XXII. Position de Krasinski et de Potoçki chez les Turks
Les deux chefs que la confédération générale s'était donnés , les comtes Krasinski et Potoçki , ne partagèrent point les travaux de cette campagne ; ils étaient retenus chez les Turks, qui même, jusqu'à la déroute de Kagoul, refusèrent obstinément de les employer dans l'armée. Les services que ces deux confédérés avaient rendus en 1769, notamment à Chocim, la gloire qu'ils avaient acquise , les récompenses dont on avait honoré leurs travaux , tout était oublié. Soit que le nouveau grand-visir en fût jaloux, soit qu'il se fût laissé surprendre par les intrigues que tramaient contre eux les émissaires de la maison de Saxe , il sembla prendre à tâche de les molester en toute occasion ; il chercha à soulever contre eux une partie de l'armée : et ils eurent souvent lieu de redouter les Turks presque autant que les Russes eux-mêmes. Ils se retirèrent à Warna ; réduits à vivre d'emprunts, et de quelques sommes que leur fai-
sait passer la confédération générale, ils y contractèrent pour cinquante mille écus de dettes sur leur fortune particulière. Ils ne sortirent de Warna que vers la fin de 1770 ; et la haine que leur portait le grand-visir ne parut s'amortir qu'au moment de la défaite de l'armée ottomane. Alors, comme on avait besoin d'eux, on eut l'air de leur accorder la permission de se réunir aux débris de cette armée, plutôt dispersée que vaincue ; et ils contribuèrent par leurs avis et leur courage à la défense des bords du Danube. Pendant leur absence, l'autorité qu'ils auraient dû avoir dans la confédération, continuait à être exercée par le comte Paç et le conseil-général.
.XXIII. Conduite de la généralité ou du conseil de la confédération.
Ce conseil, formé au prix de tant de sang, au milieu de l'incendie de tant de villes, composé des députés de toutes les provinces, avait si évidemment en sa faveur le vœu de le nation, avait tellement droit d'exercer dans la république l'autorité souveraine, que ni le roi, ni le petit nombre de sénateurs qui restaient à Varsovie, n'osaient plus le regarder comme une assemblée de rebelles; et quoiqu'il se tînt encore sur les frontières , sans asile dans les terres de la république , quoique laforce des armées étrangères neluilaissât de sûreté que dans sa promptitude à fuir sur un territoire dont les Russes auraient craint de violer la neutralité, tous les vrais républicains se tenaient prêts à lui obéir; et ses adversaires parmi les Polonais n'avaient plus aucun autre espoir que de traiter avec lui, aux conditions qu'il exigerait.
Son premier soin, après s'être annoncé à la république, aux troupes régulières, aux commisions souveraines, avait
été d'avouer, au nom de la nation, ceux qui de leur propre mouvement s'étaient armés pour elle. Il avait commencé par examiner les élections particulières de tous les maréchaux ; pénible et courageuse entreprise qui annonçait tout à la fois et une grande fermeté et un grand esprit de justice. Ses premières opérations, ainsi dirigées sur lui-même, ne furent ni les moins difficiles ni les moins périlleuses. Il fallut remettre à leur place quelques hommes plus hardis que considérés, créés, ou si Ton veut, découverts par la nécessité, auxquels on avait au moins l'obligation d'avoir osé, et qu'en des conjonctures désespérées, on avait hasardé de lancer dans les premiers rangs. Ils avaient bien mérité de la nation, en soutenant ses espérances dans les moments les plus critiques ; et cependant, d'après les lois, les usages, les constitutions dont on reclamait le maintien à main armée, on ne pouvait leur laisser désormais le rang, le crédit, les commandements qu'ils avaient momentanément obtenus.
Il faut juger la conduite du conseil-général, non d'après les idées modernes, mais d'après celles qui en Pologne tenaient aux lois les plus anciennes. La preuve que le conseil se conformait à ces lois , c'est que, ou il ne trouva pas de réfractaires, ou bien il les punit comme le sénat lui-même aurait pu le faire en pleine paix.
Il fallut, en outre, choisir entre ceux qui se disputaient l'autorité dans un même palalinat , et dont quelques-uns avaient même usurpé celle qu'ils y exerçaient, et s'étaient fait maréchaux par leur soulèvement même. Du moment qu'il y avait des élections légales, ceux-ci n'étaient plus rien. 11 était plus difficile de choisir entre deux concurrents qui avaient un droit également légitime. Les élections faites au milieu des soldats ou des espions russes entraînaient de très-grands dangers. Il avait fallu y mettre le secret que Ton observe dans une conspiration ; elles étaient souvent ijzno-
rées à peu de distauce de l'endroit où elles avaient eu lieu : de là était résulté l'inconvénient qu'il y avait eu quelquefois deux élections dans deux parties de la même province. On décida quelques-unes de ces dernières questions ; on eut la prudence de suspendre la décision de quelques autres.
Le conseil crut devoir astreindre tous les maréchaux à lui rendre compte des contributions qu'ils avaient jusque-là levées arbitrairement. Quelques-uns prétendirent avoir droit de se rembourser sur ces contributions , des dépenses qu'ils disaient avoir faites sur leurs propres biens ; ils représentèrent qu'ils avaient vendu leurs maisons et leurs villages , pour prendre les armes et soutenir leurs troupes. Mais le conseil décida qu'on ne réclamerait point de pareilles dépenses, et que chacun ne devait envisager pour son dédommagement que l'honneur de sauver la patrie , et l'espoir des récompenses qu'elle accorderait après sa délivrance. D'autres refusèrent toute espèce de compte, et le conseil les retrancha du nombre des confédérés.
Aussitôt qu'il le put , il fit justice de plusieurs brigands qui avaient diffamé ce nom de confédérés. Il purgea les confédérations de tous ces hommes avides et pillards , dont les troupes avaient les vices de leurs chefs, et ressemblaient plus à des troupes de maraudeurs qu'à des citoyens armés pour la défense de la liberté. Il fut résolu et authentiquement déclaré que tout homme qui lèverait des contributions , sans y être autorisé par une commission expresse et signée du conseil, serait regardé comme un voleur public ; que tout citoyen serait autorisé à les lui refuser, et que tout homme armé aurait droit d'en faire justice.
Dans la revue que fit cette assemblée de tous ceux qui agissaient au nom de la confédération , on lui reprochera peut-être quelques jugements rigoureux , par lesquels elle proscrivit sans pitié et sans égards des gens dont les servi-
ces pouvaient avoir des inconvénients , mais qui avaient été et pouvaient encore être très-utiles. On dira que toute guerre, et surtout celle qui tient à la guerre civile, devant nécessairement amener les abus de la licence , il faut compenser ce mal par le bien que l'on espère en tirer ; mais après quelques réflexions on verra qu'en exerçant sur ses propres membres cette censure publique, rassemblée donnait une grande idée de sa justice et de son pouvoir; qu'il importait autant à l'intérêt public qu'à son propre honneur de réprimer des désordres que les ennemis des confédérations prenaient plaisir à leur attribuer, et que par une conduite ferme et intègre elle s'assurait la confiance de la nation et la considération de l'Europe entière.
XXiV. État des troupes confédérées.
Jusqu'alors il n'avait existé, en apparence , dans toute l'étendue de la république, aucune armée aux ordres du cou. seil, aucun corps de troupes assez nombreux pour servir à ses desseins. En effet, dans les cruelles conjonctures où s'était formée la confédération générale, au commencement de l'hiver toujours si rigoureux dans ces climats , après la première dispersion de l'armée ottomane sur les bords du Dniester , après la rentrée des Russes en Pologue , un trèsfaible nombre de confédérés portaient encore les armes. Quelques petits camps s'étaient établis sur des hauteurs presque inaccessibles , tout près des frontières de Hougrie ; la plupart de leurs autres troupes s'étaient dispersées. .Mais dans cette dispersion elles conservaient des rapports surs et secrets avec leurs chefs. Chacun se tenait toujours prêt à accourir au premier ordre au lieu convenu. On faisait des recrues secrètes; La plus grande partie de la noblesse
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envoyait son accession , et s'engageait à tenir prêts un certain nombre de soldats tout équipés. En quelque lieu de la ' Pologne qu'une troupe de la confédération parût , elle était sûre de trouver en sa faveur une insurrection subite. A la fin, de 1769 tous ces mouvements étaient favorisés par la tranquillité des Russes. Fatigués d'une campagne pénible , revenus en Pologne, maîtres de toutes les villes, ils s'y fortifiaient, ils abandonnaient au petit nombre de troupes errantes le soin de parcourir des campagnes couvertes de neige , des marais glacés et des forêts impénétrables. Un système plus modéré contre les confédérations prévalait sur ceux qu'on avait auparavant suivis. C'était l'effet du départ de Repnin, et du plan adopté par le pacifique Wolkonski ; ou n'espérait plus détruire parle fer et le feu cette hydre toujours renaissante. Les ordres sanguinaires étaieut révoqués ; la tyrannie s'était lassée la première. La cour de Russie cherchait à gagner du temps, et à se ménager des moyens de traiter, s'il le fallait, avec le conseil-général. Les Russes eux-mêmes, enrichis par leurs pillages, jouissant dans les villes du fruit de leurs rapines, étaient moins empressés à exposer leur vie ; et les nouveaux ordres de leur cour s'accordaient avec leurs nouvelles dispositions. Cette guerre auparavant si active paraissait presque suspendue ; et les Russes se contentaient de chercher à couper toute correspondance entre la frontière où se tenait la confédération générale et le reste de la Pologne. Pendant ce temps , le petit nombre de partis polonais qui se soutenaient encore , erraient sans plan certain , réduits à braver des froids terribles , sortant du fond des bois pour chercher à main armée leurs subsistances dans les villages , manquant de munitions , et forcés d'enlever jusqu'au plomb des églises pour faire des balles; tombant quelquefois sur des graud'gardes russes aux portes des villes, pour se vêtir des dépouilles qu'ils leur enlevaient ;
et si à leur approche quelque troupe russe plus nombreuse sortait pour les éloigner, la profondeur des neiges leur était favorable contre leur infanterie, soit qu'ils cherchassent à l'éviter, soit qu'ils voulussent la combattre. Mais parmi ces bandes errantes , ou vit éclore de funestes divisions, suite des arrangements qui se prenaient dans le conseil-général. Il leur avait donné des chefs avoués de la nation ; mais ceux qui avaient levé et formé ces corps, les regardaient comme leur propriété , prétendaient ne pouvoir être dépouillés d'un bien qui leur appartenait, et s'obstinaient à garder sous leurs ordres des troupes, qui d'ailleurs pour la plupart ne voulaient point changer de chefs. La confédération mandait ceux de ses chefs qui avaient le plus de troupes sous leurs ordres. Ceux-ci, fiers de leurs forces, n'hésitaient pas à s'y rendre ; on leur enjoignait de prendre place au conseil, et de céder le commandement. Accoutumés à l'indépendance , et regardés en quelque sorte' comme souverains dans leur petite armée , ils se voyaient avec regret soumis à une autorité supérieure , asservis à des plans concertés ; et toutes les plaintes indirectes que se permettaient les mécontents , faisaient craindre que la confédération générale à peine formée ne fil t sur le point de se dissoudre.
Les Russes, habitués à l'inflexible sévérité de leur discipline, à l'obéissance la plus passive, croyaient voir daus ces désordres la destruction prochaine de leurs ennemis. Ils étaient loin d'imaginer que ces divisions intestines n'étaient qu'une crise salutaire, d'où résulterait bientôt, dans ce corps ainsi renouvelé , une constitution plus saine. Cette erreur se joignait à tous les autres motifs qui les retenaient dans l'inaction ; et après avoir perdu beaucoup de monde dans une multitude de petits combats, ils avaient résolu de ne plus chercher les confédérés, et de les laisser s'entre-détruire. Ils prirent soin d'accroître ces divisions -, ils négo-