LIVRE X
Le canon du sérail annonça, cette prétendue, victoire au peuple de Constantinople ; et le sultan, dans toute la pompe des grandes cérémonies , fut proclamé à la mosquée du titre de gazi, c'est-à-dire victorieux pour la foi , le plus beau titre d'honneur que les sultans puissent obtenir , et que Mustapha avait toujours vivement désiré.
Méhemet-Emin se persuada que l'ambition de son maître était satisfaite, et que la paix allait suivre ce facile avantage. Il se pressa d'écrire à ceux des ministres étrangers qui, avant les hostilités, n'avaient cessé de solliciter la paix. Il manda dans son camp les interprètes d'Angleterre et de Prusse. Mais depuis plusieurs mois , ces deux ministres n'avaient plus à ce sujet ni commission , ni pouvoir ; et la Russie avait entièrement cessé de parler de paix. Le grand -seigneur lui-même n'avait pas obéi à un simple mouvement de vaine gloire , comme son visir l'avait espéré. Le titre de victorieux ne satisfaisait pas aux justes motifs qui l'avaient déterminé à cette guerre; et pour toute réponse il envoya à son visir le fetva du muphti, qui autorisait l'entrée des troupes ottomaues en Pologne. L'armée continua donc de s'avancer; mais en arrivant en Moldavie, après avoir traversé le Danube , on trouva vides tous les magasins sur lesquels on avait compté. Ce fut l'effet d'un concert criminel entre le souverain de cette province et le premier interprète de la Porte, tous deux de nation grecque , et qui payèrent bientôt de leur tête cette coupable intelligence. La Moldavie fut bientôt couverte de troupes errantes et affamées , qui ne savaient plus à quels chefs elles devaient obéir, comme les chefs à quelles troupes ils devaient commander. La disette générale les empêchait de marcher en avant , et les retenait près des rives du Danube, où les subsistances, amenées chaque jour sur le fleuve , étaient consommées à mesure qu'elles arrivaient.
RÉVOLUT10r*S DR POLOGNE.
Le soldat, mécontent, ne tarda pas à rejeter sur le seul général tous les maux qu'éprouvait l'armée. On prétendait que les magasins étaient remplis, mais que sa criminelle avarice laissait régner la disette afin de maintenir la cherté. On l'accusait d'avoir détourné à son profit les sommes immenses que le sultan avait tirées des trésors du sérail. Le manque de vivres , le soin d'y pourvoir, et de faire venir des blés des provinces autrichiennes , retardant leurs opérations , ce retard passait pour une trahison ; et le grand-visir qui , seul et sans secours, avec une grande force d'esprit et de santé , tenait tête à tous ces embarras et réparait tous ces malheurs , était hautement accusé d'avoir vendu son inaction aux ennemis. Il reprochait aux grands leur connivence à ces dangereux murmures ; et ses emportements contre eux furent près de lui coûter la vie dans deux émeutes, qui ne furent apaisées que par la terreur générale des maux irrémédiables qui auraient suivi de pareilles séditions. Bientôt des multitudes de volontaires reprirent d'eux-mêmes le chemin de leurs provinces, tandis que de nouvelles multitudes , parties des provinces les plus éloignées de l'Asie , arrivaient encore chaque jour. Les soins infatigables du visir mirent cependant l'armée en état de faire quelques marches. On s'avança jusqu'à Rantépessy, en laissant tous les gros équipages sur les bords du Danube.
XVII. Projets des Polonais 9 et audience du comte Potoçki dans
le camp des Turks.
L'approche d'une pareille armée remplit toute ta Pologne d'une juste épouvante. Ceux même des Polonais qui désiraient le plus la délivrance de leur patrie tremblèrent
L1VBE X.
d ? y voir entrer de pareils libérateurs. L'évêque de Kamicnieç écrivait au comte Potoçki , qu'attirer les Turks pour chasser les Russes , ce serait mettre le feu à la maison pour en chasser les insectes. Cette horrible indiscipline et cette férocité auraient fait préférer le secours d'une armée tatare ; mais ce premier dessein ayant échoué par la défense expresse que le grand-visir avait faite aux ïatars d'entrer en Pologne , la confédération de Bar avait dès lors formé le projet, d'éloigner, autant qu'il serait en elle , le théâtre de la guerre des terres de la république , et de l'établir en Moskovie. Elle espérait que les troupes russes évacueraient la Pologne, pour courir à la défense de leurs propres foyers. C'était l'objet de toutes les négociations que le comte Po^ toçki avait jusque-là traitées par des émissaires adressés au grand-visir; il avait proposé au général turk de faire passer en Pologne un corps peu nombreux de troupes auxiliaires pour s'y joindre aux confédérés , tandis que le gros de l'armée ottomane prendrait, pour attaquer la Russie , les routes de Bender, de la nouvelle Serbie , du Borysthèue et de Kïow. Il demandait surtout que le détachement destiné à entrer en Pologue fût aux ordres des Polonais aussitôt qu'il serait entré sur le territoire de la république , et qu'il eût une défense rigoureuse de faire des esclaves dans un* pays allié et ami. Potoçki vint lui-même au camp du grandvisir pour faire agréer ce plan de campagne. Ce chef des confédérés croyait représenter une nation amie des Turks , et que ceux-ci avaient intention de défendre et de secourir- Mais le grand-visir affecta de ne voir en lui qu'une espèce de transfuge d'une nation en guerre avec la Porte ottomane. « le ne reconnais , disait-il , la république que dans le corps dominant à Varsovie. Ces confédérés sont tous des fuyards qui peuvent périr au coin d'un bois , tandis que la république subjuguée contracte et agit de gré ou de force. N'a-
vons-nous pas vu dans l'affaire de Chocim vingt-cinq mille Russes soutenus par quatre-vingt mille Polonais ? Que m'importe s'ils sont libres ou non ! Je regarde la Pologne comme ennemie; et je dois seulement accorder grâce aux confédérés dès qu'ils demanderont quartier, parce que la loi sacrée l'ordonne ainsi. » Ce fut surtout dans une audience publique que le ministre turk fit éclater toute la violence de son caractère et de sa politique. Potoçki ayant réclamé le traité qui subsistait entre les Polonais et les Turks, le grand-visir l'interrompit : « Ce Polonais ne saitil pas que je ne connais en rien ce traité ; qu'il a été rompu par les Polonais; qu'ils ont renouvelé une alliance offensive avec les Moskovites contre la sublime Porte, qu'ils ont porté les armes contre elle, et qu'elle est en droit de tirer vengeance de ses ennemis, quels qu'ils soient ? Que ce Polonais ne s'imagine pas que nous prétendions donner du secours à ses compatriotes ; la loi sacrée nous le défend. Ce sont nos ennemis que nous cherchons. I>a loi nous y autorise. Nous les combattrons partout, et nous ne ferons grâce qu'à ceux qui , le mouchoir sur le cou , demanderont quartier, tels que ces confédérés que vous voyez ici, et qui sont les tristes victimes de la mésintelligence, de la folie et de la faiblesse d'une nation vile et inconstante. » Quelques pachas cherchèrent à modérer cette fureur du visir, et les interprètes dissimulèrent au comte Potoçki ce que ces propos avaient de trop injurieux. Celui-ci ayant répliqué que tous les vrais citoyens, dont il était l'organe, se flattaient : « Qu'en cette fâcheuse conjoncture la Pologue éprouverait la même assistance que la Porte lui avait accordée en tant d'occasions, et que les armes des Turks l'aideraient à recouvrer sa liberté. — Il croit, reprit Méhemet , que nous ne savons pas notre histoire. Apprenez-lui que la Porte n'a jamais soutenu les infidèles, et se souvient d'a-
voir eu souveut à se plaindre des Polonais. II s'imagine traiter ici avec une puissance chrétienne , accoutumée à se jouer de la vérité et du mensonge. Savez-vous, ajouta-t-il, en se tournant vers les pachas , ce que ces gens-ci appellent leur liberté? c'est le droit de vivre sans lois! » Le visir parut enfin se calmer; et le plan d'opérations proposé par le chef des confédérations polonaises fut fortement appuyé par le kan des Tatars. Ce prince, que sa faiblesse même avait rendu docile aux avis des principaux chefs de sa nation, commençait, au milieu des embarras de Méhemet-Émin , à s'arroger la voix prépondérante dans les conseils.