LIVRE XIII
courage de ce prince. L'orgueil et l'ignorance des Turks ne les empêchaient pas de sentir qu'ils devaient à lui seul cette longue tranquillité dont la maison d'Autriche les avait laissés jouir, et l'avantage de n'avoir point eu à combattre le9 Autrichiens en même temps que les Russes. Il lui restait, pour acquérir une égale influence dans les trois empires, à calmer les inquiétudes et les craintes qu'il avait toujours inspirées à la cour de Vienne ; et dès lors, ce dangereux et implacable ennemi de la maison d'Autriche, avait eu l'habileté de revêtir un tout autre personnage.
Frédéric II a joué un si grand rôle dans cette histoire, il s'est montré tant de fois sur la scène et d'une manière si éclatante, qu'on pourrait le croire suffisamment connu ; tou-> tefois, nous avons attendu jusqu'au moment où il va s'y emparer du premier rôle, pour développer autant qu'il sera en nous , son caractère, son génie, sa politique et les divers intérêts qu'il devait porter dans cette pacification. Il est donc nécessaire de remonter plus loin.
L'anarchie où, depuis cent ans, était tombée la république de Pologne , avait commencé la grandeur de la maison royale de Prusse. L'électeur de Brandebourg, connu dans le dix-septième siècle sous le nom de grand-électeur, et qui était en même temps vassal du royaume de Pologne, à titre de duc de Prusse, profitant avec une extrême habileté de cette anarchie et des troubles de l'Allemagne, avait acquis par des guerres heureuses et par des négociations adroites, de belles provinces en Allemagne, et affranchi son duché de Prusse de toute vassalité ; il avait même eu l'espérance de joindre à ses Ëtats une autre partie de la Pologne, et de réunir par cet envahissement son duché de Prusse à son électoral, éloignés l'un de l'autre et séparés par la Prusse polonaise. Mais des événements qui tenaient aux affaires générales de l'Europe, et que nous avons indiqués au com-
menccmeiit de cette histoire, avaient prévenu un partage de la Pologne , projeté dès ce temps-là ; et bientôt les Polonais étaient sortis de leurs désordres, non pas avec une sagesse qui assurât la durée de leur république, mais avec un bonheur et un courage qui les avait fait respecter de leurs voisins et considérer de l'Europe entière. L'envahissement qu'on avait médité, devenant alors plus difficile, le projet en demeura suspendu. Frédéric 1 er , fils du grand -électeur, prince plus qu'ambitieux, et qui prenait le faste pour la puissance, obtint de l'empereur d'Allemagne l'érection de la Prusse ducale en royaume. Il ne songea plus dès lors qu'à jouir des honneurs de son nouveau titre, et rassembla prématurément autour de son trône tous les arts de la paix. Dans le règne suivant, Frédéric-Guillaume reprit toute l'ambition de son aïeul ; et l'anarchie qui s'accroissait d'année en année dans la république de Pologne parut l'inviter plus d'une fois à l'envahissement de la Prusse polonaise; mais un dessein plus avantageux encore à la monarchie prussienne l'occupa secrètement pendant tout son règne.
La maison d'Autriche était près de s'éteindre; il se préparait à profiter de ce grand événement. Il eut la profonde sagesse de ne se mêler dans aucune guerre, de surseoir à l'exécution de tout autre dessein ; et, en augmentant perpétuellement ses forces, il les réservait tout entières pour le temps où il pourrait en faire l'usage arrêté dans le secret de sa politique. Aucune proposition, quelque favorable qu'elle parût, ne put l'engager à se mêler alors dans les troubles de Pologne. Rien ne lui fit prendre le change, et ne le détourna de son unique objet ; régler l'administration de ses États , se former des sujets laborieux, discipliner une armée, amasser un trésor, étaient en apparence ses uniques soins : prince économe, austère, ennemi des sciences et du luxe, et qui portait jusqu'à une sorte de ridicule la passion ou plutôt la