‹ Révolutions de PologneChapitre 103 sur 282 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

maîtresses d'une partie de la côte. La légion occidentale, composée de deux cents paysans grecs, de douze soldats russes, et commandée par un capitaine d'infanterie russe, traversa Cala mata, où Benaki s'était retiré. Il feignit de se rendre à la force, prêta serment à l'impératrice de Russie, et continua de rester à la garde de sa ville. Cette troupe se répandit ensuite dans la campagne, ne pillant d'abord que les maisons des Turks, massacrant tous ceux qui tombaient entre ses mains, mais bientôt pillant également les villages des Grecs. Elle s'avança ainsi jusqu'à la ville d'Arcadie, petite place sur le rivage de la mer. Les Turks de cette ville après avoir voulu, comme ceux de Coron, se jeter dans la campagne pour y massacrer tous les Grecs, avaient fini dar.s leur consternation par ne prendre aucun parti, et se rendirent sans aucune résistance, sous la condition d'être con* duits dans une île de l'Archipel.

Ce qu'on nommait la légion orientale de Sparte, composée du même nombre de soldats russes et de paysans grecs, commandés par le jeune négociant de File de Mykono, s'avançait par les défilés du Maïna vers l'autre revers des montagnes, sans autre obstacle que l'aspérité des lieux. Ils se renforcèrent sur leur route d'un assez grand nombre de Maïnotes, et ils descendirent dans cette belle vallée que baigne l'Eurotas.

Au fond de cette vallée, à l'endroit où les bras des montagnes s'élargissent pour laisser entre elles une vaste plaine ouverte jusqu'à la mer, était bâtie autrefois à dix lieues du rivage, la ville de Sparte, qui presque toujours en guerre, resta huit cents années sans murailles ; Sparte, dont un seul citoyen, arrivé en Sicile, ranima les espérances de Syracuse, et lui conserva sa liberté ; dont un autre citoyen, arrivé à Carthage, releva cette république abattue, et balança ainsi pendant deux siècles la fortune de Rome; Sparte, plus ad-

mirable encore par son gouvernement que par la guerre, et dont les lois appropriées aux temps où elles furent faites, ont été l'admiration ou l'étonnement de tous les siècles, ont donné à cette ville une heureuse supériorité sur la Grèce entière, et ont produit ainsi la civilisation de la partie du monde que nous habitons. Au fond de cette même vallée, plus près du pied des montagnes, dans un lieu assez fort d'assiette, subsiste aujourd'hui la ville de Misitra , habitée par quinze mille Grecs et environ douze cents Turks. Les géographes ont longtemps confondu cette ville moderne avec l'ancienne Sparte ; et cette erreur s'est reproduite dans les relations que les Russes se pressèrent de publier sur leurs succès dans le Péloponèse. Mais depuis que cette province jouissait des douceurs de la paix, et que les voyageurs parcouraient avec moins de péril cette contrée, toujours digne de l'attention du genre humain, il avait été facile de reconnaître que Misitra est bâtie à quelque distance du lieu où fut autrefois Lacédémone. La forteresse qui la domine est un vieux, donjon, absolument semblable à ceux que les anciens seigneurs français construisaient dans leurs terres, pour assujétir et défendre toute la contrée; et c'est en effet l'ouvrago d'un chef de croisés, au temps où ceux-ci s'établirent dans le Péloponèse, et y portèreut le gouvernement féodal. Cette tradition est conservée à Misitra même, dont les habitants prétendent que ce vieux donjon s'appelait autrefois le fort de messire Guillaume, et ils en font dériver le nom de leur ville. Ils montrent à l'appui de cette tradition de vieux titres où ils sont nommés Messirioï ou Messiriotes. Le poète que nous avons déjà cité, dont l'ouvrage sur la conquête du Péloponèse par les chevaliers français est conservé en manuscrit à la bibliothèque du roi de France, raconte que Ville- Hardouin, chef de ces chevaliers, après s'être rendu maître de tout le Péloponèse, parcourut le pays voisin de Lacédé-

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ïnone, remarqua, à plus d'un mille au nor.l do cette ville, un rocher escarpé, isolé de toutes parts, et détaché de la montagne, qu'il le fortifia et en lit sa résidence. C'est au pied de ce rocher que s'est ensuite formée cette ville; et elle existait déjà dans une sorte d'opulence au temps de la première conquête du Péloponcse par les Turks. Chalcondyle, historien gr*ec et contemporain, après avoir rapporté la reddition volontaire du prince de Sparte, ajoute : « Au-dessus de Sparte, droit au pied de la montagne de Taïgète, est située une fort belle ville grecque, riche, opulente, à une lieue de la rivière d'Eurotas. » Cette position est certainement celle de Misitra. H suit encore de ce récit que l'abandon et la ruine entière de la ville de Sparte sont arrivés dcpnis la conquête du Péloponèse par les Turks, c'est-à-dire dans les trois siècles derniers ; et quoique cet événement soit si moderne, la destruction de cette ville célèbre est entièrement échappée à l'histoire.

Ce qui ne peut laisser aucun doute sur la différence de ces deux villes, c'est que les voyageurs attirés dans ces lieux par la plus noble curiosité, après avoir été d'abord à Misitra pour s'y faire avouer du gouvernement, en repartent pour aller à une lieue de cette ville considérer les murs de Sparte, inhabitée et déserte, ces ruines qui inspirent encore «aujourd'hui ce même respect, cette vénération tendre et méïancolique avec laquelle on considère les tombeaux des hommes chers à l'humanité. Les gérontes, ou vieillards de Misitra, avaient pris l'usage d'y conduire ceux auxquels ils voulaient marquer des égards. On traverse d'ahord pour s'y rendre le lieu où s'exerçait la jeunesse Spartiate, le plataniste dont la nature en prenant soin toute seule de renouveler les ombrages, a conservé l'aspect et le nom antique. On recon-' naît ensuite au milieu des ruines, les débris de ce fameux portique où les Perses vaincus étaient représentés en es-

claves, soutenant les masses d'un monument élevé en mémoire de leur défaite ; leurs troncs épars et mutilés par les ans, attestent encore aujourd'hui à nos regards la vérité de ces anciens prodiges de la valeur et de la liberté. Mais on a cru reconnaître dans une église de Misitra le plus beau monument qui fût autrefois dans Sparte, la colonne sur laquelle sont gravés les noms des trois cents Lacédémoniens morts aux Thermopyles. Les habitants de Misistra, en transportant dans leur ville quelques ruines de Sparte pour la construction de leurs bâtiments» ont fait de cette colonne un pilier dans une église. C'est la plus [belle antiquité qui soit aujourd'hui sur la terre»

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