LIVRE XI
sortaient do cette nier enflammée. La plus grande partie des équipages turks était descendue à terre dans la journée précédente. Ce qui restait dans les navires se précipite dans la mer et cherche à fuir au rivage. Mais les canons de ces vaisseaux étant chargés ; à mesure que la flamme les échauffait , les hatteries faisaient feu et foudroyaieut la côte. Quand l'embrasement eut gagné les soutes à poudre , d'affreux éclats retentissaient du sein de cet horrible incendie, et dispersaient au loin des débris , des corps expirants , des troncs mutilés.
Les habitants de Chio accourus au rivage , et tremblant de voir leur ville pillée par les vainqueurs, voyaient distinctement à la lueur de l'incendie, et sur toute la surface de la Hier, différentes scènes de cette horrible catastrophe; les eaux couvertes de malheureux nageant à travers les débris enflammés ; la forteresse de Tchesmé , la ville et une mosquée bâties en amphithéâtre sur une colline, abîmées de fond en comble , et tous les habitants de cette cote fuyant sur les hauteurs éloiguées. On entendait mugir dans renfoncement des terres les montagnes et les rochers. Au moment de cette destruction , il y eut un si horrible fracas , que Smyrue, distant de dix lieues, sentit la terre trembler. Athènes, à plus de cinquante lieues d'une mer coupée d'îles, prétend en avoir entendu le bruit. Les vaisseaux russes, quoique assez éloignés , étaient agités comme par les secousses d'une violente tempête. Cet affreux spectacle dura depuis une heure après minuit jusqu'à six heures du matin.
Les chaloupes russes sauvaient quelques-uns des malheureux qui après être sautés eu l'air, ou s'être précipités euxmêmes dans la mer, erraient sur les flots; et quoique le plus grand nombre des Turks fut parvenu à se jeter à la cèle, tous les rivages d'alentour furent couverts de cada-
vres. Il y eut de brûlés quinze gros vaisseaux de soixantequatorze à cent pièces de canon, neuf de quinze à treute, et plusieurs galères. Un seul vaisseau de soixante canons et cinq galiotes , échappèrent aux flammes, et tombèrent entre les mains des Russes.
XXXV. Dispute dans le conseil de (yuerre, tenu par tes Russes
La terreur fut aussi grande dans Constantiuople que l'avait été la sécurité. On trembla que l'escadre russe ne franchît le passage des Dardanelles , seule défense de cette capitale, et ne vînt incendier Constantinople, ou dicter la paix sous les murs du sérail. Le vent du nord, qui avait favorisé les Russes pendant le combat, ne dura que le temps nécessaire pour réparer leur escadre , et devint favorable pour faire voile vers le détroit et forcer le passage.
Elphinston lavait juré sur sa tête à l'impératrice. Il insista avec sa violence accoutumée pour aller terminer la guerre. Gregg et tous les Anglais appuyèrent son avis. Mais cette escadre victorieuse était dans un dénuement total. Il ne restait qu'une poignée de Russes et vingt mille Albanais, Monténégrins, Zantiotes, Maïnotes et autres ramas de Grecs pris dans les îles; beaucoup de malades, beaucoup de blessés , pas six cents hommes en état de combattre , presque plus de munitions. « Moins on avait de monde et de ressources , disait Elphinston , plus il fallait profiter à la hâte de la terreur qu'on avait inspirée, et achever la guerre par une heureuse témérité. » Déchu du commandement, il ne demandait pour lui que l'honneur de montrer le chemin. Orloff attendait une troisième escadre partie de Pétersbourg avec des troupes de débarquement.
LÎVnE X!
Une haine invincible avait éclaté entre Elphinston et lui. Orloff avait demandé à l'impératrice de le délivrer de cet homme violent et intraitable. Soit cette haine, et que la promesse même faite par Elphinston à l'impératrice éloignât Orloff d'une tentative dont cette homme se fût attribué l'honneur; soit lâcheté, ear Orloff, si renommé par son audace dans une conjuration, s'était toujours tenu loin des combats, et s'était évanoui à l'embrasement des deux premiers vaisseaux, soit enfin que le bombardement et l'incendie de Constantinople, en terminant aussitôt la guerre, n'eût pas assuré la fortune qu'il méditait pour sa famille, ambitieuse de régner dans quelque partie de la Grèce, il s'opposa à cette tentative. Il représenta : « Que ses espions répandus dans toute la Grèce ne lui avaient encore fait parvenir aucune nouvelle, ni de l'escadre qui devait arriver parla mer Noire, ni de l'armée qui devait arriver par la Géorgie ; qu'il ne fallait pas risquer la flotte de sa souveraine ; que cette flotte périrait tout entière à l'attaque des Dardanelles ; qu'elle n'avait pas été envoyée pour décider la paix par un coup de main, mais pour faire dans la Grèce un établissement durable ; qu'il fallait s'emparer des îles qui avoisinent le détroit, empêcher Constantinople de tirer ses vivres de l'Archipel, abandonner cette ville aux séditions que la famine y ferait naître , ou du moins attendre dans cette position que l'armée de Géorgie se fût avancée vers Trébizonde, et que la flotte du ïanaïs fût descendue vers le canal du Bosphore. >»
XXXVL Ils n'attaquent ni les Dardanelles, ni Chio, ni Smyrne.
Les Russes restèrent donc dix jours entiers dans les parages de Tchesmé , s occupant à chercher dans les eaux où
2t2 REVOLUTIONS DE POLOGNE.
la flotte ottomane avait été incendiée tout ce qu'on pouvait recueillir de ses débris. On eu repêcha l'artillerie ; on s'empara des barques restées au rivage; on pilla la bourgade de Tchesmé. Deux villes riches et florissantes étaient dans le le voisinage, Chio et Smyme ; Tune capitale de cette île, célèbre dans l'antiquité par la culture de ses terres, et encore aujourd'hui la mieux cultivée de l'Archipel. Deux vaisseaux russes vinrent ancrer sur la côte. Mais, avertis par une intelligence secrète que les Turks y étaient en force et tous les Grecs désarmés, les Russes ne voulurent pas compromettre leur gloire et laisser par une attaque inutile dissiper la terreur qu'ils avaient inspirée. Smyrne, sur la côte d'Asie, et qui au milieu d'uu pays dévasté, en proie aux brigands, et où les peuples n'ont conservé aucun art, conserve encore presque seule son industrie et son commerce, nageait alors dans le sang. Les Turks échappés des vaisseaux embrasés s'y étaient réfugiés ; et communiquant leur rage au peuple et à la milice, ils se jetèrent sur tous ceux des Grecs qu'ils rencontrèrent dans les rues. Plus de mille lurent massacrés , et parmi eux quelques Européens. Le pacha et le< beys risquèrent leur vie pour apaiser ces furieux. Plusieurs Grecs se sauvèrent dans des barques et portèrent cette nouvelle au comte Orloff , en le suppliant de les secourir. Mais à la réquisition du pacha, les consuls des nations franques envoyèrent en commun une députation à ce général, pour le prier de ne poiut attaquer Smyrne, et lui représenter que la seule apparition de sa flotte serait le signal du pillage et du massacre de plus de mille sujets de tous les souverains de l'Europe; que Smyrne devait être considérée moins comme une ville ennemie, que comme une ville neutre et l'entrepôt général de tout le commerce du Levant. On travaillait en même temps à mettre en défense le port , le château et la ville. Le consul de France, Peysonuel,