LIVRE XI
suscitée par les émissaires de Papaz-Ogli , tous inconnus à ce jeune Ukrainien. Il avait trouvé partout l'espérance et l'attente d'une grande révolution , l'ancienne prédiction que les Russes détruiraient l'empire ottoman redevenue une opinion populaire, le nom de la tzariue partout en honneur, la protection qu'elle accordait en Pologne à la religion grecque généralement connue, la superstition de ces peuples honorant cette princesse du nom de sainte , et ceux qui étaient assez heureux pour s'en être procuré le portrait, l'exposant sur un autel à la vénération de leur famille. Cette fermentation, occasionnée par de secrètes intrigues, lui avait paru la disposition habituelle de ces peuples. Tamara , c'était le nom de ce jeune Ukraïoien, rapporta en Russie toutes ces illusions, dont un œil plus expérimenté aurait eu peine à démêler le prestige. Un de ses protecteurs , admis dans les secrets du gouvernement , l'enhardit à présenter ses observations à l'impératrice; et aussitôt, par un vice inhérent à tous ceux qui proposent à des souverains ces grands projets de révolutions et de soulèvements , et que l'enthousiasme , le désir de se faire écouter, l'ambition , l'espérance de s'y emparer eux-mêmes d'un premier rôle , portent toujours à en dissimuler les difficultés et les dangers , Tamara avait encore exagéré les forces des Grecs. Il n'avait fait aucune mention des pays et des villes où le nombre des Turks surpasse de beaucoup le nombre de la nation conquise. 11 ne fallait, selon lui, que faire passer aux Grecs des armes et des munitions ; et ces envois étaient faciles par les différents ports d'Italie , où à certaines époques annuelles , tout entre et sort sans douane et sans visite. Par un moyen si aisé, disait-il, et dont le secret était sûr, il n'y aurait, dans un espace de quelques semaiues, pas un Turk dans toute la Grèce; ils seraient tous égorgés. Quinze cent mille francs confiés à des mains fidèles suffiraient pour cette grande et
soudaine révolution. « Mais , ajoutait-il , malgré l'attente générale où sont tous les Grecs d'une révolution prochaine, malgré leur foi aveugle aux prédictions répandues parmi eux, ils ont été si souvent trompés , tant d'imposteurs se sont enrichis aux dépens de leur crédulité , tant de fois ils ont été victimes de leurs liaisons avec les princes chrétiens, et sacrifiés par leurs prétendus vengeurs, que toute cette nation est devenue défiante et réservée. Le chiox des émissaires décidera seul de l'événement. Une parole de l'impératrice suffit pour soulever la Grèce, mais il faut que cette parole soit apportée par des hommes sûrs, tellement choisis et accrédités, que leurs promesses soient inviolables, et que partout on croie voir et entendre l'impératrice elle-même. »
XI. Alexis et Théodore Orloff travaillent en Italie au soulèvement de la Grèce.
Munis de pareilles instructions, et de quelques autres plus infidèles ou moins importantes, deux frères du comte Orloff, Alexis et Théodore , arrivèrent à Venise dès la fin de 17C8, aux premières étincelles delà guerre. Alexis, dans ce temps-là le personnage le plus important de la Russie, connu pour le véritable chef de la faction des favoris, était remarquable par sa force prodigieuse, par la beauté de ses traits, par la férocité de sa physionomie , adoré dans les régiments des gardes, où il avait tramé, comme simple soldat et comme principal confident de son frère, la conjuration qui avait placé Catherine sur le trône ; ou lui attribuait la gloire d'avoir pris dans les occasions les plus périlleuses de cette conjuration les résolutions les plus décisives , et son intrépidité à braver les supplices autorisait à lui supposer tous les genres de courage ; on savait que peu de jours après