LIVRE XI
tourner leurs forces des véritables points dans lesquels on devait les attaquer. Us saisirent ce moment même pour envoyer au nord, dans la mer Noire, sept vaisseaux de ligne et quelques demi-galères, seuls navires qui fussent armés dans le port de Constantinople.
Ils n'ajoutèrent foi à cette nouvelle, que quand elle leur fut mandée par le pacha de Candie, qui la tenait d'un commissionnaire d'Alger, lequel, en revenant de Hollande, avait vu la flotte russe à Gibraltar.
Ils apprirent en même temps la descente des Russes dans le Péloponèse ; et, se rappelant alors que l'ambassadeur de France les avait avertis de veiller sur cette province, ils ne pouvaient revenir d'admiration sur ses grandes connaissances en astrologie. Ils surent donc, pour la première fois, malgré tant d'avis précédents, qu'une flotte russe était dans leur voisinage, et presque au centre de leur domination. Leur fierté barbare ne leur permit pas d'en concevoir de la crainte. Vingt vieux vaisseaux étaient désarmés dans le port de Constantinople. On travailla à la hâte à leur armement. Mais le principal soin consistait non à les radouber, non à les caréner, mais à les repeindre. Le sultan seul paraissait aJarmé de l'extrême péril dans lequel allait se trouver son. empire. Il se rendait plusieurs fois chaquejour à l'arsenal pour en presser les travaux; et il ordonna même a ses mir nistres d'entrer aussitôt en négociation avec les cours de Vienne et de France, pour en obtenir des secours en cas de revers. On avait mandé précipitamment tous les habitants des côtes engagés pour le service de la marine, et connus sous le nom de Levantins, mélange de Turks et de Grecs que la nécessité fait admettre indifféremment dans ce service. Ils accourent en foule, et commettent dans la ville d'épouvantables désordres. Des détachements de janissaires parcouraient les rues pour leur en imposer ; et, à mesure
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qu'on en arrêtait, on les faisait passer dans des corps de garde de janissaires, où, sans autre forme de procès, on leur attachait une pierre au cou et on les jetait à la mer. On y en jeta ainsi plusieurs milliers. Ces exécutions sévères rétablirent seules quelque police dans la ville. Pendant ce temps, on embarquait au hasard toute l'artillerie qui se trouva dans les arsenaux, en plaçant un canon de quatre livres de balle à côté d'un canon de quatre-vingt-seize livres ; et dès qu'un certain nombre de vaisseaux furent regardés comme sufGsamment armés, ils partirent chargés de cette indisciplinable milice, et se rendirent au détroit des Dardanelles, qui en est à soixante lieues, afin d'y attendre les autres, plus près des parages où le secours de la flotte serait nécessaire, et plus à portée de contenir les îles où on craignait quelque soulèvement.