LIVRE XIÏ
l'entreprise sur sa tête. Toutes les croisières russes étaient en désordre, les passages des îles mai gardés. Déjà des bateaux chargés de volontaires, avaient porté des renforts et des munitions aux châteaux des autres îles, que les Russes, trop peu nombreux , n'assiégeaient pas encore. Ce premier succès ajoute à l'audace naturelle de Hassan ; et la nuit du 9 octobre, suivi de quatre mille hommes, sans aucune artillerie, et sans autres armes que chacun un poignard et un pistolet, il passe dans l'île sur des radeaux, aborde sans être aperçu, prend terre sans aucun obstacle, fond sur les assiégeants, qui, d'une aveugle sécurité tombant tout à coup dans une aveugle terreur, ne songent qu'à fuir, courent au rivage et se précipitent dans leurs vaisseaux. Se croyant toujours poursuivis par Hassan, qui s'empare des batteries, ils coupent les câbles avant qu'il puisse tourner les canons contre eux, et s'éloignent du bord nia vue de gens qui n'avaient aucun moyen de les poursuivre sur la mer, ni aucune arme encore pour les atteindre dans leur fuite ; tout ce qui resta dans l'île fut massacré.
Les Russes se réfugièrent vers une autre partie de leur flotte, et leurs généraux tenant aussitôt conseil, ce seul desastre les força d'abandonner toutes les îles voisines ; à leur départ, le manque d'équipages les réduisit à brûler un grand nombre de petits bâtiments. Alexis Orloff, à qui toutes ces contrées étaient inconnues, et qui, dans son extrême ignorance , n'envisageait plus aucune ressource , se voyant sans vivres et se croyant sans asile, partit pour l'Italie sur la plus légère de ses frégates, et donna ordre à l'amiral russe d'y ramener une partie de la flotte, et d'envoyer l'autre partie à Mahon; mais quelques-uns des Grecs qui s'étaient attachés à la fortune des Russes représentèrent : « Que cette abandon général de l'entreprise sur la Grèce, rendrait aux
Turks le libre usage de toutes leurs forces, et la communi-
cation de leurs différents États ; que les Grecs, entièrement sacrifiés, ne pourraient dans aucun temps rendre leur confiance aux Russes, et que ceux-ci revenant un jour, les Grecs, dans leur ressentiment, prendraient les armes contre eux ; que l'entretien de la flotte à Mahon et en Italie serait plus dispendieux que dans l'Archipel; que les îles de cette mer offraient des ports commodes, favorables pour faire des diversions et pour menacer toutes les côtes de l'empire ottoman ; que la plupart de ces îles étaient fertiles et bien peuplées; qu'elles fourniraient des vivres en abondance, des matelots en grand nombre, et qu'il serait aussi facile de les garder qu'il l'était alors de. les soumettre ». L'amiral russe accueillit ces représentations ; et se laissant conduire par ce jeune Grec qui s'était embarqué à Pétersbourg sur le vaisseau amiral , il alla hiverner dans l'île de Paros, une des Cyclades, et se rendit aisément maître des autres îles qui l'environnent.