LIVRE XIII
homme vigilant peut tout attendre de l'occasion. » L'un présumant tout de son habileté, l'autre espérant tout de la fortune ; tous deux patients dans leur conduite, l'un parce qu'il combine de grands desseins, qu'il les prépare de loin, et qu'il attend le succès de ses intrigues ; l'autre, parce que toujours immuable dans le plan général de sa conduite, il épie les fautes de ses ennemis et se tient prêt à prévenir leurs mouvements. Mais le ministre toujours ombrageux, allié toujours perfide, réduit dans ses grands desseins à miner sourdement les obstacles, à préparer l'exécution de ce qu'il médite dans un long et impénétrable mystère, par de légères insinuations, par des équivoques étudiées, se couvre de sa nonchalance, sait longtemps ne rien faire, talent devenu si difficile et si rare dans la politique moderne , se confie avec orgueil à l'étendue de son génie , quand les événements ainsi préparés viendront enfin à éclore : et toutefois effrayé au premier obstacle imprévu, craignant qu'un seul ressort en se dérangeant n'ait également dérangé tous les autres ressorts, incapable de prendre par lui-même un parti courageux , il a toujours été entraîné par les événements mêmes qu'il avait prétendu diriger. Frédéric au contraire, se confiant en ses forces, et sûr de lui-même à l'aspect du moment décisif, le hâte, l'accélère, et, prenant alors un parti audacieux, a toujours dominé la fortune dont il avait tout attendu ; et pour en rappeler le plus mémorable exemple, c'est ainsi que dans cette grande entreprise du ministre autrichien pour liguer toute l'Europe contre la Prusse, rien n'était prêt encore ; toujours occupé de tendre des embûches et de semer des dissensions, Kaunitz n'avait conclu aucun traité; le roi de Prusse lui-même se précipita d'abord dans le piège ; trop prompt à croire que les traités contre lui étaient conclus, il en détermina la conclusion, eu s'unissant le premier aux ennemis de la France ; il donna ainsi tout le mouve-
ment a cette révolution ; et quand il serait vrai, comme on Ta dit, que le prince de Kaunitz eut employé la plus profonde habileté et tous les replis de ses intrigues à exciter l'inquiétude de son adversaire et à l'entraîner dans cette démarche précipitée, le roi de Prusse prévint encore toutes les mesures qui se prirent aussitôt pour l'accabler : et si deux victoires déjà gagnées ne lui eussent donné une présomption funeste, s'il eût mené contre ses ennemis, à la troisième bataille de cette guerre, une armée plus forte de dix mille hommes, la monarchie autrichienne était détruite. Telle fut la conduite de Kaunitz dans tous les événements. L'activité, la vigilance du roi de Prusse, malgré ses fautes, qu'il a toujours eu la noble franchise de reconnaître , ont toujours prévenu Kaunitz ; et ce ministre, malgré sa profonde prévoyance , toujours audacieux pour imaginer, toujours timide pour agir, allié sans générosité et sans con^ fiance, a toujours été pris au dépourvu.