XXXVIII. Elphins ton entre dans le détroit
Le 26 juillet vers les cinq heures du soir, l'escadre d'Elphinston, composée de trois vaisseaux et de quatre frégates, en poursuivant les deux caravelles qu'elle avait eu ordre d'intercepter, et qui à sa rencontre, étaient rentrées dans le canal, vint insulter les premiers châteaux. Les batteries turques firent feu. 11 y avait autant de coups à tirer que de pièces, mais rien pour recharger. En sacrifiant, ou pour mieux dire en exposant deux frégates, pour balayer les canonniers turks qui étaient entièrement à découvert, la flotte russe eût aisément franchi le premier pas. Le vent du sud soufflait avec assez de force pour refouler les courants avec rapidité.
Elphinston entre dans le canal à travers les décharges de l'artillerie ennemie. Il passe sans être atteint; et, voyant que pas un vaisseau russe ne le suit, content dans sa rage d'avoir justifié en quelque sorte ses promesses, content d'avoir rejeté sur les généraux russes la lâcheté qui leur arrachait des mains une si brillante victoire, il s'avance tranquillement dans le détroit, ne daigne pas tirer un seul coup sur les batteries turques , jette l'ancre dans le canal même, y fait sonner ses trompettes, battre ses tambours, se fait servir du
thé; et après avoir ainsi insulté plus encore à la faiblesse russe qu'à la faiblesse ottomane, il revire de bord, et malgré le vent contraire, se laisse ramener par les courants et rejoint son escadre.
Moldavandji, ce pacha présomptueux, commis à la garde des Dardanelles, s'attribuait avec orgueil un succès dont il n'avait jamais douté, et ne craignait point une seconde tentative. De leur côté, les Russes restaient avec quelques vaisseaux à l'entrée du détroit. Leur flotte entière s'y était alors réunie , afin de s'emparer de toutes les îles qui l'environnent, d'y passer l'hiver, d'intercepter les convois qui passent de l'Archipel à Constantinople , et d'attendre les nouveaux renforts qui arrivaient de Russie. Les troupes de terre étaient descendues dans l'île de Lemnos, située en face du canal, et assiégeaient le château de cette île, dont le port eût aisément contenu leur flotte. Pendant ce temps, leurs vaisseaux occupaient les passages 'des îles voisines, et bloquaient l'entrée des Dardanelles. Les deux ennemis restaient ainsi dans un égal aveuglement, dans une égale ignorance, les uns de leur danger, les autres de leur avantage. Mais il ne fallait que la durée d'un vent favorable pour démontrer enfin aux Russes ce qu'ils pouvaient oser ; la destinée d'un si grand empire et de tant d'États ne dépendait alors que de ce léger caprice de la fortune.