XXXVII. Description des Dardanelles
Ce canal célèbre où une mer étroite sépare l'Europe et l'Asie, est défendu à sa première entrée par deux forteresses situées sur les deux rivages opposés. On les nomme les nouveaux châteaux, parce qu'ils ont été construits dans le dernier siècle, afin que les flottes turques fussent protégées à cette entrée contre les insultes des flottes vénitiennes, qui avaient osé plus d'une fois les y venir attaquer. La distance de l'un à l'autre de ces châteaux est presque de deux mille toises. Le canal dans son intérieur et sur les deux rivages est bordé de collines cultivées par des habitants grecs. On rencontre ensuite les vieux châteaux. Mahomet 11 les lit bâtir aussitôt qu'il eut conquis Constantinople ; et dans cet endroit, l'intervalle d'un rivage à l'autre ne s'étend qu'à 750 toises. Plus avant il se resserre encore ; et à une lieue et demie au nord des vieux châteaux, deux pointes qui se rapprochent ne laissent de canal entre elles qu'environ 375 toises. C'est là le passage renommé chez les poètes par le courage et l'infortune de Léandre, qui le traversait à la nage toutes
les nuits pour voir pendant quelques heures Héro, son amante. Il est plus renommé encore chez les historiens ; chez ceux de l'antiquité comme chez les modernes. C'est l'endroit où Xerxès fît jeter un pont, quand il amena toutes les forces de l'Asie pour attaquer inutilement la Grèce. C'est l'endroit que Soliman t sans vaisseaux et sans barque, f ranchit sur un radeau, conduisant pour la première fois en Europe une troupe de Turks, qui devaient y fonder un nouvel empire.
Sur la pointe de terre qui dans cet endroit resserre le passage du côté de l'Europe, était l'emplacement de l'ancienne Sestos. Sur le rivage d'Asie, on voit encore les ruines d'Abydos. Ce passage étroit n'était point fortifié ; et les premières difficultés franchies, on ne trouvait plus qu'une vaste mer ouverte jusqu'à la capitale de l'empire ottoman, située à 60 lieues plus loin sur un autre canal , qui communique de la Propontide avec la mer Noire.
Le nom de Dardanelles que porte aujourd'hui ce détroit et les châteaux qui le défendent, s'est perpétué sur cette côte depuis Dardanus, l'un des fondateurs de Troie , située non loin de ce rivage. Le promontoire qui du côté de l'Asie s'avance dans la mer, était le promontoire Sigée, si renommé chez les anciens poètes.
Les Turks n'avaient fait aucun préparatif pour mettre les châteaux en défense. Les murs étaient en ruines. Il n'existait auprès des châteaux d'Asie qu'une seule batterie à moitié ensablée. On avait retiré presque tous les canonniers pour les envoyer aux armées de terre. Un visir disgracié, ce même Moldavandji, qui à la fin de l'hiver précédent, avait si témérairement entrepris de conduire les Turks en Pologne, et que toute son armée avait alors abandonné,
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commandait aux Dardanelles comme dans un lieu d'exil. 11 se reposait avec sécurité sur l'ancienuc réputation de ses châteaux et sur la force naturelle du lieu. En effet, des courants rapides, augmentés par la violence des vents du nord fréquents en ces climats , empêchent souvent les vaisseaux de remonter le canal Mais cet obstacle avait disparu. Un vent du sud forcé, qui dura plusieurs jours, aurait fait franchir à l'escadre russe ce passage redouté.