‹ Révolutions de PologneChapitre 215 sur 282 · VIII. Engagements pris entre eux · texte numérisé non relu

VIII. Engagements pris entre eux

Enfin il fut convenu entre eux qu'ils maintiendraient en Allemagne une entière neutralité , si la guerre venait à éclater entre la France et l'Angleterre, événement qui était inévitable et qui alors paraissait très-prochain; que, pour ne pas s'exposer aux observations de leurs alliés mutuels ( la France et la Russie), il n'y aurait pas d'autre négociation que cette même conféreuce, point d'autre traité que l'engagement réciproque qu'ils prenaient : cet engagement fut au moins verbal, s'il ne lut pas écrit (1). Ils se promirent aussi d'établir entre eux une correspondance directe, qu'ils ont en effet entretenue depuis ces conférences. Le mécontentement que Marie-Thérèse témoigna de cette première entrevue , les craiutes qu'elle manifesta sur la seconde, le parti qu'elle prit d'envoyer Kaunitz à celle-ci, firent juger avec raison que Joseph avait signé ou pris ces engagements, non- seulement sans l'aveu de sa mère, mais encore sans consulter le ministre à qui elle donnait toute sa confiance.

Ceux qui ont fait remonter à cette entrevue de 1 769 le projet du démembrement de la Pologne, n'ont énoncé qu'un soupçon bien vague. Il paraît que les deux monarques s'y occupèrent des Turks et des Russes beaucoup plus que des Polonais; et peut-être if avaient-ils été conduits à ÎSeisse

J ) Le roi de Prusse Taflirine ddii> ses Mémoires.

• le.

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que par le désir de se voir et de se juger réciproquement.

Les deux monarques se séparèrent, en apparence trèssatisfaits l'un de l'autre, dans le fait très-satisfaits d'euxmêmes. Chacun d'eux crut avoir, dans cette conférence , atteint le but qu'il s'était proposé. Du reste, le roi se plaisait à donner publiquement à l'empereur des éloges équivoques, que celui-ci devait prendre dans un sens^flatteur, et qui étaient répétés en Allemagne dans un sens moins favorable ; il aimait à redire que ce jeune monarque surpasserait Charles-Quint ; et on donnait à ce mot une interprétation maligne, qui réveillait dans quelques esprits le souvenir et la crainte de l'ambition autrichienne , avec le présage de son humiliation.

De son côté, Joseph était trop présomptueux pour admirer sincèrement qui que ce fût ; et, dans la suite, il a cru devoir se justifier de l'admiration qu'on lui supposa longtemps pour l'ancien ennemi de sa maison. Mais livré à des chagrins dans sa propre cour, se plaisant à mortifier les ministres de sa mère, et sa mère elle-même, il affecta à son retour à Vienne, le plus extrême enthousiasme pour tout ce qu'il venait de voir et d'entendre.

I X. Tableau de la cour de Vienne. -Esprit général deectiecour,

et sa politique.

Si, dans la cour de Berlin, un seul esprit gouvernait tout, si l'État tout entier semblait tenir à la seule personne du roi, il n'en était pas ainsi de la cour de Vienne ; sa situation était bien plus compliquée, sa politique plus embarrassée et les personnes qui la gouvernaient seront bien plus difficiles à faire connaître.

Cette cour, dans tous les siècles, s'est abandonnée ou-

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vertement à l'ambition la plus démesurée; depuis deux cents ans, contrariée tour à tour et soutenue par de puissantes ligues, elle regarde l'Allemagne comme révoltée contre elle; et peu s'en faut qu'elle n'étende cette opinion sur tous les autres souverains, et qu'ils ne soient à ses yeux qu'autant de sujets rebelles. Les prétentions du titre de César ont donné origine à cet esprit ; elle considère tout ce qui est faible comme devant lui être assujetti, tous les droits de ses adversaires comme usurpés, tous les services de ses alliés comme des devoirs, et sa propre convenance comme la loi suprême de l'Europe. Dans les traités nombreux que lui ont arrachés l'union et la force de ses adversaires, elle a cherché autant qu'elle l'a pu dans l'art des restrictions, dans celui des réticences, dans le fréquent usage des expressions ambiguës, les moyens éventuels d'éluder quelque jour ses engagements ; et la subtilité suppléant alors à la puissance > elle n'a jamais abandonné, dans les cessions les plus positives, l'orgueilleuse opinion que tout lui appartenait. II résulte de cette ambition sans limite qu'elle porte évidemment sa vue de tous côtés, qu'elle n'arrête point ses regards sur un objet fixe, qu'elle attend partout les occasions ; et dès qu'il s'en offre quelque part une favorable, la cupidité présente l'emporte trop souvent sur les prévisions et les dangers de l'avenir. Cet esprit général avait cédé, depuis quelques années, aux circonstances particulières. Mais nous sommes arrivés à l'époque où il allait reprendre ouvertement son ancien cours ; et cette première entrevue de l'empereur et du roi de Prusse en devint l'occasion. Il faut, pour bien entendre ce récit, développer la situation de cette cour.

DEVOLUTIONS DE POLOGNE.

X. Son état actuel ; situation réciproque de Vimpérairice et du jeune empereur. — Leurs caractères.

Marie-Thérèse n'avait pas eu, comme le roi de Prusse, l'avantage de trouver, en arrivant au trône, un trésor et une armée. Le gouvernement, sans défense à cette époque, se trouva encore ruiné par la négligence du dernier souverain, qui depuis treize ans, n'avait jeté les yeux sur aucun compte de ses finances. Toutes les parties de l'État étaient dans un égal désordre; et malgré les ressources qu'offrirent à cetle princesse la fidélité de ses peuples et la générosité de ses alliés, il avait fallu pour défendre son héritage, achever de l'obérer. Une seconde guerre, vainement entreprise pour recouvrer la Silésie, avait augmenté la détresse ; et toutefois, après la dernière paix, on avait jugé nécessaire de ne point désarmer. On avait, au contraire, rassemblé de toutes parts de nombreuses levées ; on s'y croyait réduit par la crainte de ce terrible voisin, qu'on avait également réduit à la même précaution.

Marie-Thérèse était sur le déclin de son âge. La mort de l'empereur son époux l'avait plongée depuis quelques années dans une si vive affliction, qu'elle avait été près de quitter les rênes du gouvernement. Ses ministres avaient eu peine à faire changer cette résolution ; mais retenue par leurs conseils , elle avait seulement associé à son autorité, dans tous les pays qui composent la vaste monarchie autrichienne, son fils, à qui le titre d'empereur n'aurait donné dans l'empire qu'une autorité très-bornée. Le jeune co-régeut, parvenu au suprême pouvoir au moment où on s'occupait de renouveler et d'augmenter les armées, avait dès lors laissé entrevoir le projet de tout changer dans l'ad-

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ministration, et de régler la monarchie autrichienne sur le modèle de ce despotisme militaire établi dans les États prussiens. Il blâmait hautement la modération de l'empereur son père, qui avait été comme lui associé à la co-régence, et qu'il appelait familièrement : « Un fainéant entouré de flatteurs. » En se donnant tout entier à la formation, à la discipline et au perpétuel accroissement des troupes, son inquiète prévoyance ne mettait aucun terme à ces précautions. Il fallait ajouter à l'armure et à l'équipement de deux cent mille hommes un second armement complet, renfermé dans d'énormes magasins, et toujours prêt pour deux cents autres mille hommes. Il suivait uniquement les conseils du feld-maréchal Lascy , singulièrement habile dans tous les détails de l'administration militaire; homme ambitieux, adroit et flatteur, qui comptait, en mettant une si grande puissance entre les mains d'un jeune prince , eu exercer bientôt lui-même toute l'autorité. Mais tous les ressorts de l'État étaient forcés, tout était sacrifié à ces préparatifs menaçants et désordonnés. Tous les sujets étaient mécontents. La sévérité de l'empereur, sa rigide parcimonie, étaient trop directement opposées à la prodigue bienfaisance de sa mère. Cette princesse prêta enfin l'oreille aux plaintes qui s'élevaient de toutes parts, et se rendit aux représentations de ses ministres. « Elle crut, disait-elle, entendre la voix du ciel dans cette voix unanime de ses peuples. « Elle reprit le goût de régner, et retira des mains de son fils les rênes qu'elle lui avait d'abord abandonnées. Elle lui laissa seulement l'administration militaire, et le commandement des troupes. Ainsi arrêté au milieu de ses opérations oppressives, après avoir mis l'armée dans cet état formidable, il se voyait réduit à l'unique soin de l'exercer dans des campements annuels, et de veiller à la discipline. Il ne- Uit plus rien dans le gouvernement, si l'héritier du trône

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déjà souverain lui-même , déjà parvenu à la force de Page, qui conserve le titre de co-régent et le commandement des armées, sous une mère indulgente et que des infirmités graves commençaient à menacer, peut n'être rien dans un gouvernement. Toute l'administration des affaires intérieures et politiques était retournée entre les mains des anciens ministres de Marie-Thérèse. li avait de perpétuelles dissensions avec eux et avec sa mère elle-même , sans blesser toutefois les devoirs essentiels de la piété filiale, et paraissant toujours plus impatient d'agir que de régner. Il sortait de son désœuvrement par ses voyages; les observations qu'il envoyait des provinces ne produisaient aucune réforme; ses plaintes passaient pour les injustes critiques d'un jeune mécontent ; il se rejetait dans le soin des armées, et en admirant leur force, leur nombre et leur discipline, qu'il repardait comme "son ouvrage, il se croyait personnellement la terreur de l'Europe. Il se montrait impatient de.les conduire à la guerre, et plus impatient encore de trouver par deg envahissements, ou s'il le fallait par des conquêtes, le dédommagement des dépenses accablantes que leur entretien co titait à l'État, le moyen d'accroître leur nombre, et le prix des soins perpétuels qu'il se donnait.

L'impératrice frémissait de tous les penchants de son fils; elle lui prédisait le retour des tempêtes excitées par l'ambition autrichienne, le retour de ces temps où l'Allemagne avait imploré des secours étrangers, et où l'Europe s'était liguée contre cette maison Cette princesse cependant restait dans son profond deuil; on voyait déjà à Vienne son mausolée, où sa représention était étendue à côté de celle de son mari ; on y lisait une modeste épitaphe, où il ne manquait que la date de sa mort ; elle passait chaque jour plusieurs heures dans une chambre funéraire, ornée de crucifix, de têtes de morts, d'un portrait du feu empereur, peint après qu'il fut expiré, et de

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