelle de TEurope, pouvait traverser les desseins de Catherine. Cette princesse n'était pas assez affermie sur le trône, pour engager son empire dans une guerre contre les Turks ; et la crainte rendait ses négociations à Constantinople un tissu des plus subtils artifices. Elle profita du nouveau crédit que le roi de Prusse y avait acquis par ses longues guerres eontre la maison d'Autriche ; et le ministre de ce roi y devint le plus fidèle émissaire de la Russie. Presque tout l'argent destiné aux corruptions se répandait par ses mains ; les Russes, n'espérant pas qu'on ajoutât foi à leurs mensonges, les faisaient passer par une bouche étrangère. Mais ce fut l'empressement des deux ministres russe et prussien, pour aller au-devant de tous les obstacles, qui encouragea ces longues et sanglantes querelles. H faut reprendre ce récit d'un peu plus haut.
Mustapha, après quelques années de règne, se croyant en état de suffire par lui-même au gouvernement de son empire, pourvu que la vérité filt toujours mise sous ses yeux^ av<iit choisi pour grand- visir un homme doué de toutes les vertus, mais dénué de tous les talents; il se flattait de Tédaircr sur toutes les affaires. Mais bientôt convaincu de sou erreur, il avait fait un choix entièrement contraire ; il avait appelé d'Asie, pour son ministre, un homme connu par de grands talents, mais diffamé par de grandes prévarications ; se flattant de le maintenir par sa vigilance. Celui-ci, nommé déjà trois fois grand-visir , et trois fois disgracié, avait une véritable connaissance des intérêts de l'empire. 11 avait.
lOO RÉVOLUTIOIfS DE POLOGNE.
dans ses ministères précédents, arrêté les entreprises des Russes. 11 savait avec quel soin on devait surveiller cette puissance active, ambitieuse et perfide ; et dès le premier moment de son arrivée à Constantinople, une extrême attention sur les affaires de Pologne succéda à ta plus profonde indifférence. Le kan des Tatars eut ordre de redoubler de zèle. Les princes de Moldavie et de Valaquie reçurent également ordre d^envoyer à Varsovie des ministres publics, qui rendissent compte de tout ce qui s'y passerait. Enfin, le ministre russe à Constantinople, reçut une injonction formelle dMnformer exactement la Porte des intentions de sa cour. Mais ce nouveau grand-visir ne tarda pas à reconnaître qu'il n'avait ni la confiance ni l'estime de son mattre. Il craignit de s^engager dans des projets dont Févénement était incertain. Uniquement occupé de conserver sa place, et dans Tattente perpétuelle d'une quatrième disgrâce, il rallentit cette première activité de ses démarches. Le grand-seigneur instruit , il est vrai, parce visir^ commença à sentir les conséquences que tes entreprises des Russes pouvaient avoir pour ses États; mais ce prince voulant tout faire par lui-même, dans un gouvernement trop étendu pour que tout y soit régi par une seule main, fut bientôt distrait, et pour ainsi dire^ emporté par le courant de ses occupations journalières. Tout ce qui regardait la vacance du trône de Pologne était oublié, et en quelque sorte perdu dans la foule des affaires d'un si vaste empire.
Ce ^t alors que les deux ministres russe et prussien, inquiets des premières démonstrations d'un intérêt qui déjà n'existait plus, vinrent assurer au ministre ottoman, par des déclarations authentiques, que ces deux puissances n'enverraient pas un seul soldat en Polog-ne; que l'élection serait entièrement libre ; qu'elles désiraient seulement que le non* veau roi iùt Polonais, et que d ailleurs elles ne soutiendraient
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pt même n^indiqueraient aucun candidat. Les deux ministres allèrent jusqu'à solliciter la Porte de se joindre à leurs cours, dans des vues qui semblaient si légitimes; soit que ce fût un excès de zèle égal entre ces deux collègues , soit plutôt que le zèle du ministre prussien ne fût pas exempt d'artiGce, et quil eût pour, véritable objet de contenir la Russie, en affectant de la servir.
Le ministre ottoman, sur la foi de ces déclarations, ne vit dans les troubles qui s'élevèrent bientôt en Pologne, que des discussions intestines ; et le grand-seigneur, se persuadant que les deux partis étaient abandonnés à leurs propres forces, leur fit écrire : « Que s'ils écoutaient un bon et sincère conseil, ils feraient Télection d'un roi d'un commun accord ; mais que la Porte, en leur donnant ce conseil de paix, les laissait mattres de faire ce qu'ils jugeraient à pro* pos, et ^'intéressait seulement à la république en général, parce qu'elle avait 6dèlemeut observé les traités ». Ces lettres étaient d'ailleurs pleines d'ignorance sur le gouvernement de Pologne, et confondaient perpétuellement le sénat avec la diète, et la diète avec la noblesse.
Le grand-seigneur fit dire en même temps au roi de Prusse et à l'impératrice de Russie, qu'il espérait que, suivant leur ingénuifé ordinaire ( ce fut l'expression turque ), ils tiendraient la promesse qu'ils lui avaient faite, de ne se point mêler des dissensions polonaises. Son étonnement fut extrême, lorsque bientôt après il apprit qu'une armée russe était en Pologne ; le grand- visir en demanda aussitôt raison au résident de Russie. Celui-ci répondit : « Que la république avait sollicité l'envoi de quelques troupes, pour protéger ses libertés dont la Russie était garante; et que, sur cette prière, on avait envoyé dans ce royaume, sans canons et munitions, six mille bommes d'infanterie et mille Kosaks pour y être employés aux ordres de la république. »
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Le sultan parut satisfait de cette explication, et fit répondre à l'ambassadeur de France et au kan de Kriniée, qui avaient fait répandre cette Douvelle dans le sérail : « Qu'il n'avait aucun droit de s'opposer à cette entrée des Russes en Pologne; que les Russes non-seulement y étaient souvent entrés sans que la république s'y fut opposée, mais qu'elle les avait souvent reçus à titre d'hospitalité ; que les traités ne faisaient aucune mention de ce point, et qu'il ne serait pas convenable que la Porte voulût gêner la liberté de la république. 11 fallut encore bien du temps pour informer les ministres turks, et par eux le grand-seigneur, du dessein qu'avait Fimpératrice de donner la couronne à un jeune homme qui avait eu avec elle les plus intimes liaisons. Mustapha apprit avec la plus vive colère cette recommandation publique faite au primat du royaume, en faveur de Poniatowski, contre la promesse formelle faite au grand-visir, que la tzarine ne recommanderait ni même n'indiquerait aucun candidat. Il s'indigna d'avoir été joué; et le ressentiment de cette perfidie eût dès lors éclaté par la guerre, si le muphti, que la religion rendait tout puissant sur Tesprit de son maître, et qui lui-même était gouverné par un Iman, vendu aux Russes, n'eût calmé ce premier transport (i). Le grandseigneur crut devoir cependant à la dignité de sa couronne,
(1) Presque tous ces lettrés ont ahjoré, dit-on, leur ancien fanatisme ; ceux qui sont versés dans les lettres orientales n^ajoutent plus aucune foi aux dogmes de Mahomet, et c'est le pur déisme qui règne secrètement àConstantinople; maisqu^en est-il résulté pour l'empire? Ils n'en sont pas moins occupés, comme le sont les prêtres de tous les autres pays, à maintenir en crédit une religion, source de leur puissance ; et l'ancien esprit de la loi maliométane ne dirigeant plus leurs décisions, ils emploient, chaque fuis, toutes les subtilités des interprétations Ihéologiques, h trouver seulement dans les livres saints, ce 4i«ii peut favoriser la perpétuité de la paix, et la mollesse générale.
{ ISotc de Htithièri.)
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a son honneur personnel, d'exclure nonomément de l'élection au trône le Polonais recon>niandé par la Russie, contre la foi des promesses les plus sacrées. Mais soit que les ministres ottomans évitassent d'engager leur maître par une démarche publique, soit qu'ils espérassent qu'en ménageant l'orgueil de l'impératrice, ils obtiendraient plus facilement qu'elle renonçât à son dessein , ce fut dans une conférence très-secrète, avec le résident de Russie, qu'ils donnèrent une exclusion formelle à Poniatowski. Ils Grent, en même temps, quelques préparatifs de guerre sur les frontières de Russie et de Pologne. Quinze mille jannissaires, et huit mille spahis s'avancèrent de ce côté pour se joindre aux Tatars, dont le kan avait formellement prorais aux Polonais un secours de cent mille hommes ; et ces mouvements de guerre semblaient appuyer cette déclaration secrète du gitmd-visir.
Par ces dispositions générales de toutes les cours, et par celles du plus grand nombre des Polonais, on voit que le trône où Poniatowski allait monter, était en quelque sorte miné de toutes parts. De fâcheux événements devaient encore précéder son élévation.