‹ Révolutions de PologneChapitre 9 sur 282 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

résignation servi le, qualité si nécessaire dans les cours, et qui presque toujours y obtient la préférence sur les talents, il joignait toute la probité qui peut être compatible avec cette souplesse, ou si l'on veut, avec cette réserve; et, contre le caractère ordinaire de sa nation, que le malheur attère et que la prospérité enivre, il se montra dur et fier dans le malheur, poli et affable dans la prospérité. Il avait dans son état-major quelques officiers d'un mérite éprouvé et qui s'étaient formés pendant la dernière guerre, en servant tour à tour selon la variation des alliances de leur cour, dans les armées prussiennes et autrichiennes. L'on espérait de la faiblesse même de Galitzin et de sa droiture, qu'il obéirait aveuglément à tous les ordres du ministère, et que dans leur exécution, il prêterait l'oreillé~avec docilité aux conseils des autres généraux.

I .'impératrice avait fait recueillir avec soin les mémoires, les plans, les ordres donnés autrefois par le maréchal Munich dans une guerre pareille. Ce grand homme, revenu d'un long exil, était mort dans l'oubli; et maintenant on recueillait ses moindres pensées. La proposition qu'il avait faite aux Tatars de se soustraire à la dépendance de l'empire ottoman, et son dessein de soulever la Grèce, devinrent la base de tous les projets. On prit de lui l'usage perpétuel des chevaux de frise dans les campements comme dans les combats, et la division constante de l'armée en plusieurs grands carrés qui pussent eu un instant faire front de tous côtés. En un mot ce fut encore sou génie qui conduisit cette nouvelle guerre.

Outre l'armée de Galitzin, destinée à l'attaque de Moldavie, on assembla une seconde armée, uniquement destinée à couvrir l'Ukraine contre les incursions des Tatars, et composée en grande partie de Kosaks, de llaydamaki et de Kalmouks.

Les ordres de l'impératrice étaient d'ouvrir la campagne par la surprise de Chocim. Après avoir remonté le bord du Dniester assez loin pour dérober cette marche aux Turks, ou jeta rapidement des ponts sur le fleuve. Quelques volontaires étrangers, envoyés parleurs souverains à l'armée russe , virent alors avec un singulier étonnement qu'un peuple si célèbre par la guerre n'observait pas les règles militaires les plus communes. Aussitôt que les ponts furent construits, toute l'armée y défila en désordre. Ces étrangers remarquèrent pendant tout le cours de cette campagne, que les Russes ne s'attachaient à aucun des principes établis dans les armées européennes pour la salubrité des camps, pour le soin des vivres, pour placer leurs grand-gardes, et pour établir des postes de communications. Leurs vedettes n'occupaient jamais les hauteurs. Dans les marches, ils ne se servaient jamais de patrouilles sur leurs flancs. Toute la sûreté de. leur armée dépendait de leurs Kosaks, dont chacun, au déclin du jour, se plaçait à son gré autour du camp ; troupe sans discipline, qui faisait ce service avec une extrême négligence. Mais ces mêmes étrangers admirèrent la force, la patience et la résignation du simple soldat, qui soutenait, sans vivres et sans se plaindre, des marches de vingt heures, dont la dernière se lit dans un désert où on manquait entièrement d'eau. Les Russes étaient alors dans leur semaine sainte ; et ils en observent les jeûnes avec une rigueur inconnue à tous les autres chrétiens. Cette superstition ajoutait encoreà leur patience. Toutefois, l'armée était suivie par un grand nombre de chariots chargés de provisions enlevés de force, ainsi que leurs conducteurs, dans les provinces polonaises; et les Moldaves qui, pour la troisième fois depuis ce siècle, espéraient que la Russie les délivrerait du joug ottoman, avaient fait de grands amas de grains et de fourrages dans les endroits les plus cachés des forêts. Ils en avaient donné connaissance aux généraux russes.

LlVhE X.

Mais la rapidité de cette marche, dans un pays coupé de forêts abandonnes et sauvages et de hauteurs escarpées, faisait éprouver les horreurs de la disette au milieu de cette abondance.

VU. État de la Moldavie et composition des troupes turques*

On croyait à Constantinoplç n'avoir rien à redouter pour la Moldavie. Le grand-seigneur, qui veillait par lui-même à tous les préparatifs de la guerre, avait donné les ordres les plus précis pour y faire passer beaucoup de troupes. Mais ce prince avait adopté, dès le commencement de son règne, la maxime de ses derniers prédécesseurs , de laisser diminuer le nombre des janissaires et dégénérer leur discipline» Il composait son armée d'une milice enrégimentée pour le moment, et d'un ramas de volontaires attirés par le fanatisme de leur religion , ou par Pespoirdu butin. La plupart de ces nouveaux soldats, tirés de la populace des grandes villes , n'avaient pris le chemin de la frontière que pour piller les villages sur leur route, et retourner chez eux aux premières incommodités. 11 avait même fallu, pour prévenir cette désertion, user d'une rigueur jusqu'alors inconnue chez un peuple où tout soldat est supposé marcher volontairement. Quelques-uns de ces déserteurs, à leur retour dans leurs villes, avaient été punis de mort ; sévérité dont il n'y avait aucun exemple dans les fastes de l'empire ottoman. Les Tatars désunis entre eux, et dans l'attente de leur nouveau prince, n'étaient point encore sortis de leurs limites; et la Moldavie, malgré les ordres du grand -seigueur, était presque sans défense.

VIT!. Surprise de Chocim manquée.

Les Russes avancèrent donc avec sécurité. Ils comptaient sur la vénalité du pacha de Chocim. Ils ignoraient que la garnison de cette place en avait massacré le gouverneur. En en effet, pendant que François Pulaski attendait sous le canon de Chocim, l'occasion de rentrer en Pologne, sa vigilance lui fit découvrir un espion des Russes, Juif de nation, qui avoua avoir porté à ce pacha une somme en or* Cet espion fut remis entre les mains des Turks ; et quel* ques-uns de leurs généraux s'étant rendus en force dans Chocim, sous le prétexte d'y tenir un conseil, avaient livré à la fureur de la garnison ce gouverneur infidèle. Les Russes étaient tellement persuadés que le passage du fleuve suffisait pour assurer la prise de la ville, qu'ils se pressèrent d'en publier la conquête. L'impératrice, impatiente de justifier cette guerre par des succès, ordonna des réjouissances dans tout son empire, et répandit en Europe le bruit de cette victoire, pour accélérer des emprunts qu'elle y négociait dans les grandes villes commerçantes.

Mais pendant qu'on célébrait en Russie des fêtes pour la conquête de Chocim, l'armée russe s'avançait pour la conquérir. Cette forteresse est située sur une hauteur qui domine le rivage du Dniester. Tous les ouvrages en sont vieux et trop étroits. Elle a de bonnes mines poussées jusqu'à quatre-vingt toises au delà des glacis , mais qui n'étaient point chargées. On a construit autour de cette place un camp retranché pour enfermer quelques éminences qui la commanderaient, et pour donner de l'espace à la garnison. A l'approche des Russes, quelques milliers de Turks bordaient ces faibles retranchements. Un nouveau commandant était

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