VII. Entretiens secrets
Ces dispositions mutuelles de deux monarques devaient produire dans leurs conférences secrètes des détails fort curieux ; mais les détails de ce genre échappent presque toujours à l'histoire ; elle ne peut guère connaître et donner que des résultats : encore faut-il qu'ils soient recueillis avec choix et discernement. Voici ceux que le travail et le temps ont découverts sur ces deux entretiens secrets.
Frédéric et Joseph traitèrent de leurs intérêts respectifs , de ceux même qui, dix ans après, leur firent prendre les armes l'un contre l'autre (1). L'empereur, malgré une certaine ostentation de simplicité, toujours plein de lui-même, toujours ivre de sa puissance, était loin de chercher à dissimuler ses ambitieux projets; le roi, attentif à lui inspirer une entière sécurité, no montrait qu'aversion pour la guerre, déférence et respect pour le chef de l'empire, intention de se concilier sur tous les points. Ils reconnurent mutuellement que la durée de leur bonne intelligence bannirait de l'Allemagne toute influence étrangère ; ils se promirent de se
(l) La mort de l'électeur de Bavière, Maximilien : ce prince n'avait point d'enfants, et l'électorat devait passer à la branche palatine, dans la personne de Charles-Théodore.
communiquer, dès le premier moment, tout ce qui pourrait troubler cette harmonie. On a su avec certitude qu'ils convinrent entre eux que l'intérêt général de l'Allemagne demandait le prompt rétablissement de la paix entre les deux empires, russe et ottoman, et de plus, le maintien d'un exact équilibre entre ces deux puissances. L'état présent de la guerre , dont nous venons de remarquer que les Turks avaient alors tout l'avantage, exigeait que l'empereur, s'il consentait à proposer sa médiation, ne la proposât que les armes à la main ; et Frédéric n'eut pas besoin d'employer toute son habileté pour faire sentir à l'ambitieux Joseph qu'un médiateur tel que lui ne pouvait pas se présenter autrement. Ils convinrent que l'évacuation de la Pologoe par les troupes russes, dont l'invasion avait été le seul sujet de la guerre, était aussi la seule proposition de paix qu'on pût imposer à la Russie (1); qu'il fallait maintenir Stanislas-Auguste sur le trône , afin de ne pas exiger de Catherine une condition trop humiliante ; rétablir en Pologne l'ancienne liberté, ou plutôt l'ancienne anarchie, qui convenait parfaitement aux trois puissances voisines; et enûn, s'associer tous deux à la Russie, pour mettre sous une triple garantie le i prétendu rétablissement des lois polonaises. Ce dernier point n'eut pas lieu, pas plus concernant la sortie des troupes russes du royaume; et les lois données à la Pologne en 1775 ne furent garanties que par la Russie.
Le roi ne dissimula point combien il craignait tout agrandissement de la Russie, combien son alliance lui pesait ; en avouant cependant que cette alliance était nécessaire à ses intérêts, il insista sur les égards auxquels sa position l'obligeait envers le seul allié qui lui restât; il fit même entendre que, quelque éloigné qu'il fût de la guerre, quelque désir qu'il
(|) On verra plus loin que, dans le traité de Kaïnardji, Il n'en fut çat même question.
L1YBE XIII.
eût, eu passant sa vieillesse eu paix, de voir la Russie, sinon réduite, au moins contenue, rien ne pourrait le séparer d'elle : et, dans la suite, Joseph a souvent répété avec complaisance « que Frédéric ne craignait que deux choses au monde, la Russie et la guerre. »