LIVRE XT
le détrônement de Pierre III, il avait été l'assassin, ou, si Ton veut, le bourreau de ce malheureux empereur ; mais la grandeur du service qu'il avait rendu en cette affreuse conjoncture faisait disparaître l'atrocité de ce meurtre ; il paraissait audacieux et réfléchi, altieret populaire; il retirait à lui seul la considération du crédit et des emplois de tous ses frères ; et quelque usage de la cour commençait à réparer en lui les vices les plus grossiers d'une éducation négligée, sans en avoir réparé l'extrême ignorance. Théodore, le plus jeune, le plus spirituel des cinq frères , le plus instruit , dont l'âge avait permis, après l'élévation de sa famille, de soigner un peu l'éducation, était d'une beauté plus efféminée que celle d'Alexis , mais d'un courage plus véritable ; son imagination s'était tout récemment remplie des plus beaux traits de l'ancienne histoire grecque ; mais ces vérités historiques s'y mêlaient à tout le merveilleux des contes orientaux , amusement toujours cher aux Russes , où chaque maison riche entretient de vieilles esclaves destinées à réciter pendant toute la durée de la nuit, au pied du lit de leurs maîtres, ces contes tantôt ingénieux et tantôt puérils dont on amuse en Asie l'oisiveté des sérails. Ce merveilleux romanesque se joignait dans son esprit aux prodiges de l'ancienne liberté. Il croyait retrouver sur tous les rivages de la Grèce des Miltiade et des Léonidas. Il avait sans cesse ces beaux noms à la bouche, et il se figurait que les mânes de ces grands hommes apparaissaient alors à leurs descendants, pour leur annoncer une prochaine délivrance. Un grand nombre d'officiers russes filèrent vers les différentes villes d'Italie ; les uns inconnus, les autres sous différents prétextes d'affaires ou de curiosité. Des Russes même, tombés dans la disgrâce de leur souveraine, éloignés de sa cour, errants dans les différentes capitales de l'Europe , saisirent cette occasion de se concilier la protection des hommes en crédit, et accoururent
en Italie. Ces dispendieuses intrigues, et la prochaine arrivée dans ces mers des escadres qu'on armait dans les ports de Russie, forçaient à faire passer beaucoup d'argent dans ces villes si étrangères à l'empire russe, et avec lesquelles ce pays n'avait aucune liaison ni de commerce, ni de politique. Mais tout cet essaim d'émissaires et d'ofûciers russes avait été précédé par le Grec Maruzzi, d'une famille originaire de Thessalie, établie à Venise, où le négoce et la banque lui ont procuré de grandes richesses. Maruzzi, vaniteux, comme le sont encore presque tous les Grecs, et flatté de pouvoir, par des titres et des décorations étrangères, se soustraire à l'orgueil des nobles vénitiens, avait rapporté de Pétersbourg à Venise l'emploi d'agent de Russie dans toutes les cours d'Italie, un cordon du troisième ordre de cet empire, et le titre de marquis. Sa vanité satisfaite était prête à sacrifier son immense fortune, celle de sa famille, celle de tous ses correspondants dans toutes les capitales et dans tous les ports, au succès des vues de cette cour. Les deux Orloff avaient pris le prétexte de faire en Italie un voyage de simple curiosité. Mais pendant leur séjour à Venise, où la religion grecque est aujourd'hui tolérée , et où le commerce attire une affluence perpétuelle de Slaves et de Grecs, ils se montraient chaque jour aux églises de cette religion, et y affectaient une piété qui pût les faire regarder, par ces peuples superstitieux, comme les représentants du souverain protecteur de leur culte. Ils s'arrêtaient à la sortie de ces églises; et la, environnés de tout le cortège que leur formait cette affluence, ils puisaient dans leurs poches, l'une remplie de pièces d'or, l'autre de pièces d'argent, et les distribuaient avec une ostentation de charité et de magnificence. Tamara les avait suivis dans cette ville, Papaz-Ogli vint les y trouver. Celui-ci avait occupé son loisir à composer en grec , sur la tactique des Russes, et sur leur constitution militaire, un livre des-