XIV. Conduite de Kaunitz à V égard de la France
Quel que fût le jugement de Kaunitz sur la convention de Neisse, sa profonde dissimulation cacha soigneusement à la France et la convention et ce qu'il en pensait. Croyait-il qu'il fût de son devoir de jeter un voile sur ce qu'il regardait comme une faute de Joseph ? Craignait- il d'avouer avec une sorte de honte que le jeune empereur lui avait échappé? Toujours fidèle à son système d'ôter à la France toute influence, voulait-il qu'elle ne fût pour rien dans la pacification du Nord et de l'Orient? D'après son caractère, on peut juger jusqu'à quel point chacun de ces motifs devait agir sur lui ; et quoique Frédéric lui fit proposer sans délai, par son ministre à Vienne, le plan de paix pour la Turquie , tel qu'il l'avait développé à l'empereur et que ce jeune prince avait adopté, Kaunitz observa à I égard de la France un silence dans lequel on pouvait trouver perfidie et mépris. Mais des yeux attentifs à observer remarquèrent qu'après avoir désapprouvé l'entrevue de Neisse, il voulait au moins profiter de ce qui s'y était fait pour établir un concert entre la Prusse et l'Autriche. La France lui en témoigna quelque inquiétude ; Kaunitz, sans entrer dans aucun détail, répondit : « 11 n'est pas inutile que la Prusse et l' Autriche, sans avoir ensemble aucune alliance, vivent dans une sorte d'intelligence, qui éloignera toute idée de se nuire mutuellement, et coti-
tribucra ainsi au repos de l'Europe. Mais mon système, devenu celui de l'impératrice, est de ne jamais contracter de liens avec un prince en qui je n'ai remarqué aucun principe sur, qui ne vit que d'expédients imagiués au jour la journée, et duquel il ne m'est jamais rien venu de lumineux. »
Dans cette réponse, qui contient ses propres paroles, il n'y avait de vrai que son mépris pour Frédéric. Kaunitz se flattait d'avoir sur lui une grande supériorité de génie. Il se livra au dangereux espoir de se rendre seul maître d'une négociation que Frédéric lui offrit de conduire ensemble. Sa grande adresse, celle dont il s'est vanté souvent, notamment lors de l'élection de l'archiduc Maximilien à l'archevêché de Cologne, était de faire concourir au succès de ses vues les puissances les plus opposées entre elles ; et il conçut le projet de faire du roi de Prusse un instrument de la politique autrichienne, comme l'Autriche a toujours fait de tous ses alliés. Déjà il croyait le voir rentrer dans la soumission où la cour impériale s'est toujours efforcée de tenir les électeurs ; il s'applaudissait du tonde complaisance et d'éloge que ce prince avait enfin pris a son égard ; non qu'il voulût paraître sensible aux louanges d'un tel adversaire , mais il l'était au plaisir de l'avoir réduit à plus de circonspection. « C'est une folie, disait il, de supposer que ces petites puissances soutiendront longtemps ce ton audacieux, et joueront constamment le grand rôle que des circonstances passagères peuvent quelquefois leur donner. » Le politique le plus habile peut et doit s'égarer, quand son orgueil seul devient la règle de ses plans et de sa conduite.
XV. Y \h i tables intentions de Kaunitz sur la Pologne. Kaunitz souriait à l'idée de se servir d'une convention
faite sans lui et malgré lui, pour terminer la guerre des Turks, pour humilier Catherine, qui n'était pas aimée de rimpératrice-reine, pour lui enlever l'alliance de Frédéric, enfin pour laisser la Pologne s'affaiblir par ses dissensions intestines , qu'elle croirait terminées quand elle ne verrait plus de troupes étrangères. Il se flattait d'arriver à ce but, en prenant soin d'en écarter la France, et de ne lui confier aucune de ses démarches ; car nous sommes bien convaincus, et si nous pouvons mettre cette vérité dans tout son jour, le lecteur sera convaincu comme nous des véritables intentions de Kaunitz sur la Pologne. 11 souffrait impatiemment que la Russie voulût, non-seulement s'immiscer, mais dominer tyranniquement dans la cour de Varsovie, dans le sénat, dans les diètes, dans toutes les parties du gouvernement. Mais il voulait bien que les trois puissances limitrophes, en restant sur leurs frontières, observassent les troubles de la république, avec le ferme dessein de ne jamais lui permettre de faire dans ses constitutions des changements qui auraient assuré sa force et son union. Dans le premier moment où Catherine peut se flatter que l'Autriche consentira au démembrement, nous la verrons , pénétrée de cette vérité, donner eu conséquence des ordres formels à son ministre.
Pour arriver à son but, Kaunitz devait paraître suivre rengagement de Neisse. J'ai dit qu'après l'entrevue, une correspondance secrète s'était établie entre les deux souverains ; il s'en établit une aussi entre les deux cabinets. L'envoyé prussien à Constantinople fut averti, à son grand étonnement, de ne plus traverser les démarches que le ministre d'Autriche allait faire auprès des Turks. Des ordres partirent de Vienne pour assembler sur les frontières de la Transylvanie une armée qui pût en imposer aux Ottomans. Toutes ces troupes, répandues dans la Transylvanie, y exé-
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cutaient journellement des manœuvres propres à être opposées avec avantage à la manière de combattre de la cavalerie turque. Jusque-là l'Autriche n'avait pris que des mesures de prudence contre des voisins en état de guerre. Le 4 avril 1769, son ministre déclarait à Pétersbourg que l'impératrice-reine avait fait dresser des poteaux à ses armes sur les frontières de ses États, et que tout parti qui les passerait serait arrêté et désarmé. Panin, quoique piqué de ce dernier mot, avait cru, par ménagement, ne devoir pas le relever. Ces dispositions étant de nature à forcer la Porte de faire la paix, s'accordaient très-bien avec le projet de terminer tous les troubles par une médiation armée; projet plus grand et plus sage que celui de soumettre quelques provinces de plus à la domination autrichienne, en laissant la Russie faire de son côté des acquisitions qui la rapprochaient encore des frontières de l'Autriche , et par conséquent dimiu liaient relativement les avantages que celle-ci comptait retirer de l'accroissement de son territoire.
Ainsi, cette entrevue, qui avait tant effrayé l'Europe, semblait , examinée de plus près „ ne point offrir de craintes bien fondées à une politique raisonnable; l'admiration avec laquelle l'empereur parlait du roi de Prusse depuis leurs entretiens, était regardée plutôt comme une affectation combinée d'avance, que comme l'effusion d'un sentiment réel et profond : et leurs caractères connus donnaient à cette opinion un grand degré de probabilité. Mais les premiers soupçons se renouvelèrent avec force, lorsque, l'année suivante, ces deux souverains se réunirent à Neustadt, et que Kaunitz assista à leur conférence , pendant que le prince Henri de Prusse recevait à Pétersbourg l'accueil le plus brillant. Alors il fut difficile de se dissimuler qu'en méditait de grands changements; la malheureuse république de
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Pologne dut, plus que jamais, redouter le sort qu'on lui réservait : et ses alarmes paraissaient d'autant plus justes, qu'elles furent encore augmentées par la conduite de Joseph et de Catherine.