LIVRE X
« tyrannie s'efforce de nous imposer! » Mais les Lithuaniens, dépourvus de tout moyen de s'armer et sans occasion de se réunir, dans uu pays entouré en partie par les provinces de la domination russe, attendaient que les événements de la guerre leur procurassent ces moyens et cette occasion.
Radzivill , après la saisie de sa forteresse et l'enlèvement de ses troupes, s'était retiré dans un château qui n'était véritablement qu'une maison de plaisance. Il y avait rassemblé près de six cents hommes sous le prétexte de sa garde. Mais sa résolution était prise de les employer au service des confédérations, aussitôt qu'il le pourrait sans témérité.
En avançant dans la Lithuanie, et vers les limites qui séparent ce grand-duché de la Pologne proprement dite, le château de Bialystok, où résidait le grand-général Braniçki, par sa position au centre du royaume et par la singularité des conjonctures, servait à la correspoudance secrète de tous les> partis.. D'un côté, la vénération publique pour le grand-général, si longtemps le conseil, le protecteur, le chef de tous les bons citoyens, et que la dernière vieillesse empêchait seule aujourd'hui de marcher à leur tête ; d'un autre côté,, une juste considération pour la grande-générale, son épouse, sœur et amie du roi , mais pleine de douceur et d'humanité, et qui ne donnait à ce prinee que les plus sages conseils, rassemblaient autour d'eux les esprits les plus opposés. Les deux époux ne prenant l'un et l'autre que ce qu'il y avait de vertueux dans les sentiments qui les désunissaient, leur tranquillité intérieure n'était point troublée ; leur réserve était imitée par la foule de noblesse qui se rendait; de toutes parts dans leur résidence ; par un exemple rare dans les dissensions civiles, cette petite cour était paisible au dedans par les égards mutuels : et dans un pays qui fut bientôt couvert de sang et de ruines, toujours éga-
lement respectée de tous les partis, elle seule parut toujours eu paix. Branieki cependant employait toute sa fortune à secourir cette multitude de citoyens dont les terres avaient été dévastées. Désarmé lui-même par la vieillesse et n'ayant plus aucun parent de son nom, il avait mis les armes aux mains du comte Potoçki, mari d'une de ses nièces, l'un des chefs de la confédération de Bar. Il avait appelé auprès de lui un jeune prince Sapiéha, mari de son autre nièce, et il attendait avec impatience le moment où ce jeune prince céderait à un pareil sentiment et ambitionnerait d'être Tun des chefs de la confédération de Lithuanie.
En avançant encore dans cette province, et vers les frontières de la Prusse, vivait dans une petite terre et dans une médiocre fortune, un homme de la plus grande naissance, du mérite le plus distingué, le comte Paç, désigné depuis longtemps , par le vœu unanime , pour maréchal-général de la confédération de Lithuanie, aussitôt qu'elle pourrait se former. Il ne s'était exercé que dans les emplois civils. Ses vertus y avaient brillé avec autant d'éclat, que ses lumières. Retiré aujourd'hui sur ses terres, la sagesse de sa conduite l'avait dérobé jusque-là à la vigilance des oppresseurs de son pays ; l'étude des plus grands modèles de l'antiquité consolait son esprit, affermissait son âme. II méditait ces difficiles questions , agitées dans les anciennes républiques , et proposées par les anciens sages : « Si tout est permis contre les tyrans; si un bon citoyen, pendant ces temps de troubles, et quand il voit peu d'espérance de succès, a droit de se tenir dans quelque lieu écarté; si, pour sauver son pays opprimé, on peut employer des moyens qui l'exposent évidemment à sa ruine; si, pour chasser de son pays des troupes étrangères qui servent la tyrannie , on peut appeler d'autres troupes étrangères qui commettront d'affreux désordres. * Et il se déterminait sur toutes ces questions,
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comme feussent fait tes plus sévères des anciens sages.
Les Russes n'avaient alors que cinq cents hommes, répartis dans les postes les plus importants de cette grande province. Mais elle était perpétuellement traversée par les régiments qui allaient de Russie joindre leur armée ; et ils avaient été la terreur dans ce pays , en laissant entrevoir qu'au premier mouvement, ils auraient recours à cet exécrable moyen du soulèvement général des paysans contre leurs maîtres, employé l'année précédente avec un si horrible succès» Dans d'autres provinces, les paysans lithuaniens étant, comme ceux de Podolie et d'Ukraine, de la religion russe , paraissaient accessibles aux mêmes séductions. Des écrits séditieux étaient les avant -coureurs de cette effrayante catastrophe. Des placards avaient été affichés aux portes des églises, dans lesquels on invitait ces paysans à ne point négliger l'occasion de s'affranchir. Ainsi, la crainte des calamités que venaient d'éprouver ces deux provinces,, et d'un massacre général de toutes les familles nobles, avait saisi tous les esprits, et retenait les gentilshommes dans leurs châteaux, occupés à contenir leurs sujets.
Quelques troupes en petit nombre, et formant l'armée particulière de ce grand-duché, étaient dispersées dans leurs différents quartiers, sans solde, sans recrues; et par les lois établies sous le nouveau règne, elles étaient aux ordres du conseil de guerre qui résidait à Varsovie, et qui était au pouvoir des Russes. Une partie de cette armée avait été mise par ces mêmes lois sous le pouvoir immédiat du roi; et ce prince, observant aujourd'hui une espèce de neutralité entre sa nation et les Russes, l'employait uniquement à garder les terres de son domaine.