‹ Révolutions de PologneChapitre 221 sur 282 · LIVRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE XIII

ses liaisions faciles et secrètes avec les confidents de la favorite, et par eux avec la favorite elle-même, préparèrent cette grande révolution.

Ainsi fut opéré dans toutes les alliances de l'Europe ce changement général, si important, et si peu vraisemblable, qui devait détruire le crédit de la France dans tous les pays où elle avait coutume de dominer, laisser la Pologne sans secours et sans protection, isoler la Turquie de toutes les puissances européennes, la réduire à l'orgueilleuse et barbare ignorance de ses propres ministres, égarés depuis ce temps-là par de pernicieux conseils, et maintenus dans une longue paix destructive de toutes ses forces ; enfin qui aurait rendu la maison d'Autriche maîtresse absolue de l'Allemagne, si le roi de Prusse n'avait pas eu en lui-même une force que rien ne pouvait renverser.

Ce trop fameux et trop facile ouvrage n'était pas encore consommé , quand le vieux ministre autrichien céda au désagrément de sa position ; et aussitôt Kaunitz fut appelé à Vienne pour y conduire toutes les affaires de la monarchie. A cette époque, les plus grandes difficultés de ce règne étaient aplanies. Ma rie -Thérèse, admirée et chérie de l'Europe entière, avait recouvré presque tout l'héritage de ses pères ; elle avait replacé la couronne impériale sur la tête de son époux; plusieurs cours d'Allemagne s'étaient dévouées à ses intérêts ; une longue trêve avait été de plus en plus cimentée avec l'empire ottoman, une alliance intime avec l'empire russe ; il ne subsistait plus aucune dissension, ni même aucune cause de dissension entre ses États et la France ; enfin les funestes querelles suscitées depuis un demi-siècle pour le partage de la succession d'Espagne étaient terminées pour jamais Le nouveau ministre n'eut donc qu'à recueillir paisiblement tous les fruits du laborieux et pénible ministère de son prédécesseur. L'a-

grément et le charme de son travail, dû en partie à cette heureuse conjoncture, et aussi à sa manière précise et assurée de traiter les affaires, de les présenter dans un jour spécieux, qui écarte sans discussion tout ce qui pourrait y jeter quelques nuages, séduisit Marie-Thérèse, si longtemps ennuyée par ses autres ministres. Elle lui sut gré, disaitelle, de lui donner le goût des affaires; elle lui sut gré encore d'une sorte de franchise courageuse, dont le langage était nouveau pour elle. Mais, si les défauts de cette princesse n'étaient pour la plupart que des excès de vertu, une bienfaisance trop prodigue, un trop facile abandon de sa confiance à ceux dont rattachement ne pouvait lui être suspect, quelque penchant à l'indiscrétion, parce qu'elle n'avait rien dans son cœur qu'elle eût à dissimuler, enfin un attachement scrupuleux aux règles de la justice en politique même, on voit que la sévérité des reproches n'était le plus souvent qu'une adroite flatterie ; et peut-être ce dangereux censeur songeait-il moins à corriger des défauts apparents, qu'à altérer des vertus réelles, et à engager cette princesse dans des routes qu'elle n'avait pas encore connues.

En effet , le systèmejd'alliance qu'il lui faisait embrasser n'étant poiut fondé sur l'intérêt commun des puissances alliées, il ne pouvait exister entre elles aucune intelligence véritable, aucun concert réel, aucun plan commun; et pour les faire servir à leur propre détriment, pour les faire concourir aux seuls intérêts de la maison d'Autriche, tout dans de pareilles alliances devait être conduit par la séduction, la ruse et l'intrigue. De toutes les anciennes maximes du conseil autrichien , celle que le ministre a le plus adoptée, sa maxime favorite, et qu'il a secrètement avouée comme la première règle de sa conduite, est : « Qu'il ne faut jamais faire par soi-même ce que l'on peut faire par les autres » . Mais quand la maison d'Autriche était soudoyée par les en. -

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nemis de la France, si elle avait l'adresse de faire tomber sur eux seuls tous les frais et tous les périls des entreprises qu'elle concertait avec eux, si elle parvenait à faire exécuter par eux seuls tout ce qu'elle avait médité de faire pour elle-même, en ce temps-là du moins elle y parvenait par la conformité des intérêts, par des jalousies et des craintes communes. Dans sa faiblesse, elle implorait le secours de leurs forces ; dans sa pauvreté, elle avait une sorte de droit à user de leurs richesses : mais cette maxime constamment employée au préjudice des plus chers intérêts de ceux qu'on fait agir, exige une conduite pleine de subtilité et de fraude. De là, dans les alliances qui semblent les plus intimes, la dissimulation, les confidences insidieuses, la crainte que des liaisons si fragiles ne soient bientôt rompues, le soin de se conduire dans l'intimité, comme si les inimitiés devaient aussitôt renaître ; de là, le soin perpétuel d'écraser tous ceux qui s'approchent, et de ménager tous ceux qui s'éloignent ; de là, en un mot, cette politique toujours défiante et tortueuse, qui rend ce ministre bien plus dangereux allié que daugereux ennemi.

Aussi, pour employer une telle politique, n'est-ce point dans les cours conduites par des principes austères, qu'il a établi le foyer de ses intrigues ; et moins encore dans les États populaires, toujours éclairés par une discussion publique de tout intérêt national : il a fui ces théâtres. C'est dans les cours faciles à égarer, dans les monarchies absolues, en Russie, en France, dans le palais des princes faibles, dans les cabinets des favoris, dans celles des cours électorales que des maîtresses gouvernent ; c'est là qu'il fait agir tous les ressorts dont il connaît si bien le jeu : et les importantes négociations ne se traitent point à Vienne, mais dans ces cours elles-mêmes.

XII. Quelques traits de parallèle entre lui et le rot de Prusse.

Pendant que Frédéric éclairait, sur leurs véritables intérêts, les princes ses alliés, pendant qu'il dévoilait à leurs yeux les fautes de leurs ministres, qu'il refusait d'encenser leurs maîtresses, qu'il blessait quelquefois leurs favoris par ses dédaigneuses négligences, et plus souvent par l'amertume de ses plaisanteries, Kaunitz se frayait donc une route directement opposée. Mais l'extrême différence de caractère entre ces deux fameux antagonistes n'influait pas seule dans cette différence de leur conduite ; et pour se mêler avec une perfide dextérité dans les intrigues de toutes leurs cours, celle de Vienne a une multitude de moyens qui manquent à son dangereux adversaire. Il n'a pas le droit d'accorder, comme la cour impériale, les titres honorables qu'elle donne ou qu'elle vend en Allemagne. Il n'a pas, comme elle , la dispensation de ces diplômes de prince, dont elle s'empresse de décorer successivement tous les favoris russes. Les liens du sang et des mariages ne l'unissent pas comme elle à toutes les grandes puissances. Ses ambassadeurs, moins considérables par leur naissance , par leur rang, par leurs dignités, par leurs richesses, sont moins à portée de se saisir de quelque rôle dans les intrigues des grandes cours. Kaunitz, avec de tels moyens, si étrangers aux véritables intérêts des nations, se persuade et a pris pour seconde maxime : « Qu'il ne faut rien croire impossible en politique, et qu'un homme adroit peut tout tenter. » Frédéric, dépourvu de ces avantages, ne comptant que sur ses forces, attentif à suivre des yeux le cours des événements, et dans sa prévoyance se défiant de la prévoyance même, a pris au contraire pour maxime : « Qu'un

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