LIVRE XII. 27S
navigation du fleuve ; et cette conquête fut tellement exagérée à Pétersbourg, que l'impératrice crut qu'elle suffisait pour réparer le désastre qu'éprouva dans ce même temps sa flotte de l'Archipel. Elle crut avoir entre les mains un nouveau moyen de conquérir la capitale de l'empire ottoman ; et sans avoir égard aux fatigues de son armée consumée par la disette, par la guerre et par la contagion, elle envoya ordre au général de faire couper des bois dans toute la province, et de faire aussitôt travailler jour et nuit à l'augmentation de cette flotte du Danube.
XIX. Levée du siège de Lemnos. — La flotte russe s'établit dans
V Archipel.
Il s'en fallait bien que les événements du siège de Lemnos répondissent à la gloire de tant de succès. Ce siège, commencé vers le milieu de l'été, durait encore dans les premières semaines de l'automne. Lemnos, la plus étendue des petites îles qui entourent les Dardanelles, la seule où la flotte russe aurait trouvé des vivres, était aussi la seule dont le port pût contenir cette flotte. Le château qui le protège, situé sur un roc élevé et entièrement hors de l'atteinte du canon des vaisseaux, est commandé par des hauteurs, d'où il serait facile de le foudroyer. Les Russes avaient établi des batteries sur ces hauteurs; et à cet aspect, la garnison avait demandé à capituler. Cette conquête était nécessaire au projet qu'avaient les Russes d'hiverner dans ces parages, d'y tenir Constantinople en alarmes, d'y intercepter, par de perpétuelles croisières, les vivres portés de l'Archipel dans cette capitale, d'y occasionner par cette espèce de blocus éloigné , la famine toujours suivie deséditions, et d'attendre dans cette position formidable, les vaisseaux que leur amenait une nouvelle es-
REVOLl TIONS DE POLOGNE
cadre partie de Russie depuis plusieurs mois. Mais le général russe, croyant que sa flotte victorieuse n'avait plus sur toute l'étendue des mers ottomanes un seul ennemi à redouter et que la garnison de Lemnos ne pouvait recevoir aucun secours, lui avait refusé toute capitulation. Cependant les batteries russes établies sur les hauteurs , ayant conmencé à faire feu, et la maladresse des artilleurs ayant rendu ce feu inutile , la garnison s'était rassurée ; elle attendait de nouveaux périls pour se soumettre aux dures conditions qu'exigeait le vainqueur. Uu événement inattendu ôta alors à cette escadre tout ce qui en avait fait la véritable force. Le gouvernement britannique rappela tous les marins anglais qui y servaient. Deux motifs l'avaient décidé à cette démarche ; l'un était l'intérêt du commerce national, que les ministres anglais craignaieut enGn de voir compromis par le ressentiment des Turks, si leur empire subsistait, ou par la destruction de cet empire, si la Russie prenait de trop grands avantages : l'autre était l'approche d'une guerre entre l'Angleterre et la France. Les Anglais rassemblaient toutes les forces de leur marine. Deux frégates anglaises vinrent chercher sur la flotte n:sse tous les ofliciers et matelots de leur nation. Cette flotte se trouva réduite à ses propres marins, à quelques poignées de Slaves et de Grecs, et à un petit nombre d'Anglais qui abandonnèrent le service de leur patrie. Ces Russes échappés à tant de fatigues et de périls , se livraient enfin à quelque loisir, s'endormaient avec sécurité , et reprenaient l'usage de leurs bains d etuves, dont la singularité étonnait les Grecs.
Pendant ce temps, une multitude de Turks échappés des vaisseaux incendiés, se rendait aux Dardanelles; et le pacha qui y commandait fit inscrire parmi eux des volontaires pour secourir le château assiégé. Le brave Hassan, guéri de ses blessures, s'était aussi rendu aux Dardanelles; il répondit de