LV. Massacre du prince Yoan
On égorgeait dans une forteresse voisine de Pétersbourg, ce malheureux Yvan, chef de la maison impériale. Ce n'était pas assez qu'il mourût, il fallait, pour la sûreté de cette princesse, que tout l'empire russe fût certain de cette mort. Exposer le corps de cet infortuné ne suffisait pas ; sa vie entière s'était passée dans les fers : et l'exposition d'un corps inconnu aurait laissé aux mal intentionnés le droit de dire
LIVKE VI. IOr>
qu'Y van s'était évadé, et la facilité de produire sous son nom
quelqu'audacieux imposteur. Une détestable intrigue satisOt
à tous ces embarras. Il parut que des factieux, enhardis par
Tabsence de rim|)ératriee, avaient voulu enlever Yvan pour
lui rendre la couronne ; et que les officiers chargés de sa
garde, sur le poiut d'être forcés, avaient , en regorgeant,
prévenu Texécution de ce complot , comme ils en avaient
Tordre positif dans leurs instructions : de sorte que tout
Tempire de Russie, et l'Europe entière, qui ne connaissait
de ce malheureux prince que son nom, ne purent pas douter
que le corps exposé à Pétersbourg ne fût véritablement le
sien. Catherine apprit cet événement avec une profonde
tranquillité, et retourna lentement dans sa capitale. Mais un
bruit vague qu'il y avait eu des troubles en Russie, tiut peur
dant quelques jours toute la Pologne attentive. L'inquiétude
et l'espérance étaient extrêmes, et faisaient sentir à cette ré-
publique qu'elle n'était plus libre.
Mais déjà les troupes russes, après s'être séparées en plusieurs détachements pour disperser les partis qui avaient voulu se former, et pour forcer la noblesse éparse dans ses terres de signer la confédération de Varsovie, étaient revenues aux environs de cette capitale, afin de soutenir la diète d'élection. Les Czartoryski appréhendaient que l'assemblée de la noblesse n'y fût trop nombreuse^ parce que tous les députés dont ils s'étaient assurés n'eussent pas égalé la noblesse d'une seule province. Ils avaient pris soin de faire craindre à tous les gentilshommes que, pendant leur absence, leurs châteaux ne fussent pillés par les Russes; il envoyé • rent des troupes couper le chemin à ceux qui voulaient se réunir pour marcher en corps ; et par ces manoeuvres, la diète d'élection fut la moins nombreuse qui eût jamais été. De cette foule de quc.tre-vingt mille gentilshommes, qui avaient toujours concouru à l'élection des autres rois, il n'y
ea avait pas quatre mille au champ étectoral. Sept proviuces n'y avaient pas même de députés. Ce beau spectacle, que les seuls Polonais pouvaient encore dans notre siècle offrir 5 l'univers, cette élection du chef d'une nation libre, ne paraissait en cette occasion , suivant l'expression des Pololais ejx-mêmes, qu'une pompe funèbre sous laquelle on ensevelissait toutes leurs lois. Au lieu des mouvements tumultueux de la liberté, toutes les démarches, concertées d'avance, n'étaient que des cérémonies. Ou rendait tristement à la force des hommages involontaires. Ceux même qu'on devait croireau comble de leur prospérité, ne se montraient en public que taciturnes, et le front chargé de soucis. Ils semblaient partager cette impression générale de tristesse et d'horreur; et on ne pouvait deviner pourquoi ils étaient si loin de se livrer ouvertement à la joie qu'on leur supposait. Mais, en effet, de nouvelles espérances et de nouvelles craintes agitaient alors en secret tous les chefs de cette faction triomphante.