LIVRE X. 8ÎV
Turks, entretenait de sourdes meuées avec tous les partis, et employait tout son esprit à ne prendre aucune résolution publique et décisive qui l'empêchât de se laisser ramener par le cours des événements , à des résolutions contraires. Son unique soin , au milieu de ces calamités , était de maintenir la couronne sur sa tête. Le vain nom de roi lui servait de consolation; et il répondait quelquefois aux outrages, dont il n'était pas exempt jusque daus sa cour : « Songezvous que vous parlez à un roi ? » Ses troupes , et il avait sept mille hommes à ses ordres, ne combattaient plus les troupes confédérées. Il était revenu à un parti si prudent r depuis que le vœu général de la nation en faveur des confédérés ne paraissait plus douteux. Elles gardaient son palais à Varsovie * ses domaines dans les provinces , leurs propres quartiers , les magasins des Russes ; et dans ce qu'elles faisaient pour le service des Russes , elles paraissaient céder à la nécessité , et non pas obéir à ses ordres.
Un nouvel ambassadeur de Russie avait remplacé Repnin. C'était un prince Wolkonski , vieux seigneur timide et fainéant, qui avait eu, par une assiduité de courtisan , une faveur constante sous le règne d'Elisabeth ; homme à qui la faiblesse de son caractère donnait cette sagesse des cours, cette conduite toujours égale, par laquelle un courtisau se maintient en liaison avec tous les gens en place , malgré leurs rivalités et leurs cabales , et se conserve en crédit au milieu des changements fréquents de favoris et de ministres. On l'avait cru propre à ramener par cette souplesse les esprits les plus aliénés , à réconcilier les ennemis les plus irréconciliables Déjà, sous la feue impératrice , il avait été ambassadeur à Varsovie. La douceur de son caractère l'y avait fait chérir. On s'était rappelé dans les tempêtes actuelles le calme de cette ancienne ambassade ; et parce qu'il avait cimenté autrefois l'intimité des deux cours, quand rien ne
rompait leur bonne intelligence, on taisait honneur à son habileté de ce qu'il n'avait dû qu'à cette faveur des circonstances. Mais, eu elfet, dans celles où il se trouvait aujourd'hui , il ne montrait que de la faiblesse et de l'ineptie. Il n'avait pas, comme Repnin, le commandement des troupes ; son ministère en était moins odieux , mais son pouvoir en était moins considéré. Ses premiers desseins , avant les succès inespérés qui avaient mis lin à cette campagne, avaient été d'armer les Polonais contre les Turks. Mais, sous un tel ambassadeur, toute cette cour se croyait affranchie du joug que Repnin lui avait imposé. Elle voulut' aussitôt que Repnin eut quitté Varsovie , se justifier aux yeux du monde entier, de tout ce que les violences , les menaces et les cruautés de ce Russe avaient arraché à la terreur et à la faiblesse.
La première démarche du roi fut de convoquer le sénat. II avait tramé en Russie quelques intrigues , pour obtenir de l'impératrice cette permission. Mais la lenteur des formes ordonnées [par les lois et tout ce qu'il lui fallut employer d'intrigues à Pétersbourg, occasionnèrent tant de retards, que cette assemblée ne put avoir lieu qu'après la dispersion de l'armée turque. Vingt-six sénateurs , dont l'attachement pour la cour était connu, furent les seuls qui s'y rendirent. Les opinions qui y furent proposées , et qui formèrent le résultat des délibérations, étonnèrent tous les esprits; et on alla bien plus loin que les Russes ne s'y étaient attendus. On ne craignit point de dire que la précédente assemblée du sénat, qui avait imploré contre les confédérations le secours des troupes moskovites , répondrait de ce crime à la république. On se plaignit hautement de ce que , dans cette précédente assemblée, on avait donné aux confédérés le nom de rebelles. On nomma des ambassadeurs pour aller en Russie supplier l'impératrice, au nom de sa justice et de sa