LIVRE X
«oit disgrâce, il fut envoyé commander une garnison en Sibérie, où il parvint à s'enrichir. Froid, taciturne, occupé de bien faire, ne songeant plus à se faire valoir, il gagna bientôt la confiance de l'armée, et n'eut jamais la faveur de ceux qui disposaient des grâces.
On s'avança vers la Moldavie, avec aussi peu de précautions qu'à la première tentative. Les camps étaient toujours choisis avec une extrême négligence , et quelquefois à la vue de camps inattaquables qu'avaient occupés dans des marches semblables Sobieski et Munich. On était inquiété même en Pologne par des apparitions subites de Tatars qui passaient le Dniester à la nage , et qui, après une attaque impétueuse sur quelque corps détaché , disparaissaient avec la même rapidité. Le kan apprit par quelques-unes de ces troupes la marche de cette armée. Il en instruisit le visir ; mais soit qu'une nouvelle si importante eût été interceptée |»r la trahison des subalternes , soit mépris du visir pour les avis du kan avec qui il était ouvertement brouillé , soit que sa langueur ne lui permît plus aucun soin, cet avis fut négligé. Les Russes remontèrent le long du Dniester et passèrent ce fleuve en face d'une grande forêt qui pouvait cacher leur marche, mais qui devait ensuite la rendre plus pénible. Le passage fut souvent interrompu par les accidents qui survenaient au pont, sans que les Turks profitassent de l'avantage qu'ils auraient pu saisir. Les deux armées qui s'avançaient l'une vers la Moldavie , et l'autre de cette province vers la Pologne, ignoraient mutuellement leur approche. L'artillerie russe, souvent portée par les soldats , lassait sans aucune précaution pour sa sûreté de hautes montagnes et des marais presque impraticables, où quelques centaines d'hommes eussent suffi pour arrêter toute une armée. Le pont qu'ils laissèrent loiu derrière eux demeura sans autre garde que quelques hussards.
tiO «ÉVOLUTIONS Dî£ POLOGNE.
Le détachement turk , commandé par le pacha de Roumélie, et qui était destiné à entrer en Pologne, suivait avec la même imprudence la route dTassy à Chocim. Ce pacha apprit avec étomiement, par un avis envoyé de Pologne aux confédérés, que les Russes avaient passé le fleuve II sut bientôt qu'ils n'étaient pas à huit lieues. Il marcha aussitôt avec toute sa cavalerie au-devant d'eux , les rencontra en pleine marche. Le séraskier et le comte Potocki, son guide et son conseil , saisirent d'une manière fort dangereuse pour les Russes la faute que ceux-ci firent dans leur première surprise , de ne pas s'emparer d'une hauteur qui dominait leur centre. Ils saisirent ensuite avec la même intelligence quelques autres fautes que le désordre de l'armée russe y occasionna. Mais aux premières décharges de l'artillerie russe, une telle épouvante se répandit parmi les Turks, que tout fuit sans qu'il fût possible de les rallier. Toute cette armée frappée de terreur se dispersa tout entière. Us furent si étonnés de ce que des troupes en marche étaient si promptement défendues par une nombreuse artillerie, ils avaient si peu d'idée de la facilité du transport des pièces légères , et de la célérité de leur service, que dans leur effroi ils ne doutèrent pas qu'un pouvoir infernal ne se Tilt armé contre eux , que les canons des Russes ne fussent des armes magiques ; et cette opinion s'accrédita tellement parmi eux pendant la durée de cette guerre , qu'un pacha prisonnier demanda un jour pour unique consolation, qu'on lui fît voir « ces canons enchantés qui se transportaient , disait-il , par des paroles , et tiraient plus de cent coups, sans être rechargés. » Dans la soudaine dispersion de ce détachement turk , les uns s'enfuirent vers Iassy, les autres vers Render. Quinze mille prirent le chemin de Chocim, où le comte Potocki, entraîné dans cette fuite, se jeta avec les Polonais et le général turk. Potocki, au commencement de