LE BARON DE GRIMM
La marquise d'Epinay mourut à Paris le i5 avril 1783, à Tâge de 58 ans, et fut enterrée le 1 7 dans le cimetière de la paroisse de la Madeleine et de la Ville-FEvêque (i). Le lendemain même de cette cérémonie, Grimm, le fidèle ami de la marquise, depuis trente ans, adressa au comte de Vergennes, ministre des affaires étrangères, la supplique qu'on va lire et qui est tout entière relative au sort de la petite-fille de Madame d'Epinay, Mademoiselle de Belsunce. Quoiqu'elle n'eût que quinze ans. Mademoiselle de Belsunce était déjà un personnage. Catherine II, qui avait lu les Conversations d'Emilie^ avait demandé à Grimm quelle était l'interlocutrice de l'auteur, et, lorsqu'elle avait su son nom et sa qualité, elle avait chargé son souffre-douleurs (c'est ainsi qu'elle appelait Grimm dans l'intimité de sa correspondance) de ses bienfaits pour Emilie.
Monsieur le Comte,
Ce n'est pas au Ministre des Afaires étrangères, c'est au chef du Conseil des Finances et plus encore à un père tendre et sensible que j'ose adresser cette requête. Qu'il me
(i) Cf. Tacte de décès publié par M. Paul Boiteau dans son édition des Mémoires de Madame d*Epinay {PariSf Charpentier, i863, t. Il, p. 473).
soit permis de rappeller à votre Excellence avec quel intérêt vous daignâtes, au commencement de Tannée dernière, protéger Madame d'Epinay, lorsque l'Impératrice de Russie la fit recommander aux bontés du Roi, à cause d'un ouvrage d'éducation qu'elle avait publié sous le titre dt Conversations d'Emilie. Ce livre n'a pas seulement réussi auprès de cette grande Princesse, il a été singulièrement estimé en France et dans les pays étrangers ; il a été regardé comme un modèle, comme un livre classique, et, au mois de janvier dernier, ' l'Académie française, ayant à prononcer pour la première fois sur le prix d'utilité récemment fondé, a adjugé ce prix aux Conversations d'Emilie comme à l'ouvrage le plus utile à la Société ^ui eût paru dans le cours de Tannée.
Madame d'Epinay osait demander alors qu'eu égard à Tintercession de l'Impératrice, le Roi voulut bien lui laisser la somme de huit mille livres que M. Necker lui avait fait donner comme gratification par le Trésor royal, et que M. de Fleury revendiquait parce qu'il n'avait trouvé le bon de Sa Majesté sur cet objet. Vous vous rappeliez sans doute, Monsieur le Comte, que, malgré toute votre protection, M. de Fleury ne pût être déterminé à lui obtenir de la bonté du Roi cette modique somme, qu'elle avait touchée plus de dix huit mois auparavant, dans un moment très pressant, et qu'enfin elle a été définitivement obligée de la restituer au Trésor royal.
Après plus de douze ans de maladie et de soufrances inouies Madame d'Epinay vient de succomber à ses maux, laissant cette Emilie de Belsunce, l'objet de son livre et de toute sa tendresse, sa petite fille et son élève, sans ressource à l'âge de quinze ans. Madame d'Epinay a joui pendant les deux dernières années de sa vie d'une pension de cinq mille livres pour tout dédommagement d'un intérêt dont elle avait joui dans les fermes générales, et cette grâce du Roi a été particulièrement employée à l'éducation de cette Emilie qui