‹ Révolutions de PologneChapitre 225 sur 282 · LIVRE XII î · texte numérisé non relu

LIVRE XII î

société même la plus familière , tirait de son flegme, de sa frivolité et de sa nonchalance l'avantage de ne jamais traiter les affaires qu'à l'instant choisi par lui-même ; et alors chaque mot qu'il proférait , pesé avec une mûre délibération et adroitement présenté dans un sens net et précis, renfermait presque toujours quelqu'autre sens détourné , et quelque vue impénétrable que le temps seul pouvait éclaircir. Ceux mêmes qui s'étaient aperçus de cette obscurité mystérieuse, la respectaient encore ; ils ne doutaient pas qu'une âme droite et un génie élevé ne fussent cachés au fond de ce nuage ; et par un nouvel avantage qu'il retirait de ses défauts mêmes, on se flattait qu'un homme tout à la fois si frivole et si grave, ne pouvait ni s'abaisser à tromper, ni en prendre le soin.

Qu'on se représente maintenant, s'il est possible, à quels excès étaient enfin parvenus pendant la durée d'une longue vie, pendant le cours d'une longue faveur, et dans un vieillard constamment heureux , des défauts et des faiblesses que rien n'avait jamais ni réprimés , ni contenus, ni contrariés; qui, loin d'avoir nui à son ambition et à sa fortune, avaient favorisé son élévation, servi à ses intérêts, lui étaient utiles dans ses affaires, et pour couronner un si étrange ouvrage de la destinée, contribuaient encore chaque jour à cette apparente considération universelle. De quelles expressions se servir, si on voulait caractériser un orgueil qui passait de bien loin tout ce que les moralistes ont dit de celte passion pour la rendre odieuse, et toutes les peintures que la scène comique en a faites, pour l'immoler à la risée des spectateurs ; un orgueil qui s'était affranchi non-seulement de toute fausse modestie, mais aussi de toute bienséance; qui se montrait toujours sans voile, tout à découvert et pour ainsi dire tout à nu ; qui se nourrissait de son propre encens, n'avait plus aucun besoin de l'adulation, et

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n'exigeait plus des autres que de ne le pas contraindre ; qui s'étendait à tout, lui persuadait que le destin de l'Europe tenait à sa seule personne, et lui faisait dire à des artistes, quand il daignait en accueillir : « J'étais né pour tous les grands succès; je vous ai laissé le crayon, le ciseau et le pinceau , et me suis réservé le goût et le génie ! • Mais sans chercher vainement à caractériser cet orgueil effréné qui va bientôt se produire dans cette histoire, d'une manière trop mémorable, il faut dire que dans ses entretiens les plus importants, il ne lui restait plus désormais aucun doute d'avoir séduit ceux qu'il avait dessein de séduire, d'avoir trompé ceux qu'il voulait induire en erreur, d'avoir toujours produit sur les esprits l'impression et l'effet qu'il avait intention de produire. Il faut faire connaître cette superbe indifférence, cette froide et tranquille personnalité où l'avait enfin conduit le soin perpétuel que lui-même et tous ceux qui l'environnaient avaient pris si longtemps de ménager sa prétendue sensibilité ; évitant toujours tout ce qui pouvait lui causer la moindre émotion douloureuse, ne s étant jamais informé d'aucun absent, n'étant jamais allé voir ni son fils malade, ni sa sœur mourante, n'ayant appris la convalescence de l'un qu'en le rencontrant dans son palais, et la mort de celle-ci que par le deuil dont il vit sa famille revêtue; disant de lui-même : « Je n'ai pas un ami, » et tirant de cette odieuse insensibilité l'opinion qu'il est uniquement l'homme de l'État, sans intérêt, sans passion, sans autre affection que celle des intérêts publics; ayant fermé son Ame à tout autre sentiment qu'à ceux de son orgueil et de son ambition ; enfin ayant survécu à sa souveraine, sans que ni l'agonie ni la mort de cette princesse aient avancé d'un seul instant les heures de son lever et abrégé celles de sa toilette ; et bientôt nous verrons le moment ou le jeune empereur, impatient de n'être plus riei\

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