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VI. État du Péloponèse

Le Péloponèse, où Papaz-Ogli s'était rendu dès la fin de 1766, fut choisi pour le foyer de ce nouvel incendie. Il faut, afin de bien entendre les intrigues que cet émissaire des Russes y avait tramées, jeter d'abord les yeux sur l'état de cette contrée.

On sait que le Péloponèse, pendant le retour de la barbarie en Europe, a perdu ce nom rendu si célèbre par les anciens Grecs, et a reçu le nom de Morée, dont on ignore l'origine. Il est aujourd'hui, et pour la seconde fois, soumis aux Turks, à l'exception d'une seule province, couverte de montagnes inaccessibles qui séparent les deux plaines où furent les deux villes de Messène et de Sparte. Ces montagnes servent de refuge à un peuple qui se maintient libre. Tout le reste du Péloponèse est divisé en vingt- quatre districts ou sandjiaks, gouvernés chacun par un bey turk. Un pacha gouverne la presqu'île, et prend le titre de beyler-bey, c'està-dire bey des beys. Tous les Grecs, depuis leur quinzième année, paient une modique capitation appelée haratch, imposée dès le temps de la première conquête, d'après un dénombrement qui se montait alors à quatre-vingt mille têtes de maies ; et depuis ce temps, sans que les Turks s'inf or-

mont si la population augmente ou diminue, la taxe générale est restée la même. Celte eapitation , que la loi musulmane exige de tous les sujets de l'empire qui n'en professent pas le culte, devrait leur assurer la tranquille propriété du reste de leurs biens. Mais l'avidité des pachas et des beys trouve toujours mille moyens de sucer le sang des peuples. Autrefois, les enfants des Grecs étaient décimés, et le dixième livré au tribut pour la recrue des janissaires, et pour d'autres emplois auxquels les destinait la volonté du sultan. Les Turks choisissaient avec soin les mieux constitués, et les plus beaux de toute la génération naissante. C'était du sein de la nation conquise que les oppresseurs tiraient ainsi leur principale force ; et cette élite des vaincus, se confondant parmi la nation victorieuse, contribuait à entretenir parmi celle-ci cette beauté et cette vigueur pour lesquelles les Turks ont été si longtemps renommés. Mais ce tribut odieux a cessé depuis près d'un siècle. Le prétexte de laisser plus de bras à l'agriculture et plus de tétesau haratch, mais véritablement le dessein d'altérer la constitution primitive des janissaires , a fait suspendre cette exaction tyrannique. L'esclavage des Grecs se trouve donc adouci dans ce qu'il avait de plus rigoureux, et l'intérieur des familles n'est plus désolé par ce perpétuel désespoir. Cependant, aucune ordonnance n'a consacré cet affranchissement; l'obligation subsiste : un usage nouveau, ou un abus, si on veut l'envisager sous cet autre jour, prévaut maintenant sur la loi.

Une vaine image de l'antique liberté subsiste encore dans l'élection que chaque communauté fait elle-même de son chef. Les Turks nomment ces chefs codjia-bachi, et les Grecs proèstos ou primat. Ce ne sont réellement que des collecteurs, chargés de dresser les rôles de eapitation, de taxer les contribuables pour la distribution des vivres toujours dus à la maison du pacha quand il voyage, et de ré-

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partir ce que chacun doit payer, quand celui-ci trouve quelque prétexte de Couler les peuples ; tristes fonctions, uniquement ambitionnées par des hommes capables de seconder, pour leur avantage personnel, les vexations du gouvernement, et qui, dans cette espérance, comptent pour rien les bastonnades auxquelles peuvent exposer l'humeur et les caprices des beys et du pacha. D'autres Grecs sont attachés au service de celui-ci, en qualité de premier fournisseur de sa maison, ou de premier interprète, ou de premier médecin, emplois qui conduisent souvent à sa plus intime confiance. Telles sont aujourd'hui les plus hautes dignités auxquelles peuvent aspirer dans leur patrie les descendants de Lycurgue, de Philopœmen et d'Agis.

On voit ordinairement dans chaque ville deux ou trois vieillards à qui les habitants portent une sorte de respect filial, et qu'ils se choisissent pour arbitres, afin d'éviter Tinjustice et la vénalité des tribunaux turks. Le clergé et les évêques ne sont pas sans crédit. Mais le clergé grec, en général, est bien loin d'avoir l'autorité et l'influence que les écrivains de l'Europe lui supposent. Ce préjugé, pris dans nos propres usages, a mêlé beaucoup d'erreurs à tout ce que les Occidentaux ont écrit sur les pays de cette religion. Au milieu de cette nation nombreuse et opprimée, les Turks en petit nombre étaient presque sans armes et sans défense. La plupart de leurs forteresses étaient de vieux forts, construits au temps des croisades par les chevaliers français, qui se rendirent alors maîtres du Péloponèse. On avait seulement ajouté, dans les temps modernes, quelques bastions aux plus exposés de ces donjons antiques; et ces bastions eux-mêmes tombaient en ruines. On comptait à peine dans toute la province quinze mille Turks, la plupart nés dans le pays, la plupart inscrits sur les rôles des janissaires, dans l'unique dessein de profiter des privilèges, et formant toutefois

la seule garnison des villes où ils étaient établis avec leurs femmes et leurs enfants.

Presque toutes les richesses étaient entre les mains des Grecs ; et leur nombre était de plus de cent mille en état de porter les armes. Eux seuls cultivaient les terres ; eux seuls s'adonnaient au commerce ; eux seuls se livraient aux travaux des arts nécessaires. Ce peuple esclave, avili et dégénéré, peut aujourd'hui être regardé comme le plus spirituel des peuples barbares. iMais il y en avait peu qui ne tremblassent à la seule vue d'un turban. Accoutumés dès l'enfance à cette crainte servile, elle était devenue en eux un de ces sentiments naturels que la raison ne peut vaincre. Kt toutefois, ils ne haïssaient plus que faiblement leur joug. Ils y étaient retournés avec joie, lorsque les Vénitiens, après s'être rendus maîtres du Péloponèse, à la fin du dernier siècle, reperdirent cette conquête au commencement de celui-ci. Ce n'est point ici le lieu de raconter comment, sous cette autorité passagère des Vénitiens, les terres étaient demeurées incultes, et le pays infesté de brigands. Mais ce qui était une suite des malheurs récents de la guerre, les Grecs l'avaient alors attribué au malheur d'avoir changé de maîtres. Venise n'avait point encore admis la tolérance religieuse; et les Grecs, non moins superstitieux dans le christianisme qu'ils Tétaient sous leurs faux dieux, avaient à cette seconde conquête favorisé les armes des Turks, par animosité contre la religion romaine. Depuis ce temps, leur servitude leur paraissait moins pesante, et s'était véritablement adoucie. Leur retour, presque volontaire, sous la domination ottomane, leur avait acquis la faveur du gouvernement. Si le désordre général de l'empire en laissait toutes les provinces abandonnées à la tyrannie des gouverneurs, du moins la situation de cette presqu'île, le petit nombre de Turks qui l'habitaient, le voisinage de l'Albanie et de la Kouméliene per-

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